Débat sur l'école

Texte de lancement de l'atelier.....

Dix propositions pour Inventer une école citoyenne de l’intelligence et de la culture pour tous.

I : Préambule :

L’école, une grande question politique.

La sélection sociale, qui se faisait autrefois avant l’entrée dans le système scolaire passe aujourd’hui par l’école, et particulièrement par un système d’orientation résultant d’un processus de distillation progressive conduisant aux voies et filières du lycée et « écartant », au passages, plus de 150 000 élèves qui sortent chaque année du système éducatif sans aucun diplôme qualifiant, au risque de la marginalité sociale . Le problème de l’école est bien une question politique, décisive pour qui prétend penser un véritable changement de société.

Il est plus que temps, aujourd’hui, de penser les transformations progressistes nécessaires du système éducatif, comme éléments du projet d’alternative écologique et sociale en prise avec les réalités du XXIème siècle que nous souhaitons voir émerger. A un moment où la question éducative devient un enjeu essentiel du débat politique, ENSEMBLE !  entend y apporter sa contribution

Après  cinq décennies d’expérimentations et de réformes aboutissant de fait à l’aggravation des inégalités (PISA 2013) et de l’échec scolaire d’une part importante des élèves, notre conviction est que le système  actuel  n’est pas amendable : aucune démocratisation de masse n’est concevable sans la suppression de la mise en concurrence des élèves, qui est au cœur de la conception de notre  modèle scolaire, sans un réexamen d’ensemble des dispositifs pédagogiques aujourd’hui à l’œuvre et sans une transformation radicale de la formation – initiale et continue – des enseignants et autres personnels d’éducation.. Il est vain donc d’espérer un véritable élargissement de l’accès aux savoirs sans une refondation de notre système éducatif.

Depuis plus de 40 ans, les stratégies institutionnelles de diversification des voies de la réussite  n’ont fait que s’attaquer – sans succès notable – aux effets de l’échec scolaire : il est temps aujourd’hui de s’attaquer clairement à ses causes 

Nous fondant sur les acquis les plus novateurs des recherches contemporaines en sciences de l’éducation qui montrent sans conteste que tous les élèves peuvent réussir une scolarité de haut niveau, pourvu qu’on leur en donne les moyens, nous proposons d’en finir avec l’école de la sélection telle qu’elle fonctionne depuis des décennies, pour lui substituer un système d’école commune  se donnant comme objectif premier l’acquisition par tous  d’une culture commune ambitieuse en prise avec les évolutions culturelles, économiques et sociales de notre temps

Il faut en finir avec un système qui continue d’ignorer la question de fond : pourquoi tant d’élèves échouent-ils à l’école?, En finir avec un système qui reste fondé sur l’élitisme, la sélection, le culte du mérite individuel, l’esprit de compétition et au final  l’orientation  par l’échec. En finir avec l’éternelle rengaine de « horaires et programmes trop chargés » qu’il faudrait « alléger » pour se conformer à des « rythmes biologiques  incompatibles avec les capacités d’attention des élèves. En finir avec le mépris pour les personnels enseignants et éducatifs dont la professionnalité et les propositions qu’ils formulent  ne sont jamais entendues. En finir avec la volonté d’instrumentalisation de l’école  au service des puissances économiques et politiques qui entendent- notamment par le biais de la pédagogie par compétences et du socle minimum de connaissances- contribuer activement au remodelage du salariat et de la société dans l’esprit du capitalisme financier mondialisé.

Nous proposons de substituer au système scolaire actuel, fondé sur le principe de la méritocratie, une  école commune pour tous les élèves construite sur la base d’un tronc commun de culture générale portant la scolarité obligatoire à dix-huit ans,

Aujourd’hui, combattre la mise en place progressive de l’Ecole néo libérale sans tomber dans la refondation mystificatrice d'une Ecole « républicaine »- en réalité autoritaire, réactionnaire et sélective-, c’est travailler, à partir des résistances et des luttes concrètes qui se mènent, à l’émergence d’un véritable projet alternatif sur l’Ecole qui doit englober, structures, contenus, méthode, pédagogies au service de finalités éducatives renouvelées et raccordées à une problématique émancipatrice et autogestionnaire.

Comme le montrent Christian Laval et Pierre Dardot[1],  le système éducatif  tel qu’il fonctionne aujourd’hui obéit à « la raison du marché », via un processus qui s’explique par une combinaison de « management moderne, de pédagogie nouvelle et conservatisme autoritaire ». Ces chercheurs  proposent « une politique volontariste d’égalisation concrète des conditions d’études de tous les élèves pour lutter contre la ségrégation scolaire, de  favoriser les pratiques coopératives et les logiques de solidarité, de  renforcer l’indépendance de la sphère de la connaissance vis-à-vis des intérêts économiques immédiats, et enfin de  remplacer les nouvelles formes de pouvoir managériales par des formes plus démocratiques de conduite des établissements scolaires. Nous proposons de faire nôtres ces préconisations.

