Des activités nouvelles pour de l’emploi utile socialement et écologiquement

Comment en finir avec le chômage de masse ? Les stratégies social-libérales centrent leur réponse sur la relance de la croissance économique, sans grands résultats sur la diminution du chômage. Elles se font les apôtres des stratégies de flexibilisation du droit du travail, même dans les pays où jusqu’ici la social-démocratie avait au moins en paroles résisté à l’éloge des potions miracles libérales. La loi de sécurisation de l’emploi de juin 2013 en France, transposant fidèlement l’accord national interprofessionnel de janvier 2013, représente à cet égard un tournant[1]. Elle se situe en effet en droite ligne de la politique sociale menée pendant les dix années précédentes par les gouvernements de droite successifs sous les présidences Chirac et Sarkozy. Les dispositifs des emplois d’avenir et contrats de génération, qui ont beaucoup de mal à se mettre en place, recyclent les vieilles recettes de l’emploi aidé, avec lesquelles du reste la droite n’avait pas rompu. La politique social-libérale tend à s’aligner tendanciellement sur les orientations libérales par glissements et renoncements successifs. Il en résulte un constant accroissement de l’ensemble des formes de travail précaire, accompagnant la montée du chômage, non l’enrayant.

Résorber le chômage de masse suppose de prendre le contre-pied résolu de ces recettes. Cela signifie une transformation écologique de la production de biens et de services. Quels sont les axes d'une telle politique sociale ? Elle doit selon nous reposer sur un triptyque : sécurité sociale professionnelle, réduction du temps de travail, création d’activités socialement et écologiquement utiles. Sécurité sociale professionnelle, parce qu’il faut en premier lieu fermer le robinet des licenciements économiques. Pour être efficace celle-ci doit permettre que les suppressions d’emploi nécessaires s’effectuent sans licenciements économiques, en garantissant le reclassement collectif des travailleurs, ceux-ci dans l’attente bénéficiant d’un maintien de leur rémunération et de leurs droits sociaux. Elle doit s’accompagner de la suppression des dispositifs de contournement des licenciements économiques, à commencer par la rupture conventionnelle des contrats de travail introduite par la droite en 2008. La Sécurité sociale professionnelle doit ainsi permettre que les suppressions d’emploi pour des raisons économiques mais aussi des raisons écologiques puissent être opérées sans que les salariés en fassent les frais, alors même qu’ils ne sont nullement responsables des choix de gestion des entreprises[2].

Second volet, la réduction du temps de travail peut être un moyen de création massive d’emplois si des modalités adéquates sont prévues, en particulier l’obligation de création d’emplois et l’interdiction de flexibilisation.

Nous voudrions dans cet article insister sur le troisième volet, à savoir la création massive d’emplois susceptible de découler de la mise en place ou du développement d’activités socialement ou écologiquement utiles. Le fonctionnement actuel du capitalisme laisse insatisfaits de nombreux besoins sociaux pour de larges franges de la population. Dans d’autres cas ces besoins sont satisfaits de manière partielle ou coûteuse. Les exemples sont multiples. Nombre de chômeurs ou de travailleurs et retraités pauvres sont confrontés à la précarité énergétique. La mauvaise isolation de leur logement dans un contexte de hausse du coût de l’énergie les contraint à limiter les périodes de chauffage. La pénurie de logements bon marché accessibles est bien connue. De même le manque de moyens de garde collectifs pour les enfants en bas âge est criant en de nombreux endroits. S’agissant des personnes âgées, la dépendance, qui touche une part grandissante de la population, est aujourd’hui très mal prise en charge par la société. Les inégalités sont ainsi très fortes suivant les ressources des personnes âgées et de leurs familles, avec pour effet de faire reposer une grande partie de la prise en charge sur des personnes aidantes bénévoles qui sont la plupart du temps des femmes.

Les réponses actuelles à ces besoins sont diverses mais elles interviennent dans un contexte de remise en cause du service public. Ainsi, face aux besoins grandissants de soins de tous ordres, la priorité est-elle donnée au développement de services à la personne dans un contexte marchand ou non marchand privé. Ainsi il n’est pas envisagé de mettre en place un service public permettant de prendre en charge les personnes âgées dépendantes. Il en résulte de grandes inégalités sociales entre personnes âgées, alors même que statistiquement ce sont souvent les personnes ayant eu une activité d’ouvrier.e ou d’employé.e qui se trouvent dépendantes plus tôt et/ou avec un taux d’incapacité plus important. Sans compter que le développement de ce type de services sur le mode privé n’aide guère à la création d’emplois à temps plein et correctement rémunérés. Autre exemple, celui du régime des aides à l’isolation des logements : tel que conçu aujourd’hui il ne bénéficie guère à ceux qui en ont le plus besoin, mais sont dans l’incapacité de financer les travaux, même aidés.

