De « méchant-e-s manifestant-e-s » ?

 

 

Depuis que les images hallucinantes de la répression policière d’hier ont été publiées, montrant une grosse centaine de jeunes agenouillés, les mains sur la tête, menacé-e-s, insulté-e-s et filmé-e-s par des flics en tenue anti-émeutière, pleuvent des commentaires pour justifier l’injustifiable. Ceci a commencé avec Jean-Michel Blanquer qui a concédé du bout des lèvres qu’il « préférerait ne pas voir ces images » tout en insistant sur le fait que parmi les personnes soumises et humiliées par les forces de l’ordre à Mantes-la-Jolie, tou-te-s n’étaient pas lycéen-ne-s, et que certain-e-s, armé-e-s de cocktails Molotov ou de battes de baseball étaient venu-e-s pour « casser du flic ».

 

 

1. Normalisation et banalisation.

En premier lieu, ce genre de réaction montre à quel point les pratiques répressives sont devenues normales, et spécialement dans les quartiers populaires. Inversement, elles démontrent une grande méconnaissance de ce qui est « normal » ou non du point de vue policier lui-même, de ce qui fait habituellement (« légitimement ») partie de la panoplie répressive. Faire s’agenouiller quelqu’un-e les mains sur la tête, ça fait partie du répertoire de la lutte antiterroriste, pas du maintien de l’ordre public. Dans la mentalité des flics elles et eux-mêmes, le genre de pratique dont témoigne la vidéo en question ne sont pas tout à fait normales, et c’est pour ça certainement qu’un-e des fonctionnaires a organisé la « fuite » de ces images sur twitter.

 

 

2. Intensification et légitimation.

En second lieu, ces réflexions montrent une méconnaissance de l’ampleur globale de la répression, en particulier celle qui vise les lycéen-ne-s et les étudiant-e-s. Des centaines de jeunes en garde à vue, de nombreux blessé-e-s, des yeux crevés, des mains arrachées. L’intensité et la généralité de cette répression démontre qu’elle fait système. En ce sens, les images d’hier ne sont pas un « accident » ou un « abus », mais l’expression extrême d’un continuum de violence considérée comme légitime. La prochaine expression haute de ce continuum sera la mort, et les responsables publics (ce matin sur France Inter Claire O’Petit et Jean-Michel Blanquer, mais aussi des fonctionnaires de police s’exprimant publiquement) le légitiment par avance, légitimant le recours à des blindés, des armes létales et l’encadrement de la capitale par 8000 flics (c’est une véritable armée).

 

 

3. Moralisation et dépolitisation.

En troisième lieu, ce type de remarque montre une vision de « la violence » purement morale. Pour citer le sociologue Laurent Mucchielli, « ‘‘La violence’’ n’est pas une catégorie d’analyse, ni un ensemble homogène de comportements. C’est une catégorie morale. La violence, c’est ce qui n’est pas bien. Dès lors, on comprend que le spectacle de la violence produise des effets de sidération-fascination-répulsion qui empêchent de penser. […] Qu’une partie des gens soient capables de comportements violents est trivial. Nous en sommes tous capables dans certaines circonstances. Et en l’occurrence, des circonstances sont réunies. Ce sont donc ces circonstances et non ces violences qu’il faut analyser. » Donc hurler au loup en constatant que des jeunes se munissent de battes de baseball revient à se draper dans des considérations morales (« ce sont quand même des sauvages ! ») mais ne sert absolument pas à comprendre le pourquoi du comment, et donc à lutter efficacement contre « la violence ». Qui sème la misère récolte la colère, comme dit le proverbe, hein.

 

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Plus largement, continuer à considérer la situation actuelle comme un problème d’ordre public, et non pas comme une conflictualité politique, conduira à légitimer des formes de plus en plus intenses de la répression. Toutes proportions gardées, c’est ce genre de registre du discours – dépolitisation et rétrécissement des discussions à un débat d’ordre public – qui ont permis les guerres et les tortures coloniales, le renseignement politique anticommuniste, et dans une version plus soft la domination policière. Plus soft jusqu’à quand ? La dérive extrême-droitière est bien à craindre. Mais elle ne viendra pas nécessairement par une élection comme au Brésil, mais par un glissement progressif des pratiques de répression policière (et donc politique) qui s’étaleront certainement à la réduction du pluralisme politique sous couvert de maintien de l’ordre (de la garde à vue pour un post sur Facebook à l’interdiction des partis de gauche qui refusent de « condamner la violence » en passant par les interdictions de manifestations).

Le gouvernement joue donc un jeu dangereux avec la démocratie, à la fois en laissant une grande autonomie aux flics qui peuvent librement déployer leur panoplie répressive, et en promouvant certaines configurations de maintien de l’ordre via les préfectures (samedi dernier sur les Champs Élysées).
En ce sens, l’arrivée au pouvoir du RN ne serait qu’un nouveau degré dans le processus d’extrême-droitisation du pays, et non pas un paramètre qui sanctionnerait un « basculement » du pays dans ce camp politique.

 

Vincent Bollenot

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Auteur: 
Vincent Bollenot