Des luttes des intermittents et précaires à la quête d’un imaginaire d’émancipation.

La lutte des intermittents du spectacle met en lien la nécessité de droits sociaux pour tous et d’une présence artistique dans la vie de chacun. Sur le stand d'Ensemble ! à la Fête de L'Humanité 2014, Laurent Eyraud-Chaume et Thomas Pitiot et Nicolas Roméas, en ont débattu.

Sylvie Larue, modératrice, rappelle d'abord que la lutte des intermittents du spectacle a été présentée en 2014 - et peut-être vécue par beaucoup de "spectateurs" - comme la lutte de quelques irréductibles pour défendre leur régime particulier, de moins en moins défendable en période de crise. Or cette lutte est analysée par les mouvements d'intermittents comme une lutte d’intérêt général. En quoi ?

Les mobilisations des artistes et des techniciens portent à la fois sur la nécessité de droits sociaux pour tous et sur la défense d’une présence artistique dans la vie de chacun. Elles débordent la simple défense d’une situation pour s’aventurer vers l’invention d’une nouvelle manière d’organiser les revenus.

Ces luttes dévoilent aussi l’importance de faire vivre un imaginaire libre et facteur d’émancipation, une création artistique comme lieu de partage du sensible, espace d’infinie liberté, comme un antidote pour préserver notre part d’humanité.

Vous êtes tous impliqués dans des pratiques artistiques “engagées”; est-ce que vous revendiquez de participer à la construction d’un imaginaire politique d’émancipation ? Comment partager cet enjeu là et faire de la politique ensemble ?

Thomas Pitiot, chanteur et animateur du festival Aubercail (www.thomaspitiot.net/) : Depuis 2003 la coordination nationale des intermittents, les syndicats, réfléchissent beaucoup à ce qu’a été ce protocole. Il a fallu du temps pour tout décortiquer et nous sommes tous devenus un peu des experts des annexes 8 et 10. Nous sommes devenus “performants”, beaucoup plus finalement que des gens du ministère ou de Pôle emploi, de l’UNEDIC…

Aujourd’hui, ce qui inquiète le MEDEF et le pouvoir, c’est qu’on a construit des propositions qui sont justes mais qui débordent largement le seul périmètre de la question des intermittents. C’est toute la question de la précarité qu’on a traitée à travers ces luttes et, de plus en plus, on a eu la chance de rencontrer des intérimaires, dans les statuts précaires de leurs métiers respectifs, qui se reconnaissent aussi dans nos propositions et dans ce que l’on dénonce aujourd’hui. Je pense que ce qui différencie le mouvement des intermittents de cet été avec l’épisode de 2003, c’est qu’il y a une maturité assez incroyable des propositions qui sont faites, et même dans la façon d’agir et d’exprimer nos revendications. On est passé à un âge adulte, mature de la lutte.

J’étais au mois de juillet en Avignon, nous nous sommes réunis avec la coordination nationale. J’ai constaté un fort rajeunissement de la lutte. Il y a beaucoup de très jeunes gens qu’on n’avait pas forcément vu ces dernières années dans les rassemblements, dans les luttes politiques. Ils se sont saisis de ces questions techniques très complexes.

On a aussi constaté une autonomisation de toutes les coordinations régionales. Il s’est passé beaucoup de choses en région, et c’est plutôt encourageant.

Vous savez qu’il y a eu une commission “d’enfumage” qui a été mise en place pour sauver les festivals de l’été. On a bien voulu se prêter au jeu de cette “concertation” parce que c’était un moyen d’exprimer nos propositions et aussi de contester les chiffres officiels de l’UNEDIC. Nous avons par exemple exigé que nos experts soient présents. On a fini par créer des fragilités dans leurs discours, dans leurs habitudes. On se rend bien compte aujourd’hui que le dossier reste en suspens mais on a bien l’intention de remettre le couvert.

Laurent Eyraud-Chaume, acteur et co-animateur de la compagnie “Le pas de l’oiseau” : On s’est vite rendu compte que le dossier des intermittents dépassait la question de l’intermittence mais posait la question de la précarité et de la dignité des revenus pour l’ensemble des précaires français, et notamment des chômeurs. Aujourd’hui il y a à peine 1 chômeur sur 2 qui est indemnisé et le régime des intermittents, face à la multiplication des CDD, est aussi un contre exemple de ce que pourrait être la solidarité interprofessionnelle. Le MEDEF et la CFDT souhaitent faire glisser cette solidarité interprofessionnelle en une subvention à la culture. Ce que nous disons de manière unanime, c’est que défendre l’intermittence, c’est défendre la culture, mais c’est aussi vouloir rester dans la solidarité interprofessionnelle.