Le capitalisme génère par ailleurs des dégâts écologiques en augmentation, à une échelle globale comme à une échelle locale, dégâts dont les effets environnementaux pour les populations sont croissants, avec là encore une forte inégalité dans la capacité à y faire face suivant le niveau de revenus. En témoigne de manière flagrante la forte différenciation sociale (et raciale) face à l’exposition aux ouragans Katrina et Sandy et à leurs conséquences, dont ont été victimes à quelques années de distance les villes de La Nouvelle Orléans et de New York aux États-Unis. Les pauvres ont été plus durement frappés non seulement par les effets directs des ouragans, mais aussi par l’incapacité ou le refus de les prendre en charge ensuite.

Une rupture s’impose avec logique du capital pour sortir de la crise économique et sociale comme de la dévastation écologique. Sur le versant écologique, cette rupture devrait se traduire par la mise en place d’une véritable transition écologique, dont la transition énergétique constituerait une dimension centrale. Elle supposerait aussi une activité de réparation, afin de remédier aux dégâts portés aux écosystèmes lorsque cela encore possible. Cette transition devrait être conçue sur le mode d’une véritable conversion écologique (et sociale) de l’économie. En effet la vision dominante de la transition écologique se borne surtout à la mise en place de mécanismes d’incitation censés corriger le cours spontané du marché. Des remèdes qui apparaissent dérisoires alors même qu’est en cause le mode de production et de consommation lui-même.

La satisfaction des besoins sociaux et écologiques non satisfaits appelle donc la mise en place ou le développement d’activités économiques de production ou de services, source de création d’emplois. Tout indique que les gisements d’emplois correspondants sont considérables. Il existe ainsi plusieurs études qui ont chiffré les créations d’emploi à attendre de la mise en place d’une politique écologique résolue. Ainsi une étude du WWF a estimé à 684 000 les créations nettes d’emploi qui résulteraient d’une baisse de 30 % des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2020 en suivant le scénario de transition énergétique publié par l’association négaWatt en 2005. Plus récemment, une étude réalisée par Philippe Quirion pour le CIRED a estimé les créations nettes d’emploi à attendre de la mise en œuvre du scénario négaWatt dans sa version la plus récente de 2011[3]. Dans sa variante centrale, cette étude estime ces créations à 235 000 en 2020, 439 000 en 2025, et 632 000 en 2030. Les secteurs en forte croissance sont les énergies renouvelables, la rénovation des bâtiments, les transports en commun et le fret ferroviaire et fluvial, les secteurs devant faire face à des destructions d’emplois sont les énergies non renouvelables, les bâtiments neufs, le transport routier hors transport en commun et le transport aérien. Comme toute étude économique prospective, celle-ci doit être considérée avec prudence. Mais elle conduit, moyennant des hypothèses raisonnables, à un fort potentiel de création d’emploi. Elle confirme d’ailleurs les résultats d’autres études sur le même sujet ayant utilisé des méthodologies différentes.

Deux points méritent d’être soulignés. Tout d’abord, l’étude n’estime pas, faute de données disponibles, les conséquences sur l’agriculture du scénario négaWatt (couplé avec le scénario Afterres de l’association Solagro). Cela est regrettable dans la mesure où il serait particulièrement intéressant d’avoir une estimation du potentiel de création nette d’emploi d’une conversion écologique radicale de l’agriculture. On sait en effet que tendanciellement les méthodes de l’agriculture biologique impliquent un recours accru à la main d’œuvre, tant en culture qu’en élevage. Mais il serait utile d’estimer l’effet net d’une mutation de l’agriculture en prenant en compte notamment les conséquences contradictoires sur l’industrie agroalimentaire, et les effets des relocalisations induites (en France mais aussi hors de France).

Enfin, cette étude souligne s’il en était besoin que les activités ne s’additionnent pas nécessairement, surtout dans une perspective de transformation systémique. Des créations d’emploi sont nécessaires, tout comme des suppressions d’emploi. Si le bilan net est positif, il ne peut cependant être question de s’en tenir à cet argument pour les salarié.es concerné.es par les suppressions d’emploi potentielles. D’où l’impérative nécessité d’accompagner la mise en œuvre de la transition écologique par la mise en place d’une Sécurité sociale professionnelle telle qu’esquissée plus haut. Les dispositifs existants aujourd’hui de « sécurisation professionnelle » sont particulièrement inefficaces, ce dont témoignent tant la montée continue du chômage au niveau macroéconomique que les résultats désastreux de la plupart des dispositifs de reclassements mis en place suite à des plans de licenciements ou des fermetures d’entreprises. La situation ne semble pas près de changer. Le rapport du groupe de travail sur les transitions professionnelles dans le cadre du débat national sur la transition énergétique se contente en effet de plaider pour une simple amélioration des outils existants, bien loin d’argumenter pour la création d’une véritable Sécurité sociale professionnelle[4].

