De quoi François Hollande n’est-il pas le nom ?

Le quinquennat, inauguré sous les auspices de la rigueur budgétaire, s’inscrit désormais clairement dans la perspective d’une politique libérale. Cette évolution clairement assumée, totalement décomplexée même, bouleverse le paysage politique.

Les derniers discours de François Hollande ne marquent, finalement, que l’aboutissement d’un processus, mais les conséquences économiques et politiques de ce dernier modifient en profondeur les repères et les références. Loin d’une politique social-démocrate, c’est bien à l’achèvement de la mue du PS en parti démocrate que nous assistons.

Une politique libérale, un constat sans appel

Dès sa prise de fonction, la politique économique de François Hollande a été marquée par le sceau de l’austérité, et ce d’emblée : le tournant de la rigueur de 1983 sans passer par la phase préalable des conquêtes sociales, en quelque sorte. C’est dès l’été 2012 que la fameuse politique de l’offre dont on nous rabat les oreilles a été mise en place. Le CICE qui se traduit par 20 milliards d’allègements de cotisations patronales, sans aucune contrepartie, et l’Accord national interprofessionnel (ANI) n’avaient qu’un seul objectif : réduire le “coût“ du travail et assouplir – c’est-à-dire démanteler – le code du travail.

Les vœux du président de la République, puis sa conférence de presse du 14 janvier marquent une accélération nette de cette politique. La suppression progressive, d’ici à 2017, des 30 milliards de cotisations familiales des entreprises privées voit la satisfaction d’une très vieille revendication du patronat qui remonte à 1945. Parallèlement, la réduction de 50 milliards des dépenses publiques va se traduire par une attaque en règle contre les services publics et les collectivités territoriales. Ces dernières sont pourtant le principal investisseur en France et totalisent près de 70% de l’investissement public dans ce pays.

Dans un article benoîtement intitulé “Hollande fait-il de l’économie à la Sarkozy ?”, le journaliste du Monde Samuel Laurent passe en revue les grands axes de la politique du gouvernement socialiste. Baisse des cotisations des entreprises, réduction de la dépense publique, emplois aidés, réforme territoriale, harmonisation fiscale avec l’Allemagne, simplification des normes... tout y passe et la conclusion s’impose : « force est de constater que, sur la politique économique, les marges de manœuvre sont ténues pour la France, qu’elle soit gouvernée à droite ou à gauche. Quant aux solutions, on l’a vu, elles sont souvent relativement semblables dans les deux camps ».

Vous avez dit social-démocrate ?

Ce décalque de la politique menée par l’UMP par celle du Parti socialiste, attesté par les faits, est reconnu comme tel par un proche de Hollande comme Stéphane le Foll, ministre de l’Agriculture. Dans une interview au journal économique Les Echos, à la question de savoir ce qui différencie une politique de l’offre de gauche d’une politique de l’offre de droite, ce dernier répond tout simplement : « La politique de l’offre n’est ni de droite ni de gauche, elle est aujourd’hui nécessaire ». Au moins, c’est clair.

Le grand mot est lâché, François Hollande ne serait plus socialiste, mais social-démocrate. Un esprit chagrin pourrait objecter que la dénomination comporte encore le mot social et que le social, là, même à l’état de traces, est étonnamment discret. Vous ne comprenez rien, nous affirme Thierry Pech, le directeur de Terra Nova, un think tank très libéral lié au Parti socialiste. Contrairement à Blair ou Schröder, « François Hollande est clairement social-démocrate dans sa méthode et le primat qu’il accorde à la négociation entre l’État et les partenaires sociaux ». Il faut donc comprendre que ce qui différencie un libéral d’un social-démocrate, ce n’est donc pas le contenu, mais la méthode, ce qui historiquement nourrit quand même un certain scepticisme. D’autant qu’il y a beaucoup à dire sur ce fameux « dialogue social »... [1]

Le prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, dans un article paru dans Libération dit, lui, tout le mal qu’il pense de l’orientation de François Hollande. Évoquant « un effondrement intellectuel » du président, et dénonçant des choix économiques« scandaleux », il déclare : « Oui, des conservateurs sans cœur et butés ont mené la politique, mais ce sont des politiciens de la gauche modérée, mous et brouillons, qui les ont encouragés et leur ont facilité la tâche ».

La fin d’un cycle historique

Comme toujours, le plus simple pour jauger la nature d’une politique, c’est de se référer à ce qu’en disent ceux qui la mènent. Le ministre de l’Économie et des Finances Pierre Moscovici, lui, va à l’essentiel : « Nous avons d’emblée mené une politique réformiste ; il nous faut maintenant entrer dans une nouvelle étape ». La politique menée n’est donc même plus réformiste. Dont acte.

Héritier d’une longue tradition, forgée dans les combats ouvriers du XIXe siècle, la direction du Parti Socialiste fait le choix de rompre avec son histoire. Bien sûr, il s’agit d’un long processus et les prémisses de cette évolution viennent de loin. François Hollande aura été artisan, à l’intérieur du PS, de ce tournant démocrate de son parti. Depuis longtemps déjà, toute perspective de transformation sociale avait été abandonnée, tout juste s’agissait-il de gérer le système au mieux des possibilités. Mais s’il faut une date, la conférence de presse du 14 janvier du Président de la République marque symboliquement la fin d’un cycle : la mue du PS en parti démocrate à l’américaine est désormais en voie d’achèvement.

Un tel bouleversement du champ politique à gauche aura de lourdes conséquences. Il est évidemment trop tôt pour dire lesquelles. Des décantations auront-elles lieu au sein du Parti socialiste ? Le mouvement social, terriblement atone ces dernières années, va-t-il venir modifier la donne ? L’histoire n’est pas écrite, et nul doute que nous aurons l’occasion d’en reparler.

Guillaume Liegard, publié sur le site de Regards.

 

Notes

[1] L’ANI a, par exemple, été signé par trois syndicats, CFDT, CGC et CFTC qui totalisent une représentativité de 51,15%. Des chiffres imparables me direz-vous, le problème c’est que c’est l’État qui – au travers du Haut conseil du dialogue social – définit les organisations syndicales représentatives. Or, la fédération Solidaires, qui regroupe notamment les différents syndicats SUD ou la FSU, principale fédération des fonctionnaires, n’est pas reconnue et donc pas prise en compte. Le fait que François Chérèque, dès la fin de son mandat à la tête de la CFDT, ait été bombardé président du conseil d’administration de Terra Nova est sûrement un autre signe de la bonne santé du dialogue social dans ce pays.

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