De l'universalisme abstrait à un possible "pluriversalisme" émancipateur

De l'universalisme abstrait
à un possible "pluriversalisme" émancipateur

Depuis quelques semaines, en fait depuis la polémique publique autour de l'UNEF et des réactions internes qu'a suscité le communiqué publié à cette occasion par Ensemble!, un débat a été ouvert au sein de notre mouvement sur la question de l'universalisme. Plusieurs camarades se sont exprimé·es au travers de contributions sur la liste du CN et à l'évidence, les positions des un·es et des autres traduisent de vraies différences de point de vue. Ce n'est pas un débat abstrait, la vision qu'on en défend conditionne nos pratiques militantes et le sens de nos engagements, notamment sur le terrain du féminisme, sur celui de l'antiracisme ou encore sur celui de la défense des langues et des cultures régionales

Elle conditionne aussi la manière dont nous serons, ou pas, capables de répondre de manière offensive aux attaques menées depuis plusieurs années, et avec une intensification récente, par une partie des classes dominantes contre les mobilisations antiracistes (mobilisations contre l’islamophobie, les violences policières, le racisme systémique…) et les organisations qui y participent. Car la thématique de  l’universalisme  dit "républicain" est au coeur de ces attaques : il y aurait d’un côté les « républicain·es universalistes » et de l'autre les « islamogauchistes », les « communautaristes », les « indigénistes » dont le crime serait de rompre avec les « valeurs de la République » et donc de refuser « l’universalisme des Lumières ».

Ce discours, dont la construction a été rendue possible par la fossilisation des Lumières dans le cadre d’un récit national mythologique, est très largement hégémonique dans une grande partie du champ politique et du champ médiatique. Ce n'est pas sans rappeler les dynamiques des "guerres culturelles" étatsuniennes des années 70-80 contre les droits des femmes et des minorités qui ont préparé et accompagné la contre-révolution reaganienne. Sa diffusion est une victoire réelle pour de larges secteurs des classe dominantes qui avancent dans la construction "d'un bloc historique blanc sous domination bourgeoise afin de freiner ou de rendre impossible l'émergence d'un bloc subalterne" (Ugo Palheta dans La possibilité du fascisme) à même de lui disputer l'hégémonie.

Il y a donc un enjeu fort à être en mesure de passer à l’offensive sur cette thématique et cela sans aucune concession aux tenant·es de « l’universalisme républicain », universalisme abstrait très concrètement opposé à l’égalité universelle des droits humains.

Se référer à l'universalisme renvoie à l'apport des "Lumières" sacralisé par la Révolution française. Dans le contexte de la fin du 18ème siècle , cela a bien évidemment constitué un véritable pas en avant sur le chemin de l'émancipation. Pour autant, dès l'origine, cette conception de l'universalisme s'est révélée ambivalente, marquée par une vision européo-centrée et le contexte socio-politique où il a émergé. Faut il rappeler que la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen faisait l'impasse sur  la place des femmes dans la société?
Penser que les manières de vivre occidentales qui privilégiaient l'humanisme de « l'homme blanc - et riche- » étaient à vocation universelle et qu'il fallait les exporter a pu faire illusion. Mais, bien qu'on s'en soit longtemps félicité, force est de constater que cet universalisme-là n'est pas  totalement porteur des valeurs qui sous-tendent son fondement même.

Car, le fondement de l'universalisme c'est la reconnaissance que nous sommes les mêmes tout en étant différent·es. Accepter d'être considéré·es comme « mêmes » lorsque les différences sont criantes (couleurs de peau, sexes, mœurs, cultures ...etc ) est une gageure. Les partisan·es et défenseurs·euses des Lumières pensaient l'avoir résolue, sauf que leur universalisme considérait que l'occident en était l'image réelle et qu'il fallait donc l'exporter à l'ensemble des peuples du globe au nom d'une prétendue "mission civilisatrice" (sous-entendant que ces peuples n'auraient pas eu le même niveau de civilisation). Pas de problème majeur pour eux/elles de continuer à considérer les noir·es ( et d'autres non blancs) éduqué·es « correctement » « grâce » aux blancs, comme leurs  inférieur·es, voire leurs esclaves.

Certes, l'universalisme, étymologiquement, convoque « l'unité de l'univers » (peuples et nature), soit l'homogénéité de tous les horizons humains. Or, en quoi la civilisation européenne, ou encore la république française qui se prétendaient universelles pouvaient-elles être plus que les différentes tribus indiennes (par ex) en droit d'étendre leurs propres conceptions de cette réalité ? .

Pour nous, être universalistes c'est militer pour un monde où l'ensemble des différences qui existent entre les êtres humains participent de leur universalité. C'est d'abord  défendre des droits universels pour toutes et tous et donc lutter contre toutes les oppressions, les inégalités et les discriminations.

Etienne Balibar nommait cet universalisme-là « intensif », par opposition à un universalisme extensif. Ce dernier visait l'hégémonie, l'expansion, la conquête et tentait de rallier le plus d'individus possible, sous les mêmes caractéristiques (ex : les grandes religions monothéistes ou l'Empire napoléonien ou encore les conquêtes coloniales). En quelque sorte il correspond aux caractéristiques développées à partir des Lumières et de leur interprétation par les dominants.