Cette volonté nous questionne forcément sur notre manière d’envisager que des personnes qui ont des emplois discontinus en dehors du secteur culturel puissent avoir des revenus dignes. Donc cette bataille est une bataille de chiffres, mais c’est aussi une bataille de visions. C’est la bataille de la cotisation sociale, de la mutualisation des revenus et du partage des richesses.

On s’est rendu compte dans les assemblées générales que ce qui nous réunissait, c’était la question de la culture mais aussi celle de la précarité. Les intermittents ont souvent été des précaires, ou vont le devenir, et la question du chômage était le coeur de nos revendications. Nous portons 2 combats : la défense de la culture dans tout sa diversité et le fait qu’il puisse y avoir des artistes sur tout le territoire, mais aussi le combat vers une revendication plus vaste, qui se rapproche du revenu d’existence, le salaire à vie. Ce sont des questions ouvertes, rien n’est tranché mais s’il y a eu autant de monde dans les manifs, c’est aussi parce qu’il y a eu cette question là en filigrane.

Est-ce que ce n’est pas finalement un système qui nous fait reconnaitre que l’on peut rémunérer le travail et le hors-travail, comme dans d’autres moments de la vie ?

Laurent Eyraud-Chaume : Oui, c’est évident. Il faut pourtant être vigilant et continuer à poser la question du financement de la culture. Parler de la discontinuité de l’emploi, c’est admettre qu’il y en a une et l’intermittence n’a pas été inventée pour financer la culture. Ce régime sert parfois à masquer le fait que les collectivités locales ne financent pas, ou plus, le temps de création à sa juste mesure. Il ne faut pas baisser la garde sous prétexte que l’on mène le combat des annexes 8 et 10 et oublier de mener celui pour l’augmentation des budgets de la culture. Car avoir des artistes sur un territoire, ce n’est pas seulement avoir des intermittents mais aussi qu’ils puissent avoir des lieux pour travailler.

Nicolas Roméas, journaliste, fondateur et directeur de la revue Cassandre/Horschamp : Cette année, la coordination des intermittents a fait le choix de ne pas accentuer l’aspect culturel mais de relier à ce qu’on appelle les précaires, en démontrant qu’un travailleur est un travailleur et que donc il doit y avoir solidarité. C’est juste de le faire car précédemment, on s’était peut-être un peu enlisé dans une défense un peu floue de ce que représente la culture dans notre société.

Mais il va falloir y revenir car on ne peut pas se contenter de parler des travailleurs de l’art comme si c’était une production comme une autre. Il reste dans notre civilisation en train de chuter des objets qui ne peuvent pas devenir une marchandise sous peine de disparaître. Un poème suscite la relation dont il est porteur à l’intérieur de la société. Il y a un espace qui est particulier, qui représente un secteur non-marchand, un espace symbolique qui n’est pas dans le même système de valeur que la quantité. Il va falloir qu’on revienne à cette conversation là, qu’on se repose la question de la nécessité de favoriser, de souhaiter, d’aider, d’aimer les artistes qui sont issus du groupe, et qui lui sont utiles. Je m’occupe d’une revue,Cassandre/Horchamps, dont le but affirmé est de rappeler que ce dont nous parlons, ces gestes artistiques, ne sont pas du domaine de la production mais sont des gestes politiques à l’intérieur de la société.

Nous parlons donc de personnes dont on ne parle pas beaucoup ailleurs, car elles ne sont pas dans le circuit commercial et que les valeurs symboliques qu’elles portent ne sont pas défendues, elles sont la plupart du temps invisibles. Une société qui arrive à oublier une chose aussi essentielle que faire circuler la parole, faire circuler le poème, de ce qui constitue notre esprit, la construction de notre langage, une société qui rend tout cela à peu près invisible, une société qui perd cela, disparait.

Le système de l'intermittence donne sa place à des moments qui ne sont pas des moments de production immédiate. Nous devrions porter cela au niveau européen.

Quel lien peut-on faire entre vos pratiques artistiques et la construction d’un imaginaire politique d’émancipation qui pourrait nous être commun ?

Thomas Pitiot : On crée aussi une forme de conscience artistique et d’exigence de radicalité quand on se retrouve dans des situations de précarité. Ceux qui portent des idées radicales ou de changements sont aussi ceux qui ont appris à créer dans la précarité. Cela s’est fortement vérifié lors du conflit à Avignon. Ceux qui ont le plus à perdre luttent. C’est dans une position de résistance et d’inconfort qu’on apprend à construire d’autres champs du possible, d’autres façons de fonctionner. Mon expérience personnelle d’auto-production et surtout d’activité associative m’a dévoilé que les gens qui déploient le plus d’imaginaire dans une position alternative sont ceux qui sont ancrés dans le quotidien, ce sont des improvisateurs. Les précaires sont des jazzmen, ils passent leur vie à improviser.

