Dernières nouvelles de René Crevel

Du suicide de Crevel à moins de 35 ans, dans la nuit du 17 au 18 juin 1935, l’une des conséquences présentes est que, par application des dispositions françaises en matière de droits d’auteur (70 ans après la mort de l’auteur, auquel s’ajoutent « les années de guerre »), ses écrits « anthumes » comme posthumes relèvent depuis 2011 du « domaine public » et peuvent être diffusés au moindre coût[1]. Ont ainsi été publiés successivement des Écrits sur l'art (Ombres, 2012) et sa Lettre pour Arabelle et autres textes. Écrits sur l’art et proses (Les Cahiers de curiosité, éditions Marguerite Waknine, 2013) reprenant des articles et des essais déjà connus par des recueils antérieurs et dont circulent légalement des versions électroniques. Plus récemment, les éditions du Sandre ont proposé des Œuvres complètes (2014, deux volumes réunis par Maxime Morel) rassemblant les textes libres de droits, avec des commentaires contestables sur lesquels on ne s’attardera pas ici. Les Inédits, lettres, texte[2], publiés peu avant par les éditions du Seuil sous la responsabilité d’Alexandre Mare, préfacier, transcripteur et annotateur de ce gros volume, sont d’un intérêt nettement supérieur et donnent de meilleures raisons que les publications précitées de revenir sur l’œuvre de Crevel pour en préciser l’actualité.

Qu’attendre aujourd’hui de ces textes rédigés il y a déjà 80 ans, voire plus de 90 pour certains ? À coup sûr des éclairages inédits sur la personnalité de leur auteur, ses préoccupations, les milieux sociaux et les événements politiques ou intellectuels auxquels il s’attacha, mais ce sont là sujets d’universitaires spécialisés et de lecteurs passionnés dont l’intérêt pour Crevel procède de diverses bonnes raisons, parfois aussi d’autres qui le sont moins, toutes trop étroites pour être développées ou examinées ici. L’un des traits de son époque dont il s’était le plus scandalisé était son « immobilisme », et exemple entre cent, il est étonnant que n’ait toujours pas été unanimement pris en compte, tant de décennies plus tard, ce qu’il écrivait dans son ultime texte concernant le « nazi Heidegger » et « son néant qui néante (du verbe néanter, en allemand nichten). Il est toujours en proie au néant qui néante, l’individu qui veut se croire une cosmogonie à lui tout seul » (« Individu et société », 1935, dans Le roman cassé et derniers écrits, Pauvert, 1989).

Ou encore, tiré de ces Inédits mêmes, ce développement qui n’a rien perdu de son acuité : « Même au plus fort de la Révolution, les laïcs voulaient un culte. Une femme nue devint alors déesse Raison, comme si la beauté ne pouvait vivre en liberté, avait besoin d’épithètes, donc d’excuses. Le culte de la déesse Raison eût-il été pure et simple ironie, l’ironie en l’occurrence était, ne pouvait être que de trop. Tous les étendards sont faits pour nous dégoûter de la couleur ». À côté de ses multiples remarques livrant à qui veut la mesure des piétinements et des régressions de tous ordres caractérisant l’époque présente non moins que celle de Crevel, il convient aussi de revenir sur le débat intérieur qui le déchirait et qui s’est conjuré avec toutes les autres raisons qu’il avait de se donner la mort, notamment pour les suites concrètes et toujours valables que lui ont données ses amis surréalistes, de concert avec les marxistes révolutionnaires.

« Famille je vous hais »

À l’invitation de Paul Éluard, Crevel se présentait ainsi en janvier 1934 : « En fait d’Œdiperie, il n’y en eut pas dans ma vie, mon père ayant pris soin de se tuer lui-même. Mais à cause de ce suicide, l’enquête surréaliste sur le suicide m’a toujours paru parfaite. […] Je suis un universitaire en rupture d’université. À vingt ans j’avais commencé une thèse sur les romans de Diderot. J’abandonnerai vite ce travail mais quel bonheur, douze ans plus tard, de rencontrer Diderot chez Lénine. Admirablement commenté par Lénine dans Matérialisme (d’où Clavecin de Diderot). D’où surtout la satisfaction intellectuelle de comprendre que si j’avais sauté des encyclopédistes aux dadaïstes futurs surréalistes, c’était parce que les surréalistes allaient entreprendre pour les sciences dites de l’homme le travail qui avait été celui de l’Encyclopédie pour les sciences naturelles. Et voilà, à mon avis, pourquoi le surréalisme fait le même travail révolutionnaire que l’Encyclopédie. »