II : Dix propositions pour avancer :

Cette école d’un type nouveau serait organisée sur la base de quelques grands axes stratégiques indissociables. (Chaque proposition est ici résumée de façon lapidaire et soulève plus de questions et de problèmes qu’elle n’en résoud : à titre d’exemple, pour chacune d’elles, une question a été choisie, mais on verra qu’elle-même en soulève d’autres…)

1:    Un parcours scolaire commun à tous les élèves dans le cadre d’une scolarité obligatoire de 3 à 18 ans , ce qui implique d’en finir avec toute forme de concurrence, de classement, de hiérarchisation ou d’orientation anticipée des élèves, ainsi que tout redoublement. Dans ce système nouveau, les choix éventuels de spécialisation disciplinaire ou préprofessionnels n’interviendraient qu’en classe de terminale de lycée, après l’obtention d’un baccalauréat unique de culture générale et technologique à la fin de la classe de première.

→   Question : attestation ou examen ?

2 :   Une formation professionnelle enfin réellement revalorisée : La classe de terminale des lycées serait conçue comme une véritable propédeutique permettant à chacun l’accès à une formation professionnelle immédiate à ceux qui le souhaitent et la poursuite d’études spécialisées plus ou moins longues aux autres. Organisée autour d’un tronc commun de disciplines générales et technologiques permettant d’éventuels changements d’orientation en cours de route, et des options de spécialité permettraient une claire différenciation entre les voies de formation choisies. Dans cette perspective, les actuels lycées professionnels seraient transformés en écoles supérieures fondées sur des familles de métiers.

→   Question : Quel financement des études pour  des élèves qui auront dépassé l’âge de la scolarité obligatoire ??

3 :   Des contenus et méthodes d’enseignement qui devront privilégier le rapport des sociétés humaines à leur environnement et au vivant, les connaissances scientifiques permettant de comprendre les enjeux des grands défis contemporains dans le domaine des énergies, des transports, du logement, de l’urbanisme, des technologies du futur, de la santé afin de se libérer du désastre productiviste, et favoriser l’enrichissement culturel, scientifique, la compréhension de l’organisation et des dynamiques des sociétés humaines passées et actuelles. Ils intégreront les objectifs d'égalité filles/garçons, de lutte contre toutes les discriminations et la promotion de la mixité. Les pédagogies coopératives mises en œuvre reposeront sur le postulat du «toutes et tous capables» et s’appuieront sur les activités des élèves pour leur permettre de construire leur savoir.

→   Question : Complexité d’organisation des emplois du temps impliquant un allongement du temps scolaire hebdomadaire et des locaux adaptés…

4 :  Un système éducatif débarrassé de toute notation ou autre forme d’étalonnage des élèves pour laisser la place à un système de suivi personnalisé des apprentissages fondé sur la capacité d’innovation pédagogique d’enseignants libérés dans leur créativité professionnelle grâce à des conditions de travail améliorées (notamment par l’abaissement des effectifs par classes), à une formation initiale et continue entièrement repensée en fonction de cette conception nouvelle de l’école et à une véritable revalorisation de leur métier appuyée sur un renforcement de leurs garanties statutaires.

→   Question : Création de conseils scientifiques et pédagogiques autogérés par les personnels dans chaque établissement scolaire (ou groupement d’établissements pour le premier degré) travaillant en liaison avec la recherche en éducation ?

5 :   Une formation des enseignants visant à faire de chacun d’eux un véritable enseignant-chercheur disposant d’une grande autonomie professionnelle , capable d’élaborer en concertation permanente avec ses collègues des stratégies d’apprentissage adaptées aux besoins des élèves et visant à la réussite de tous. Une telle exigence implique la maîtrise par chacun d’un haut niveau de connaissances et de compétences dans son champ disciplinaire, lui permettant d’entretenir un rapport réflexif à sa propre pratique, expérimenter de nouvelles façons de faire si nécessaire, échanger avec ses collègues dans le cadre d’équipes pluridisciplinaires,  

→   Question : Quelles différenciations entre la formation des enseignants de premier et de second degré, et quelles différenciations éventuelles entre les obligations de services des uns et des autres ?

6 :   Une réorganisation complète du temps scolaire autour de deux grands axes étroitement complémentaires et imbriqués: les enseignements disciplinaires d’une part,  et des ateliers de pratiques sociales et culturelles en liaison avec les apprentissages théoriques d’autre part. Dans ce schéma, en plus d’être le lieu commun des apprentissages savants, les établissements scolaires deviendraient des lieux d’animation culturelle largement ouverts sur la vie de la cité.