L'universalisme intensif quant à lui lutte pour une certaine qualité de l'humanité où aucun groupe humain ne serait privilégié mais chacun apprécié et reconnu dans sa singularité. Comment concevoir l'espèce humaine unie et en même temps multiple... ? L'universalisme intensif part des dominé.es, c'est un universalisme de libération à l'opposé de l'universalisme extensif qui, lui, illustre le désir de conquête et l’homogénéisation d’un seul groupe dominant soit le contraire de l'émancipation. C’est ce qu'a été l'universalisme né des Lumières et auquel certain·es continuent à se référer sous prétexte qu'il a été « au commencement ».

Les nouvelles luttes antiracistes s'appuient sur les valeurs universalistes de type « intensif ». Elles rejettent toute forme d'essentialisation et toute forme de naturalisation de la différence. Elles prônent la capacité de l'être humain à vivre en collectivité, en bonne entente et dans la joie, malgré ses différences, car elles ne sont souvent que de façade, « l'essentiel est invisible » ( St Exupéry).

L'universalisme revendiqué par bon nombre d’acteurs et actrices de terrain, notamment les altermondialistes, propose cette  vision-là, refusant toute division entre les êtres humains et plaçant ces derniers sur un même pied d'égalité, en droit et en dignité, partout et toujours.

Cet universalisme-là prend en compte les critiques que Marx a justement adressées à l’universalité versus XIXème siècle, lorsque celle-ci n'était que le masque d'une réelle domination « occidentale ». Il considère l'être humain dans sa globalité, ses différences ne sont pas érigées comme des revendications identitaires qui fractionneraient l’humanité ou prépareraient de nouvelles dominations, mais au contraire comme un tremplin vers l'émancipation de toutes et tous.

Il s’agit plus que jamais d’articuler le particulier et l’universel, ou plutôt de faire sa place au singulier... donc d’associer dialectiquement, parce qu’ils sont en vérité inséparables, pluralisme et universalisme. L’universalisme bien compris, c’est-à-dire, non pas masque abstrait d’une domination qui emprunterait des formes renouvelées, mais attachement à l’égalité et à la dimension universalisante du singulier. En d’autres termes, seul l’universalisme pourra «civiliser la mondialisation» dans la mesure où il protégera la diversité, notamment culturelle et linguistique, à la fois contre l’uniformisation oppressante «de l’extérieur» et contre l’homogénéisation étouffante «de l’intérieur». Refuser ainsi et l’identique et l’identitaire, c’est réaffirmer que l’unité n’est forte que dans la diversité, que l’universel se nourrit du singulier, que l’identité humaine est indissociablement une et plurielle.

Seul cet universalisme-là permettra l'émancipation des dominé·es car la force de se dépasser est donnée par l'assurance et la satisfaction d'exister. Il faut donc d'abord être « reconnu·e »comme l'égal·e de tout·es les autres, dans toutes ses particularités, pour pouvoir s’émanciper. Il y aurait, de ce point de vue, un grave paradoxe pour les forces progressistes à prôner l'auto-organisation et à tordre le nez quand les exploité-es et les dominé-es s'auto-organisent  selon des modalités qui ne correspondent pas au logiciel habituel desdites forces progressistes.  Rappelons-nous l'hostilité de la grande majorité de la gauche et de l'extrême-gauche à la radicalité et aux réunions non-mixtes du MLF dans l'après-68...

Nous pensons par ces quelques précisions avoir apporté au débat enclenché sur la liste du CN  sur l'universalisme un point de vue, non pas polémique, mais résolument tourné vers l'avenir et prenant pleinement en compte ce qui s'exprime dans les nouvelles mobilisations altermondialistes, féministes, antiracistes, l'apport -qui peut être critique- des travaux de recherche sur ces mobilisations et des études décoloniales et post-coloniales

Il ne s'agit pas d'abandonner les valeurs affichées de l'universalisme mais bien d'en développer la quintessence, et ne pas en rester à des formules incantatoires invalidées  historiquement.

L’égalité en valeur et en droit concerne toutes les femmes et tous les hommes de cette planète, quelle que soit leur origine connue ou non, quels que soient leurs langages, leurs mœurs, leur genre ou leur orientation sexuelle… Plutôt que pareil.les nous sommes pluriel.les, mais égaux.ales en droits.

 

Faut-il pour autant renoncer au terme universaliste ? Assurément s'il agit d'un universalisme abstrait, sans aucune précision sur son articulation avec la défense intransigeante des singularités et de l'égalité des droits de toutes et tous à l'échelle planétaire. Mais si cette précision est faite, le débat doit s'ouvrir sur le maintien d'une telle référence ainsi précisée ou sur son possible  remplacement par la notion de pluriversalisme, proposée comme référence alternative à l'universalisme abstrait ou universalisme "républicain".

 

Le 14 Mai 2021
Cette contribution a été écrite
par Bernadette Bouchard (06), Jean Louis Griveau (29), Noufissa Mikou (94)  et Dominique Resmon (29)
au nom des camarades se reconnaissant dans le courant « Ensemble! Autogestion-Emancipation »

Contact : ensemble-autogestion-emancipation@mailo.com

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Auteur: 
Dom-PenArBed-29