Et de poursuivre : « Pour moi, très important fut le temps des sommeils. Durant les vacances 1921, une dame m’avait initié à des éléments spirites. Mais cette manière de faire la chaîne autour d’une lourde table (et non pour que les esprits fissent tourner la table, mais pour que la table fît tourner les esprits, ce qui somme toute est une manière de matérialisme) pour moi n’était que le magnifique prétexte à perdre le contrôle, à me trahir. Et ici, je dis que, selon nous, il importe de se trahir. Cette peur de se trahir, elle est d’ailleurs une des traces de la peur qui affole, agite l’humanité dans les temps actuels, très médiévaux. Mais je ne déifie pas cette peur. Pour moi il s’agit toujours de passer de l’inconscient au conscient, de l’irrationnel au rationnel. Je ne divinise ni l’inconscient ni l’irrationnel, et il est impossible de les diviniser sans diviniser leurs contraires. Puisque de même que le même mot égyptien signifiait à la fois fort et faible, ainsi les concepts d’inconscient et de conscient sont communicables. Et pour moi c’est une clé de voûte que cette phrase où Breton parle du temps où telle ou telle notion, encore l’une à l’autre opposées, cesseront d’être perçues contradictoirement. Je dis : pas de patriotisme de l’inconscient. […] Je suis contre le nationalisme du conscient et contre le nationalisme de l’inconscient. Et d’ailleurs cette phrase de Hegel me semble pouvoir être mise en épigraphe : L’esprit n’est pas un sac à facultés. »[3]

Cet extrait justifierait à lui seul l’énergie déployée par A. Mare à rassembler ce qui subsistait de lettres (près de 230 pages) et de proses (environ 120 pages) encore inédites de Crevel, complétées par une introduction, des présentations permettant de suivre leur auteur d’année en année, des notices concernant ses correspondants, et même un index des noms, ensemble des plus sérieux et recommandable, au-delà d’inexactitudes d’histoire et de déchiffrement ici indifférentes. Son introduction s’attache à qualifier « cette curieuse solitude de René Crevel », ainsi qu’il l’intitule, à la fois dans ses ressorts et dans ses effets : frénésie à rechercher des partenaires sur tous les plans, sexuel, festif, mondain, intellectuel… qui lui fait parfois écrire des lettres seulement pour qu’on ne l’oublie pas et qu’on veuille bien à son tour lui en adresser. Sentiment d’isolement contracté dès l’enfance et dont témoignent abondamment les récits autobiographiques tel cet Arbre à méditation ici révélé, première rédaction nettement datée (1930-1931) et différente de ce qui paraîtra en 1933 sous le titre Les Pieds dans le plat.

« Suicide du père, désamour de la mère […] et bien sûr la maladie » qui fit de lui un abonné des pensions suisses, des pneumotomies et autres traitements à la tuberculine de 1924 à sa mort, n’expliquent pas tout, soutient avec raison A. Mare. Il y eut du Rimbaud en révolte contre la mère Cuif « satisfaite et très fière » chez le jeune Crevel foulant « aux pieds les valeurs bourgeoises, les principes et les autres conventions familiales », et la même attente d’une tendresse qui ne viendrait jamais. Il y eut aussi du Gide, celui des Nourritures terrestres (1897) et des Caves du Vatican (1914), qui marqua tant de jeunes gens ayant échappé à la mobilisation et à la grande boucherie, influence d’autant plus forte que Crevel eut pour camarade de lycée (Janson de Sailly) Marc Allégret. Il évoquera encore l’exemple de Lafcadio en 1932, dans Le Clavecin de Diderot, allant jusqu’à identifier la France de son temps à la Russie de Dostoïevski. Il y eut également le Paris des « Années folles » avec sa liberté de mœurs qui n’était pas l’exclusivité des jeunes bourgeois mais dont ils étaient les mieux à même de profiter avec leurs amants ou amantes des milieux populaires, comme l’a souligné à plusieurs reprises Daniel Guérin[4], issu du même milieu fortuné que Crevel de quatre ans son aîné.