Le potentiel de création est donc considérable. L’économiste Jean Gadrey l’estime ainsi à 150 000 dans l’agriculture, 700 000 dans l’énergie, 500 000 dans le transport et le commerce, 1,5 million dans les services utiles[5].

Cette perspective de créations massives d’emploi socialement et écologiquement utiles doit pour être crédible être assortie d’un mode d’emploi. Il faut expliquer comment financer la transition écologique, sur quels outils et politiques elle s’appuie pour être mise en œuvre et vaincre une série de résistances, à quelle condition elle est socialement acceptable voire souhaitable.

Nous n’insisterons ici pour conclure que sur un point du débat qui nous semble essentiel. La possibilité de satisfaire les besoins jugés non solvables par le marché, ou encore de mener à bien une conversion écologique de la production et des services sans que les salariés en pâtissent, suppose d’élargir la sphère publique de l’économie. Comment penser opérer la transition énergétique dans un pays tel que la France en gardant intact le pouvoir des grandes firmes dont les intérêts sont fondés sur l’exploitation et le développement du nucléaire ou des énergies fossiles ? Reste que cette appropriation publique des grands acteurs du secteur ne doit pas être simplement conçue sur le mode de la nationalisation telle qu’elle a pu être pratiquée au début des années 1980. La perspective doit être une appropriation publique et sociale des grands acteurs du secteur de l’énergie : au-delà du caractère public du capital, la direction et la gestion doit s’opérer sous un contrôle conjoint de représentants des citoyens mais aussi des salariés. Il s’agirait en effet de réaliser une transformation complète du système énergétique en fonction de grandes directions qu’il revient aux citoyens de trancher. Cette transformation supposerait tout à la fois des nombres importants de créations comme de suppressions d’emplois, processus qui devrait s’opérer dans le cadre protecteur d’une grande loi de Sécurité sociale professionnelle, sous le contrôle des salariés et de leurs représentants.

Mais cette extension de la sphère publique concerne également la mise en place de nouveaux services publics, en particulier dans le secteur des services à la personne, ce qui suppose évidemment une rupture avec la politique économique actuelle afin de pouvoir les financer. Soulignons cependant que la totalité des emplois correspondant à la création ou au développement d’activités économiques socialement et écologiquement utiles ne relèverait pas du secteur public ou même du secteur non marchand. Il s’agirait en effet de la création d’emplois privés dans toute une série de secteurs, par exemple le secteur agricole.

Laurent Garrouste. Publié dans Contretemps n° 20.

[1] Voir à ce sujet notre article publié sur le site de la revue Contretemps, « Vers un régime néolibéral du travail ».

[2] À ce sujet, voir : Laurent Garrouste, « Pas de droit à l’emploi sans suppression des licenciements », et « Droit à l’emploi et écologie », in Antoine Artous (coord.), Pour le droit à l’emploi, Les Cahiers de l’émancipation, Syllepse, 2011, p. 19-30 et 31-48.

[3] Le scénario de transition énergétique négaWatt prévoit un développement massif des économies d’énergie et des énergies renouvelables entre 2012 et 2050. Par rapport à 2010, il aboutit à une division par deux des émissions de CO2 d’origine énergétique en France en 2030 et à une division par 16 en 2050, sans capture-stockage du CO2, sans mise en œuvre de nouvelle centrale nucléaire et en fermant les centrales existantes au bout de 40 ans d’exploitation. Voir Philippe Quirion, L’effet net sur l’emploi de la transition énergétique en France : une analyse input-output du scénario négaWatt, CIRED Working Paper, n° 46-2013, avril 2013, disponible en ligne sur le site du CIRED.

[4] Rapport du groupe de travail 6 du conseil national du débat sur la transition énergétique, Transitions professionnelles : quelle conduite du changement pour les métiers, les emplois, les compétences et les qualifications, les dispositifs de formation ?, coordonnateur : Dominique Olivier (CFDT), Rapporteur : Bernard Chambon (MEDEF), 2013, disponible en ligne.

[5] Cité dans Le Monde du 26 novembre 2013 in « L’emploi sans la croissance », article d’Anne Rodier et Adrien de Tricornot.

 

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