→   Question : Quelles fonctions pour les enseignants dans l’animation de ces ateliers ? quels liens (institutionnels et/ou occasionnels) avec les artistes (intervenants extérieurs ou en résidence) et institutions culturelles ?

7 :   Un fonctionnement entièrement nouveau des établissements scolaires, fondé sur le principe d’une autogestion instruite et collectivement maîtrisée entre personnels, parents,  élèves aux doits citoyens reconnus, et administrateurs représentant l’autorité publique, dans le cadre d’une définition nationale des objectifs d’apprentissage.  Notre lutte pour la transformation de l’Ecole s’articule avec le combat que nous menons pour une autre société, débarrassée du capitalisme, une société écologiste, féministe et autogestionnaire. C’est pourquoi nous luttons, pour des formes alternatives d'évaluation du travail des élèves et des enseignant-e-s, pour la mise en place d’une nouvelle organisation des établissements scolaires avec élection des responsables, direction collective par conseil d’établissement et réel pouvoir des équipes pédagogiques qui disposeront de temps important de concertation intégré dans leur temps de service.

→    Question : l’élection du chef d’établissement par ses pairs : une utopie constructive ?

8 :   Une éducation à la citoyenneté par la pratique : Au sein de cette Ecole commune, les jeunes, futur-e-s citoyen-ne-s disposeront progressivement de droits de regroupement, d’auto-organisation et de syndicalisation (avec mise en place des moyens correspondants : temps, lieu de réunion…) et de moyens de plus en plus importants leur permettant d’être acteurs et actrices eux-mêmes/elles-mêmes et surtout auteur-e-s de leur propre formation.

→   Question : Quelles limites institutionnelles à l’activité citoyenne dans l’établissement ? ( ex : les élèves, dans leur grande majorité, n’étant pas majeurs, ne sont pas civilement responsables de leurs actes…)

9 : Un rôle éducatif accru pour toutes les catégories de  personnels : Tous les adultes travaillant dans un établissement scolaire devront être considérés par définition professionnelle comme des éducateurs, et leurs fonctions spécifiques reconsidérées en ce sens. (A titre d’exemple, le CPE devrait exercer un véritable métier d’éducateur et coordonner l’activité de l’équipe éducative ; l’infirmièr(e), mais aussi les personnels d’intendance et de cuisine contribuer à une éducation à la santé, etc…).

→   Questions : Quelles formations pour ces personnels, quelle organisation du travail, quels rapports avec les programmes et contenus d’enseignement ?

10 :   Une lutte résolue contre les disparités territoriales et les ghettos scolaires : Contre la conception managériale de l’autonomie des établissements scolaires qui a pour fonction principale la dénationalisation du service public d’éducation et la marchandisation progressive de pans entiers de l’enseignement, il nous faut inventer un cadre national d’un type nouveau qui libère les énergies, le travail et les intelligences, qui institue sur tous les plans la coopération et non la concurrence, qui compense, autant que faire se peut les inégalités territoriales.[2]

→   Questions : Comment rendre attractifs les établissements scolaires situés en « zone  difficile » ? Faut- il relancer une politique de type ZEP avec plus de moyens ?

Remarque (provisoirement) conclusive :

Penser un  programme de réussite scolaire pour tous les jeunes dans une perspective égalitaire   nécessite la prise en compte du contexte social, et donc  une rupture avec une vision exclusivement scolaro-centrée. En effet, la transformation de l’Ecole ne se résume ni à une transformation des pratiques ni à celle de l’institution scolaire.

Avant de décider de changements qui concernent, bien au-delà du monde éducatif, tous les citoyens,  il faut penser le changement non comme le résultat de l'action volontariste de quelques décideurs politiques, mais comme le fruit d'une élaboration et d'une mise en œuvre collective, impliquant tous les partenaires du système: enseignants, parents d'élèves, grands élèves, représentants du monde du travail, élus de tous niveaux institutionnels. Ce sera à eux, en tout état de cause, d’en imaginer ensemble les formes et modalités.

 

[1] Voir leur dernier ouvrage : «  Commun »

[2] A titre d’exemple : l’investissement par élève des élèves des écoles maternelles et élémentaires varie de 1 à 12 s selon les moyens et la bonne volonté des communes dont elles dépendent ; Les lycées et collèges de centre ville sont mieux dotés en personnels que les établissements de la périphérie, les élèves des grandes écoles « coûtent » proportionnellement sept fois plus cher que ceux des universités, …

 

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