Du fait d’un « parti pris biographique diluant dans l’anecdote la nature des engagements de l’écrivain » et faisant oublier tout ce pour quoi il s’est passionné, « l’amour, la poésie, la révolution », sans jamais souhaiter « justifier sa pratique de vie », un autre de ses récents éditeurs, Jean-Michel Devésa, a regretté que Crevel soit aujourd’hui « trop souvent uniquement célébré pour son anticonformisme, sa liberté de mœurs et [son] suicide »[5]. On ne s’attardera pas sur ces lectures parfois « militantes », souvent doloristes, et toujours anachroniques d’amours qui n’étaient pas toutes homosexuelles, comme en témoignent les lettres qu’il adressa à Maria Adela « Tota » Atucha y Staremberg, épouse d’origine argentine du comte espagnol Cuevas de Vera, « l’aventure amoureuse […] la plus longue vécue par Crevel », et dont le volume d’A. Mare permet de suivre les heurs et malheurs de 1931 à son dernier jour. Lectures s’en prenant également à répétition à la prétendue « homophobie » des surréalistes en général et de Breton en particulier, qui exprima certes son aversion personnelle au cours des « recherches sur la sexualité » de 1928-1932 (séances auxquelles Crevel ne participa jamais), mais ne fit jamais dépendre de leurs orientations sexuelles avérées ou supposées la considération ou même l’affection qu’il portait aux autres membres du mouvement. Ses instances auprès de Crevel pour l’amener à participer à un cycle de conférences prévu au printemps de 1935 en sont une preuve parmi bien d’autres[6].

Ces regards anecdotiques sur le parcours de Crevel adultèrent d’ailleurs le thème de préoccupation et d’investigation qui lui était particulier, sans véritable parallèle parmi les surréalistes de l’époque sauf chez Suzanne Malherbe et Claude Cahun, et qui était celui du corps, le sien non moins étranger et lointain que celui des autres, avec « le panorama intérieur » qu’il lui associait et qui lui inspira ce « roman » de 1925, Mon corps et moi. Les commentateurs les plus perspicaces ont été fondés à y insister : « Crevel est un corps nu » écrivait par exemple Annie Le Brun en préface à L’esprit contre la raison (1986), pour préciser ensuite : « Assurément Crevel est un physique. Mais c’est parce qu’il est physique qu’il lui paraît urgent de “retrouver nos cinq sens et non seulement nos cinq sens de peau, mais encore d’autres cinq sens qui font l’écho en nous, au plus secret de nous” ». Il y avait certes la maladie de plus en plus mutilante, le rejet du monde bourgeois et du milieu familial où « n’est correct, chic, distingué que ce qui a été au préalable désexué », mais aussi ce sensualisme profondément éprouvé, vécu et réfléchi qu’il avait trouvé chez Diderot et qui lui fit relier le Rêve de d’Alembert au matérialisme marxiste, en reprenant à son compte l’image du « clavecin » des sens.

« Suicidé de la politique » ?

Il est peu de livres qui lient aussi étroitement la détermination révolutionnaire et l’expérience physique intime que son Clavecin de Diderot (1932). Rétrospectivement, dans ces pages conspuant « les crasses du passé » et ceux qui refusent de les voir balayées par « le souffle du devenir », ni même dans les Pieds dans le plat (1933), où « dénoncer un monde qui tombe en pourriture, en ruine, c’est aussi lui opposer un monde nouveau », rien ne préfigure le billet dont il accompagnera son suicide, « Prière de m’incinérer. Dégoût », terme figurant déjà dans sa dernière lettre à son amante, deux jours plus tôt. « Infini désespoir », lui écrivait-il un mois auparavant, pour réclamer d’elle une « indépendance de plus en plus grande ». On savait par ailleurs que dans l’intervalle lui étaient parvenus des pronostics très pessimistes sur l’évolution de son mal, touchant désormais les reins, mais l’un des apports de ce volume d’Inédits réside dans la publication de cette correspondance amoureuse, orageuse, douloureuse entretenue jusqu’à la fin avec « Tota » Cuevas, et qu’on ne saurait tenir pour totalement exempte de lien avec sa décision d’en finir.