Cela fait 8 ans qu’on fait vivre un festival de chansons à Aubervilliers, qui s’appelle Aubercail. Il s’est construit sur une volonté de donner une place à des gens qui n’en ont pas ou qui n’en ont plus. On s’est aperçu que tous les festivals de chansons reproduisaient finalement leurs programmations, qu’il y avait un copié-collé assez incroyable. Nous avons souhaité proposer une autre forme de chanson, que l’on entend de moins en moins. J’ai la conviction que des jeunes qui faisaient des trucs incroyables dans les années 60, vous savez le fameux trio des Brel/Brassens/Ferré, aujourd’hui seraient complètement inaudibles, incapables d’exister dans la médiatisation actuelle. Allain Leprest est reconnu depuis qu’il a disparu. Les gens qui font la chanson aujourd’hui, les producteurs, les tourneurs, les journalistes, s'accommodent vraiment de choses uniformisées, très faciles d’accès, et qui ne remettent pas en question la base de ce que l’on décrit depuis tout à l’heure. Je ne sais pas si l’on doit parler d’engagement. Je ne le suis pas vraiment dans les textes ou de manière théorique. Comme programmateur, ce qui m’attriste, c’est la façon dont les artistes aliènent leur liberté pour des choix de métier. Ils deviennent des produits et ne veulent plus jouer s’ils ne sont pas payés à leur “tarif”. Avec le festival Aubercail, on essaie de créer une relation “autre”, autant avec les artistes qu’avec les tourneurs ou le public. On pense qu’un artiste peut être capable de dire “je viens jouer chez vous, avec telle ou telle condition, et je l’intègre à ma tournée.” Il est capable de faire un vrai choix, un choix politique, professionnel.

Aubercail s’ancre dans une tradition de la chanson comme moment de partage, d’échange. On travaille beaucoup avec les enfants, avec un certain nombre d’associations. On fait rencontrer les artistes en amont. On se rapproche très nettement de ce qu’on pourrait appeler la pédagogie, la transmission, l’éducation populaire. La chanson peut être aussi vecteur d’émancipation et ouvre un certain nombre de fenêtres sur l’imaginaire. Dès l’instant où il y a une exigence dans la création artistique et une forme d’engagement, nous avançons. En tant que programmateur, j’aime mettre les autres artistes face à certaines contradictions. Nous sommes dans un monde consumériste et individualiste. Qu’est ce que ça veux dire pour un festival comme le nôtre, d’exister, de subsister dans une économie aussi fragile ? Pour nous, les artistes et le public ont un rôle à jouer.

Laurent Eyraud-Chaume : Il y a une chanson de Fabulous qui dit : « On n'a pas besoin d’être engagé, on a jamais été dégagé. » Aujourd’hui, il y a beaucoup d’artistes qui se disent engagés comme une espèce de label, un green washing comme on dit. Nous ne nous posons pas la question de savoir si ce que nous faisons est engagé. En fait, on fait partie de la société, on est dans les associations, on est des militants par ailleurs, et on se pose la question de savoir de quoi nous avons besoin de parler ensemble. On a une responsabilité comme artiste. Et parler pour nous, c’est écrire de la poésie, faire rire ou pleurer les gens, c’est une manière d’ouvrir le débat, la rencontre.

On a choisi de parler des coopératives car il nous a semblé important d’évoquer la question du travail à la fois sous l’angle de “comment on peut s’approprier son entreprise ? “ et plus globalement “dans quel monde on veut vivre ? ”. On a fait des collectes de paroles dans les SCOP et dans différentes entreprises. On a été co-produit par le CE des cheminots PACA. Je tiens à le dire, et ce n’est pas un détail. Aujourd’hui, quand on est un “artiste”, être co-produit par un comité d’entreprise, ce n'est pas forcément bien vu si l’on veut être dans le milieu du “Théâtre”. Nous, nous assumons et nous sommes fiers que le CE des cheminots PACA ait dit : “C’est important aujourd’hui qu’on parle des SCOP!”. C’est un acte courageux alors qu’aujourd’hui tout pousse à autre chose. Donc valorisons-les !

