Deux contributions pour l'AG d'Ensemble !

La première de ces contributions porte sur nos orientations politiques. La seconde sur les formes d'organisation. Limitées à 5000 signes, elles ne donnent que de grandes indications, sans pouvoir entrer dans le détail des débats.

ORIENTATION, STRATÉGIE ET TACTIQUE

Il serait dommage qu'une AG – moment exceptionnel dans la vie démocratique de notre mouvement – substitue aux nécessaires clarifications de notre démarche stratégique un débat simplement destiné à se compter (par un vote) sur une question qui relève d'une simple question de positionnement tactique.

Or, la confusion est souvent grande dans la manière dont sont posés entre nous les enjeux de « 2017 ». C'est hélas un fait, ancré dans les institutions que nous combattons par ailleurs, que l'élection présidentielle est un moment de politisation. Mais elle l'est dans une grande confusion, dont l'abstentionnisme croissant lors des différents scrutins est un indice. Il me semble dès lors que l'affirmation, posée comme une évidence, que nous devons à tout prix avoir « notre candidat-e » en 2017 est un peu courte. D'une façon générale, il faut se méfier des évidences et de leur aptitude à interdire toute réflexion approfondie.

Nous disposons d'un fonds commun d'orientation stratégique, même si ce fonds commun, faute d'avoir été explicité autrement que dans sa mise en œuvre (par notre participation au Front de Gauche et notre affirmation qu'il devrait changer de nature), peut faire l'objet de malentendus. Avant de nous précipiter dans l'aventure électorale, il convient d'en revenir à cette question. Si nous avons à un moment ou à un autre, décidé d'entrer dans le Front de Gauche, et pour beaucoup d'entre nous de participer à la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon en 2012, c'est à partir de l'idée qu'aucun mouvement d'émancipation sociale ne peut parvenir à des succès durables sans un rassemblement majoritaire, et que pour réussir ce rassemblement, il est nécessaire (même si ce n'est pas suffisant) de rassembler les différents secteurs de ce que nous appelons parfois « notre camp ». L'hypothèse d'un « front » des forces réellement de gauche existantes s'inscrit dans cette volonté. Indépendamment de ses qualités tribunitiennes, la grande portée de la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2012 était d'être issue d'un tel rassemblement. Et sa grande limite était dans la limite de ce rassemblement à bien des égards conjoncturel, limité à un cartel électoral, et dont les différentes composantes ne poursuivaient pas nécessairement un objectif partagé à court et moyen terme, ce qui a vite abouti à sa mise en panne.

La nécessité de faire « front » avec le plus grand nombre possible de forces s'opposant, par la gauche, à la politique du gouvernement et plus généralement aux politiques au service du capital demeure d'une actualité brûlante. Les formes prises par la crise de la politique, le surgissement d'une nouvelle génération militante dotée d'éléments d'une culture politique qui s'est forgée en dehors des cadres traditionnels de « la gauche » ou du mouvement ouvrier et de ses traditions organisationnelles conduisent à penser qu'un tel front ne peut se limiter à l'alliance de forces organisées existantes, mais pas à en révoquer la nécessité.

Elles conduisent par contre à la circonspection quant à la place des préoccupations de politique institutionnelle – et singulièrement de politique électorale – dans notre activité. Si l'on admet néanmoins que cette place n'est pas nulle, le calendrier nous contraint à envisager notre positionnement en 2017, en veillant à ne pas en faire l'alpha et l’oméga de notre intervention. C'est pourtant sur cette question qu'il a été décidé de faire « voter » les membres d'Ensemble à l'occasion de notre AG, comme si l'enjeu central de la période était « pour ou contre la candidature de Jean-Luc Mélenchon ».

Or, il y a deux choses à distinguer, et les débats en cours le font insuffisamment à mon sens. La première est celle de notre stratégie politique : c'est seulement en évaluant l'état de nos éventuels désaccords sur ce point que nous nous pourrons utilement discuter la manière dont elle serait le mieux, ou le moins mal, mise en œuvre en 2017. La question qui vient ensuite est celle du choix de soutenir ou non une candidature et laquelle.

Nous avons depuis l'origine indiqué que si la démarche de Jean-Luc Mélenchon soulevait de nombreux problèmes, sa candidature n'en avait pas moins sa légitimité. Nous souhaiterions une candidature meilleure, résultant d'un processus construit avec les forces politiques et sociales qui luttent pour une alternative de gauche aux politiques gouvernementales. Un tel processus n'est que peu engagé et il n'est pas possible de dire dès à présent s'il lui reste des chances d'aboutir, étant observé que Jean-Luc Mélenchon pourrait en être partie prenante. S'il venait à échouer, un soutien critique à la candidature Mélenchon pourrait certes être envisagé : mais cela ne saurait passer par une adhésion à sa campagne « France insoumise », construction artificielle d'un mouvement déconnecté des réalités militantes existantes – des organisations politiques, syndicales et associatives aux formes nouvelles illustrées par les « nuits debout ». Une telle soumission à cette initiative supposerait une remise en cause de nos choix stratégiques fondamentaux, et c'est pour cela que c'est sur eux qu'il faut d'abord nous entendre.