Un autre fil, dans cet écheveau de « facteurs déclenchants », est celui de la politique, et plus précisément des activités relevant plus ou moins directement de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), à laquelle Crevel adhéra avec Breton, Char, Éluard et d’autres surréalistes à l’automne 1932. S’il en démissionna dès l’exclusion de Breton prononcée en juillet suivant pour « attitude contre-révolutionnaire » (il avait notamment publié une lettre d’Alquié dénonçant « le vent de crétinisation systématique qui souffle de l’U.R.S.S. »), il ne s’en écarta jamais complètement, lié qu’il restait avec Aragon, définitivement passé au stalinisme, et surtout avec Tzara, prêt à franchir le pas[7] quoique prétendant partager encore certains des « dégoûts » de Crevel, à lire cette correspondance inédite. Ainsi s’explique que ce dernier, dans les derniers mois de sa vie, ait multiplié les rencontres politiques à l’étranger, donné plusieurs articles à la revue de l’AEAR Commune, à celle de Barbusse Monde, animé des conférences militantes ruineuses pour sa santé, et participé aux premières activités de la « Maison de la Culture » (nouvelle vitrine de l’AEAR), dirigée par Aragon et Tzara.

Pour A. Mare, Crevel « sera de plus en plus isolé à mesure que ses convictions politiques l’emporteront sur la création littéraire », tandis que selon J.-M. Devésa, « passant insensiblement de la simple projection romanesque de sa difficulté de vivre à la critique sociale et au pamphlet », il était « sur le point de transposer dans la sphère politique son attente et sa quête ». Néanmoins, hormis quelques lettres à Klaus Mann (déjà publiées par Lionel Richard), la politique n’occupe dans ce nouveau recueil pas davantage de place que dans les précédents volumes de correspondance, et il est aussi loisible de supposer que l’aggravation de sa maladie et l’amenuisement de ses capacités de travail lui faisaient envisager plus facilement la rédaction d’articles brefs que celle d’œuvres de longue haleine. En tout cas, c’est l’hypothèse d’un « suicidé de la politique » qu’avait choisi d’explorer Louis Janover dans sa préface au Roman cassé et derniers écrits (1989), en le comparant à « Adolf Joffé, l’ami intime de Trotsky, qui se tire une balle dans la tête après avoir une dernière fois affirmé son hostilité à Staline et un attachement sans faille à l’opposition de gauche ».

Perspicace quand il désigne dans la nomination d’Hitler à la chancellerie du Reich « l’événement qui allait donner à l’engagement politique de Crevel une légitimité existentielle incontestée » du fait de ses liens avec l’Allemagne et ses avant-gardes intellectuelles et artistiques, il est infiniment moins heureux dans le développement de son parallèle. « Ni pour Joffé ni pour Crevel la quête de l’infini [expression de Joffé dans le message qu’il laisse en 1927] ne se satisfait du fini de la politique. Au terme de leur vie, ils se retrouvaient tous deux face à leur exigence inentamée et insatisfaite, raidis dans un refus désespéré de mourir, et qui pourtant doit accepter la mort comme ultime sanction de ce manque perçu comme une défaite ». Y compris dans les Inédits publiés par A. Mare, nombre de formules démentiraient un tel « refus de mourir ». Mais surtout, L. Janover lui-même y insiste, « Crevel, qui sait trouver les mots justes pour dénoncer le fascisme et frapper fort au bon endroit, se contente, dès qu’il s’agit du communisme, d’ânonner la leçon sur la première révolution prolétarienne triomphante, sur le triomphe du socialisme en U.R.S.S. et sur le génie dialectique des Fondateurs, Marx et Engels, qu’il affuble des habits rapiécés du marxisme léninisme qui craquent à toutes les coutures. » Tout en réglant ses propres comptes, ici avec le marxisme, plus loin avec le surréalisme, le préfacier admet aussi à demi-mots qu’on ne saurait chercher dans le suicide de Crevel le même « attachement sans faille à l’opposition de gauche » signifié par celui de Joffé huit ans plus tôt.

