Décantation au soir du 7ème samedi des gilets jaunes français

Des différences d'appréciation traversent tous les syndicats et formations de gauche (ATTAC, LDH au même titre que PC, E!, Génération.s…) dans la séquence française en cours. Beaucoup concentrent le regard sur le caractère massif et populaire de la protestation en "gilets jaunes" et y voient le signe précurseur d'une lame de fond pour sortir du néo-libéralisme. Il arrive même qu'il soit question de "proto-révolution".

Je plaide au contraire pour une grande retenue et un débat explicite sur le raffermissement d'une orientation de gauche dans cette conjoncture mouvante.

  1. Les gilets jaunes sont agis par un malaise social ancien et profond, existentiel dira-t-on. Toutes les sociétés européennes sont fracturées par la longue séquence de disparitions de branches capitalistiques entières (industries extractives locales, chantiers navals, textile…), par les mutations de la "troisième révolution industrielle" mais aussi par trois décennies de transformation de l'Etat néolibéral. Au cœur de celle-ci, la défaisance des droits nationaux du travail que les années 68 avaient imposés, autorisant à parler d'Etats "de droit" pour l'Europe de l'ouest. Cette fracturation des bases de ce qu'ont été les conditions de vie en société est d'autant plus facteur d'aléas que la dégradation de l'atmosphère appelle une réorientation des branches économiques parmi les plus capitalistiques (automobile, nucléaire, agro-industrie, armements…) ; or les marchés de capitaux et les Etats la rendent impossible à court et même à moyen terme. Angoisse de fin de mois et angoisses de fin du monde se renforcent sourdement, se conjuguant dans une exaspération croissante que les individus et les collectifs ne gèrent que de plus en plus difficilement. 
  2. Figure de proue des gilets jaunes, Priscilla Ludosky le dit sans ambages. Deux questions et deux seulement sont posées : pouvoir d'achat et pouvoir de décision. C'est sur l'auto-entrepreneure seine-et-marnaise que le choix de Macron s'est arrêté pour mettre en scène sa volonté de dialoguer avec les gilets jaunes. L'orientation de l'exécutif sur le premier point est déjà à l'œuvre et est déjà entériné par une large partie des protestataires du 17 novembre et de leurs cercles d'audience : "désocialisation" de la masse salariale, telle est la recette d'augmentation du pouvoir d'achat entre les deux parties. Les gilets jaunes "de gauche" ou n'ont pas mené bataille contre cette "désocialisation", ou l'ont perdue. Reste le deuxième point, actuellement symbolisé par le "référendum d'initiative citoyenne" : le pouvoir suspend sa réponse à la consultation dont le démarrage a été repoussé au 10 janvier et qui devrait s'achever le 28 février. La question de la délibération publique et collective, talon d'Achille du présidentialisme à la française, est donc une fois de plus éludée : le recours "au" peuple par voie référendaire est au centre de l'attention des deux parties, dans la continuité des crises antérieures de la 5ème République puisque dix référendums se sont succédés depuis le 28 septembre 1958 jusqu'au 29 mai 2005.
  3. La contestation politique des gilets jaunes n'a pas été anticipée par qui que ce soit à l'extrême-droite, à droite ou à gauche. Après coup, cette contestation frontale peut s'expliquer comme l'accumulation d'effets, voulus ou non, de plusieurs changements : mutations organiques du capitalisme (innovations dans les produits et les services, montée des dépenses "obligatoires", incitation aux sorties du salariat et généralisation des sous-traitances) ; inflexions voire pures régressions des politiques nationales qu'elles soient patronales (gestion de l'UNEDIC comme tiers employeur intérimaire, blocage des salaires bruts et nets sur très longue durée) ou qu'elles soient étatiques (priorité à l'urbanisation pavillonnaire des deuxième et troisième couronnes des cœurs de bassins d'emploi, reculs des dimensions redistributives de la fiscalité et de la mutualisation de la prise en charge de la santé, de la retraite, de l'éducation…)
  4. En retour, la contestation politique des gilets jaunes est productrice d'effets. La dureté du capitalisme en France et la fracturation des statuts sociaux viennent au premier plan des opinions de droite et de gauche, ce que la campagne de 2017 avait échoué à faire. L'attention ne se porte pas sur le travailleur détaché mais sur l'artisan.e ou l'indépendant.e ici et maintenant. Membre des couches moyennes ou des classes populaires, chacun.e a "dans le cœur quelque chose des gilets jaunes".
  5. Plus encore qu'elle n'est productrice d'effets dans la société, la contestation politique des gilets jaunes suscite des adaptations des stratégies en présence. Syndicalement, Berger s'en saisit pour donner la CFDT et le pôle salarial prédisposé aux compromis comme incontournables pour le jeune exécutif. Politiquement, l'exécutif mûrit sa posture de garant en dernier ressort de la réussite finale des trois grands changements chers aux néo-libéraux : réduction des prélèvements obligatoires, rétablissement des fonctions régaliennes de l'Etat, conduite à bon port de la Nation vers une démocratie de concorde. Politiquement toujours, le reste de la droite et l'extrême droite jouent une stratégie de débordement de l'exécutif dans la réponse aux gilets jaunes sur ces axes de changements et sur "la crise migratoire". Politiquement encore, les gauches parlementaires tentent de donner corps à un début de stratégie d'opposition : elles veulent incarner la promesse d'une alternative gouvernementale pour prendre en charge les besoins sociaux et écologiques sous-jacents à la contestation politique des gilets jaunes. Les prochains mois diront comment évolueront les confrontations et ces stratégies.
  6. En revanche, une dernière stratégie reste à construire, peut-être la plus importante, une stratégie de rupture et de changement de société. Un premier pilier s'impose face à l'invraisemblable recours à la prime d'activité pour contourner l'impératif d'augmenter le SMIC - et d'ailleurs le gouvernement espagnol ne le relève-t-il pas d'une centaine d'euros ? L'arc de forces CGT, Solidaires, FSU est primordial pour assumer les échéances des conventions collectives et de la dénonciation de la convention Unedic (le 22 février). Le deuxième pilier est le renouvellement de la culture sociale et politique de gauche : pour qu'il s'effectue avec le plus grand nombre des intéressé.e.s, au plus près de leurs questionnements et de leurs réponses, l'initiation de  forums locaux permettra de s'inscrire en contrepoint et en réponse à la consultation diligentée par l'exécutif. Le troisième pilier est la montée en charge d'une vigilance collective sur le terrain des libertés démocratiques : elles sont profondément mises à mal en France sous couvert de lutte contre le terrorisme et, désormais, de prévention du "chaos". Faut-il le préciser ? Ce troisième pilier n'a pas moins d'importance que les deux premiers, bien au contraire.  

 

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Auteur: 
Eugène Bégoc