FONCTIONNEMENT ET TYPE D'ORGANISATION

Les questions, importantes, du mode de fonctionnement de notre mouvement tendent à oblitérer celles du type d'organisation dont nous avons besoin, qui devraient pourtant en déterminer les choix organisationnels. Or, nous avons tendance à faire comme si tout cela relevait de l'évidence, et qu'il était donc inutile d'y réfléchir.

Tout montre la tendance à l'obsolescence des organisations traditionnelles. C'est tout le débat sur la « forme-parti », débat distinct de celui qui porterait sur la « forme des partis », et qui devrait en bonne logique lui être préalable.

Pour de nouvelles générations militantes, le choix d'organisations fermées, s'appropriant la légitimité de la parole et de l'action politique, est devenu inacceptable. Ce n'est pas en soi une mauvaise chose. Il n'y a de vie politique réelle que si chacune et chacun peut se considérer légitime pour y contribuer, à égalité de droit et de dignité. Des organisations séparées, fermant un « champ politique » bien identifié, sont un obstacle à une politisation de masse. C'est là l'enjeu de l'organisation de collectifs militants ouverts, poreux, souples, devant servir d'instruments pour l'intervention politique sans se constituer en chapelles revendiquant pour elles-mêmes une fonction spécifique dont serait exclu le reste de la société, et proposant une « offre politique » en concurrence libre et non faussée avec les autres « partis ».

Si l'obsolescence de la forme-parti est un long processus qui n'a pas pour effet d'invalider les stratégies de rassemblement des organisations existantes dont les militant-e-s entendent œuvrer pour une alternative émancipatrice, il convient néanmoins de la prendre en considération dans nos propres choix : la constitution d'une nouvelle organisation « traditionnelle », considérant la politique comme la propriété des militant-e-s de ce type d'organisations, ne saurait constituer un modèle. Et justifier nos choix par des formules du genre « tout le monde fait comme ça » ou « c'est ce qu'on a toujours fait » aurait quelque chose de paradoxal au moment où une lame de fond bouleverse les traditions politiques dont nous sommes pour beaucoup issu-e-s – et alors que l'échec des formes politiques héritées du XXe siècle est patent – quels que soient leurs mérites.

Les collectifs militants s'organiseront de plus en plus en tant que structures plus ou moins floues, pour lesquelles le sentiment d'appartenance, l'engagement existentiel, comptera moins que le cadre propice à l'activité militante. On peut militer un peu, beaucoup, à la folie. On peut appartenir en pointillés aussi bien qu'à traits pleins à un collectif militant. On peut lui apporter tout ou partie (et généralement partie seulement) de son investissement personnel, de son temps, de ses moyens, de son énergie, de ses idées, de son intelligence, de son imagination, de ses espoirs. Cela va de la participation active à l'ensemble de ses activités, à son financement, à ses initiatives, jusqu'à de simples manifestations d'intérêt ou de sympathie. Cela peut se jouer aussi bien par la réflexion collective et les initiatives militantes que par le débat ou l'action. Il n'y a pas de frontière étanche à établir entre « membres à part entière » d'un collectif militant et « sympathisant-e-s ». Chacune et chacun doit pouvoir, à son rythme et à sa façon, y disposer des mêmes possibilités d'y apporter sa contribution, sans que son degré d'implication soit pour cela une limite. Le refuser, c'est refuser de contribuer à la politisation de masse et au combat hégémonique pour l'émancipation, c'est à dire à l'essentiel de notre raison d'être.

Or, c'est ce vers quoi tendent souvent, de façon implicite des propositions apparemment « techniques », mais qui relèvent d'une conception séparée de la politique, comme si nous voulions être un petit parti de plus, simplement mieux que les autres, comme si la critique pratique des formes politiques n'était pas un élément déterminant de la crise de la politique dans laquelle nous intervenons. C'est ainsi le cas lorsque l'on cherche à distinguer (pour distinguer leur droit à l'élaboration des décisions) les « vrai-e-s » adhérent-e-s des autres, et d'une façon générale lorsque l'on refuse de prendre les collectifs militants comme ils sont, dans le flou de leurs contours, dans leur vocation à l'ouverture, à la souplesse, à l'inclusivité. Lorsque, en somme, on s'arc-boute sur l'idée d'une distinction radicale entre l'intérieur et l'extérieur de notre mouvement.

Envisager ainsi la conception même de l'organisation politique soulève certes de redoutables problèmes, tant de démocratie que d'efficacité. Mais plutôt que d'éviter, en nous conformant à l'idéologie dominante en la matière, d'affronter ces problèmes, il importe de les affronter avec patience et pragmatisme si nous avons un autre objectif que de construire une butte-témoin des échecs du XXe siècle en nous soumettant à une conception de la politique condamnée par l'histoire.

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Auteur: 
Laurent Lévy