Tel était pourtant le côté qu’avaient clairement choisi les surréalistes dès avril 1934, avec la déclaration collective « Planète sans visa » (signée par Crevel), suivie un mois après de la brochure de Claude Cahun Les Paris sont ouverts, dédiée à Léon Trotsky, à qui se référait à nouveau Breton un an plus tard dans sa conférence « Position politique de l’art d’aujourd’hui » prononcée à Prague, devant les membres du groupement artistique Levá Fronta (Front gauche, fondé par Karel Teige). Il était vain d’attendre de la part de ces surréalistes « trotskystes » quelque attitude complaisante ou soumise lors du « Congrès international des écrivains pour la défense de la culture » organisé par l’AEAR à Paris en juin 1935, même si l’un d’entre eux y avait été autorisé à « s’exprimer librement ». Ce devait être Breton mais il fut interdit de congrès au motif qu’il avait giflé, le rencontrant par hasard une semaine auparavant, le journaliste Ilya Ehrenbourg, auteur d’insultes insanes contre les surréalistes et membre influent de la délégation soviétique. C’était à tenter vainement d’obtenir un droit de parole pour Breton que Crevel s’était épuisé toute la soirée précédant son suicide, avant qu’Aragon ne le raccompagne chez lui en voiture.

Cerner les motifs politiques de son « dégoût » final est malaisé. La dernière lettre publiée par A. Mare s’achève sur ces mots : « Et la platitude de tous devant le délégué soviétique. Che merda. » Il y avait chez lui, aucun commentateur n’en disconvient, un fond de révolte irrépressible qui le tirait vers l’anarchisme. On a déjà cité cette phrase révélée par A. Mare : « Tous les étendards sont faits pour nous dégoûter de la couleur », mais la suite est plus précise encore : « Si le noir seul nous semble tolérable, c’est qu’il est un trou dans le ciel exsangue. Il s’étale, injure à ce même couvercle, contre quoi n’avaient pas eu depuis des millénaires le courage d’unir leurs forces en bélier les créatures à demi écrasées sous le poids de sa hantise. Ils n’osaient écornifler le couvercle de la soupière où leur Dieu se plaisait à les voir tremper, mijoter dans leur jus. » Il avait pu accompagner ou appuyer les entreprises et les publications de l’AEAR à distance, depuis les pensions suisses où il tentait de se soigner ; assister aux manigances dont cette « courroie de transmission » stalinienne était le théâtre, ou même se voir contraint d’y participer ne put manquer de le révulser. « Naïveté de son engagement politique », commentait A. Le Brun, en prolongement de son désir revendiqué d’« innocence, ce beau secret perdu. »

Les chefs d’orchestre du « Congrès international des écrivains » disposaient cependant du discours qu’aurait dû y prononcer Crevel, « Individu et société », qu’Aragon lut à la tribune tandis que Tzara se chargeait de le publier dans Commune. Probablement rédigé dans les premiers jours de juin 1935 et diffusé dans un cercle restreint (il en subsiste plusieurs dactylographies), il comportait des phrases aussi étonnantes par leur teneur que par l’auditoire choisi : « Du fait même de son influence sur la sensibilité de l’époque, le mot surréaliste a dépassé les cadres du mouvement surréaliste. Et comme la parole de l’homme ne vaut que par rapport à ce et à ceux dont il parle, j’ajoute, je déclare que j’ai cessé d’appartenir à ce groupe dont les recherches, en dépit de leur intérêt culturel, ne sollicitaient plus une attention que seule l’actualité immédiate, l’actualité à mon avis catégoriquement révolutionnaire de 1935, appelle et retient de toute sa violence. » Étrange projet de brûler théâtralement ses vaisseaux tout en flattant l’opinion dominante d’un public détesté, étrange complaisance pour les intrigues de Tzara[8] en vue de « reprendre le pouvoir » chez les surréalistes (comme l’écrivait Éluard à Breton) en dressant Char et Crevel contre Péret et Breton, étrange aussi cette lettre (1932 au plus tôt) adressée à Marie-Laure de Noailles et citée par quelques biographes comme préfigurative de son suicide : « Paris... Tout y est compliqué et confus pour moi. Vous comprenez quel drame intellectuel, humain se joue ici. Tout cela m'a donné envie d'expérimenter l'action des robinets à gaz (grands ouverts) sur les gens qui commencent à me dégoûter ». « Acte de désespoir aux causes mal connues », répliquaient les surréalistes aux gens de l’AEAR tentant d’exploiter la déclaration posthume de Crevel. Au terme de décennies de recherches et de publications à son sujet, on en est toujours là, même si la responsabilité de Tzara, détenteur de la majorité des textes posthumes de Crevel, est devenue désormais plus facile à établir.