Donc on a eu la chance de rencontrer les gens dans les boites et on s’est trouvé un peu naïf. On pensait peut-être que les SCOP, c’était merveilleux, que tout fonctionnait en AG, etc. En fait, les SCOP sont des entreprises comme les autres avec encore plus de contradictions. On essaie de raconter sur scène les difficultés que l’on a à travailler ensemble. On prend beaucoup de plaisir à raconter cette histoire là.

Je ne me sens pas appartenir à l’imaginaire qu’on me propose. Dans les films - il y a des exceptions -, il n’y a jamais de problème de fin de mois le 15, les gens habitent dans des villas avec des piscines, etc. Quand on arrive dans une école de théâtre, on se rend vite compte que les élèves ont des parents qui n’ont pas eu trop de difficultés dans la vie. J’avais l’impression de parler une langue étrangère. J’ai vite compris que s'ils parlent d’amour et d’histoires très “compliquées”, etc., c’est que ce sont leurs sujets de conversations, leurs problèmes de carrières, de coeurs... Voilà l’imaginaire qu’on nous propose. Les films pour enfants racontent la compétition, la vitesse, les princesses... Il n’y a pas de hasard, raconter une histoire est un choix politique. Laisser faire, cela veux dire que ce n’est pas important, on baisse la garde, ce n’est pas un combat.

On déclare qu’il faut défendre l’art, la création, et surtout tous nos élus déclarent qu'il faut la liberté de création ! Mais dans la réalité, le directeur de théâtre est contraint par les élus, par le travail sur un public, et surtout par la loi du marché qui est terrible. En musique, c’est fou : il y a une course à l'échalote sur les prix invraisemblable. Chaque mairie veut accueillir son artiste à la mode. Les prix montent. Ce qui est rare est cher. On se retrouve avec des dates à 30, 40 ou 50 000 euros. Les élus acceptent et ne se soucient pas de savoir ce qui est raconté sur scène. Je ne pense pas qu’ils doivent choisir. Je pense que les artistes sont au coeur de la société. Il faut une liberté, mais il faut aussi qu’on trouve des lieux de dialogues, où l’on évoque l’importance de l’imaginaire et de la parole. Tout ceci n’est pas neutre. Ce n’est pas un hasard si tous les films américains se terminent par “le plus important pour moi, c’est la LIBERTÉ !!!”.

Il y a une multitudes de créateurs qui, avec les moyens du bord, sont au coeur de la société, ici et ailleurs. Ils font du théâtre, de la musique, et nous proposent un imaginaire de la fragilité, de l’humanité, qui est un imaginaire bien plus compliqué et riche que celui qu’on nous propose. Se reconnaitre humain, être humain ensemble, faire société, se projeter pour changer le monde. La poésie est un bel outil pour creuser ensemble cette complexité.

Nicolas Roméas : Il faudrait s’emparer des valeurs contenues dans les pratiques non-marchandes. Je ne dis pas que l’art l’a un jour été, car cela fait tout de même plusieurs siècles que les artistes vendent leur art à différentes puissances, à commencer par l’Église, le roi, etc. Mais en fait, ce que vous essayez de faire (Thomas et Laurent), c’est de tenter de nous rappeler ce que c’était fondamentalement, avant cette chose étrange, soit élitiste soit marchande, transformée en industrie. Tout ce que vous disiez tout à l’heure sur l’engagement, l’éducation populaire, l’aspect pédagogique, nous, nous considérons que c’est ça l’art, un artiste au sens le plus profond du mot. Quelqu'un qui n’est pas en train de transmettre, de faire de la pédagogie n’est pas un artiste. C’est quelqu’un qui vend le statut d’artiste. Un véritable artiste est beaucoup plus proche d’autres formes dans d’autres cultures où le mot “artiste” n’est pas employé, en Asie, en Afrique etc. Quel que soit son nom, chaman, griot, on sait tout de suite qu’il sert à quelque chose. Il est l’un des acteurs fondamentaux de la société. Donc nous n’avons pas besoin de rajouter “engagé”, comme quand on parle “d’actions culturelles”, comme si c’était un plus qui viendrait se rajouter. Ce que Monsieur Jack Lang a baptisé le “socio-culturel” lorsqu’il a décidé de mettre en place un régime à 2 vitesses : d’un côté ceux qui s’occupent des questions vulgaires et sociales et, de l’autre, un certain nombre de grands arbres qu’on a arrosés. Ceux qui sont utiles sont méprisés et ceux qui sont dans la noblesse d’État n’ont pas besoin d’être utiles. En faisant cela, on perd ce qui est au coeur même du geste artistique.

Publié sur le site de Cerises, le 10 octobre 2014.

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