« Ce quelque chose sera »

Une vingtaine d’années plus tard Breton (Entretiens, 1952) évoquait ainsi ce désastreux « Congrès » : « C'était, il faut bien le dire, 1'écroulement des espoirs qu'envers et contre tout, durant des années, nous avions mis dans la conciliation des idées surréalistes et de l'action pratique sur le plan révolutionnaire. On croira sans peine que tels d'entre nous s'en affectèrent au suprême degré puisque, la veille ou l'avant-veille de l'ouverture du congrès, notre ami René Crevel se donna la mort, à l'issue de 1'épuisante discussion qu'il avait eue avec les organisateurs, dans le vain espoir de me faire rendre la parole. En lui, nous perdions un de nos meilleurs amis de la première heure, ou presque, 1'un de ceux dont les émotions et les réactions avaient été vraiment constitutives de notre état d'esprit commun […]. Il est bien certain que le geste de désespoir de Crevel n’a pu être ainsi que “surdéterminé” et qu’il admettait d’autres causes latentes depuis longtemps. Je n’en laisse pas moins à conjecturer les dispositions dans lesquelles nous pouvions être quand le congrès s’ouvrit. »

Or, comme le suggèrent quelques passages des Inédits réunis par A. Mare, Breton envisageait dès 1934 de redéfinir les positions surréalistes au travers d’un nouveau « manifeste », terme qui revient plusieurs fois dans les lettres de Crevel sans forcément désigner la même entreprise. « Lettre de Péret. Le manifeste a encore changé », cette note de janvier 1934 ne semble guère correspondre à une première rédaction de « L’Appel à la lutte » que les surréalistes, ralliés par de nombreux autres signataires (mais sans la moindre participation de l’AEAR), diffusèrent moins d’une semaine après les événements du 6 février, même si Péret désigne ainsi ce texte dans une lettre à Mesens, le 17 du même mois : « Ci-joint le manifeste que nous avons fait la semaine passée ». En tout cas, aucune déclaration collective de cette année ou de la suivante ne peut être mise en regard des mots qui suivent, datés d’août 1934 par A. Mare : « Rien de Paris, si ce n’est une lettre d’Éluard me donnant le résumé d’un manifeste qui ne me satisfait pas du tout. Il demandait ma signature sur résumé. J’ai télégraphié à Breton que je ne signerais que sur texte définitif. Ça va faire du chahut mais tant pis. […] Lettre de Péret qui n’a pas l’air tellement satisfait du manifeste futur. » En décembre de la même année, selon des échanges entre Éluard et Breton cités par Marguerite Bonnet[9], le second « envisage[ait] très sérieusement de publier un Dernier manifeste du surréalisme » quitte à provoquer « encore quelques mouvements. »

Aucun texte ne paraîtra sous ce titre avant les Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non (1942), mais dans l’intervalle Les Vases communicants (1932, constituant déjà un « troisième manifeste » aux yeux de M. Bonnet[10]) recevront plusieurs prolongements, à commencer par une autre conférence prononcée à Prague en mars 1935, Situation surréaliste de l’objet – Situation de l’objet surréaliste, où Breton rappelait qu’il avait formulé un an plus tôt la nécessité de centrer l’intérêt sur la « crise fondamentale de l’objet » s’opérant au « passage du surréalisme ». Thème également abordé dans Le Clavecin de Diderot, où Crevel écrivait par exemple : « Un contemporain de Diderot imagine un clavecin de couleurs, Rimbaud, dans le sonnet des voyelles, nous révèle le prisme des sons, les objets surréalistes de Breton, Dali, Gala Éluard, Valentine Hugo, sont des objets à penser amoureusement : la poésie, ainsi, lance des ponts d’un sens à l’autre, de l’objet à l’image, de l’image à l’idée, de l’idée au fait précis. Elle est la route entre les éléments d’un monde que des nécessités temporelles d’étude avaient isolés, la route qui mène à ces bouleversantes rencontres dont témoignent les tableaux et collages de Dali, Ernst, Tanguy. Elle est la route de la liberté, une route qui ne veut pas se laisser perdre parmi les terrains vagues. »

En 1935, Breton soulignait de son côté que « le plus grand bénéfice » alors tiré par le surréalisme dans « l’ordre de la connaissance » était « d’avoir réussi à concilier dialectiquement ces deux termes violemment contradictoires pour l’homme adulte : perception, représentation, d’avoir jeté un pont sur l’abîme qui les séparait » et « d’avoir permis, autour d’éléments subjectifs, l’organisation de perceptions à tendance objective. Ces perceptions, de par leur tendance même à s’imposer comme objectives, présentent un caractère bouleversant, révolutionnaire, en ce sens qu’elles appellent impérieusement, dans la réalité extérieure, quelque chose qui leur réponde. On peut prévoir que, dans une large mesure, ce quelque chose sera. » Après avoir contribué à l’essor de cette « période raisonnante » du surréalisme qui dure encore, vivant de ce « souffle du devenir » qu’il y célébrait, Crevel ne se sentit probablement plus en état d’en attendre les effets proches ou lointains : une fois informé que son mal était devenu incurable et envahissant, il n’hésita pas à abréger l’avenir qui lui était disputé, ce qui le privait aussi, contre le « dégoût » fatal que pouvait susciter alors (et que peut susciter encore) « la réalité extérieure », du seul antidote qui vaille : « Ce quelque chose sera. »

Gilles Bounoure. Publié dans Contretemps n°22.

 

[1]  Un site propose « la totalité des œuvres de René Crevel, tombées dans le domaine public, à l'exception de sa correspondance » et, faut-il ajouter, de quelques articles parus à l’étranger : http://melusine.univ-paris3.fr/CrevelMenuTextes.htm

[2] René Crevel, Les Inédits. Lettres, texte, édition établie et présentée par Alexandre Mare, Paris, Seuil, octobre 2013, 398 p., 23 euros.

[3]  Les Inédits, op. cit., pp. 172-173 (en corrigeant la transcription parfois imparfaite).

[4]  Voir notamment le long entretien avec D. Guérin publié dans Paris Gay 1925 de G. Barbedette et M. Carassou, Presses de la Renaissance, 1981, réédition Non Lieu, 2008.

[5] Introduction à la Correspondance de René Crevel à Gertrude Stein, L’Harmattan, 2000.

[6] Cela n’empêche pas Maxime Morel, dans les Œuvres complètes précitées, d’assurer que Crevel avait alors rompu avec les surréalistes. Affabulation parmi d’autres.

[7] Dans une note du printemps 1934, il demande « la suppression du groupement politique du surréalisme… dans le but d’appuyer inconditionnellement, affirmativement, et sans discussion l’activité du PC », ajoutant : « toute déviation vers la SFIO ou vers la IVe Internationale doit être considérée comme contre-révolutionnaire. » T. Tzara, Œuvres complètes, t. III, 1979, p. 514.

[8] Les manœuvres de Tzara tantôt pour y « reprendre le pouvoir », tantôt pour « le tuer » aboutirent à sa lettre publiée en mars 1935 dans les Cahiers du Sud pour annoncer sa rupture avec le surréalisme.

[9] M. Bonnet, in Œuvres complètes de Breton, 1992, t. II, p. XLII.

[10] M. Bonnet, in Œuvres complètes de Breton, 1992, t. II, p. 1369.

 

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