Deux méthodes, et quelques impasses : Réponse à Roger Martelli

Dans un article paru dans Regards et repris sur le site d'Ensemble, Roger Martelli oppose « deux méthodes » à gauche, celle qu'il attribue à Benoît Hamon, et celle qu'il attribue à Jean-Luc Mélenchon. Ce faisant, il inscrit son raisonnement à l'intérieur de la conception dominante de la politique, mais montre au passage, hélas en creux et de façon seulement implicite, les voies de son dépassement. Sa thèse mérite donc un sérieux examen critique.

D'entrée de jeu, Roger Martelli énonce que « un accord de premier tour, entre la logique Hamon et la logique Mélenchon, relèverait d’un faux-semblant, dont le prix à payer pourrait être redoutable. » Les mots sont pesés de manière à répondre à une question qui ne se pose pas : nul en effet ne demande un accord entre deux « logiques ». Un accord entre deux candidats ferait l'affaire. Et répondant à la question qui n'est pas posée, Roger Martelli s'épargne de répondre à celle qui l'est. Ou plutôt, il s'épargne d'argumenter sa réponse, manifestement négative : il fait porter son argumentation sur la première, laissant quant au reste la place à une pétition de principe.

Il affirme ensuite non sans réalisme que politique et arithmétique ne font pas nécessairement bon ménage, et que l'addition des voix potentielles des candidats de gauche est « loin d'être sure ». Mais c'est pour faire ensuite comme si elle était tout à fait impensable. Ce n'est toutefois pas là l'essentiel : car quand bien même les voix s'additionneraient et rendraient possible un second tour du candidat et son élection, ce serait selon Roger Martelli une mauvaise issue au scrutin, une fausse victoire. Il s'en explique par ce passage essentiel de son raisonnement : « Qui peut croire, avec une si faible base électorale, que pourrait s’appliquer une politique en rupture avec tout ce qui s’est fait depuis plus de trois décennies ? Et comment la gauche pourrait-elle convaincre, au pouvoir, en contournant l’exigence de cette rupture ? » C'est ici que résident les apories et impasses politiques de l'ensemble de la thèse soutenue, thèse que l'on pourrait exprimer par le mot d'ordre : « Vive la défaite ! »

Il y a des précédents à ce mot d'ordre. En 1977, le parti communiste français a rompu son alliance avec le parti socialiste au nom du refus de ce dernier d'actualiser leur programme commun, et en soutenant qu'en l'état, ce programme ne permettrait pas à un gouvernement de gauche de mener une politique de rupture. En 1981, la direction du PCF est allée jusqu'à lancer un appel – sagement tenu quasi clandestin – à voter pour Valéry Giscard d'Estaing, estimant que le programme de François Mitterrand ne lui permettrait pas d'avancées significatives. Dans les deux cas, un fétichisme du programme, corollaire d'un fétichisme de l'action gouvernementale, a déterminé les choix de la direction du PCF. L'idée que les transformations sociales et le renversement du capitalisme étaient d'abord affaire de rapports de forces idéologiques, politiques et sociaux, de luttes pour l'hégémonie, était évacuée au profit de celle que l'essentiel serait dans l'action gouvernementale en application d'un programme. Dans une telle conception, les batailles ne peuvent être gagnées qu'en amont du processus électoral. Les luttes sociales et ce qu'il est possible d'y faire progresser en termes d'unité, de conscience et d'exigences sortent du périmètre de la réflexion. On imagine mal comment dans une telle perspective, le Front Populaire aurait pu déboucher sur des acquis, avec un programme aussi ténu que le sien.

Or, c'est toute une question stratégique qui est ici posée, et résolue en un mot par Roger Martelli – et par quelques autres : la rupture est ramenée à ce qui ne peut en être qu'un aspect, qu'un moment, déterminé par les rapports de forces qui s'établissent dans les luttes, se modifient en permanence, se travaillent par l'action militante. Elle est ramenée à « l'application » d'une politique par un gouvernement.

Roger Martelli déclare ensuite – à juste titre – que « l’abandon de François Hollande et la défaite de Manuel Valls à la primaire du PS [constituent] un fait qui ne peut pas être sous-estimé ». Mais le fond de sa pensée apparaît dans ce qu'il ajoute aussitôt : « s’il ne faut pas le négliger, il ne serait pas plus raisonnable d’en surestimer la portée ».

On attendra toutefois vainement que ce qui constituerait une juste estimation soit envisagé et précisé. Dire « ni trop, ni trop peu », c'est à ce stade ne rien dire du tout. Dans la suite de son propos, si Roger Martelli reste silencieux sur le risque de sous-estimation, il explicite en détail pourquoi le fait en question ne doit selon lui pas être surestimé ; mais c'est au prix d'un changement de focale, puisque l'élimination de Valls et Hollande est ramenée au simple fait de la désignation de Hamon, mettant de côté la crise du parti socialiste révélée et aggravée par cette désignation, et plus généralement la crise de la politique qui se déchaîne sous nos yeux. Il précise ainsi que « Benoît Hamon, à ce jour, n’a pas pris de distance avec l’évolution longue du PS ». La remarque, parfaitement exacte, est parfaitement triviale. Elle peut être utile à qui verrait en Hamon le nouveau porte parole de la gauche radicale ou l'incarnation des changements à venir, mais on peut imaginer que cela représente peu de monde. Cela ne dit par contre rien à qui s'intéresserait plutôt à la dynamique en cours, à la portée de cet événement tellurique que constitue la désignation à l'issue de la primaire organisée par le parti socialiste d'un candidat ayant mené campagne contre la direction de ce parti, et dont la victoire n'a été assurée que par des électeurs et électrices non seulement extérieur-e-s au PS, mais qui majoritairement ne se considéraient même pas comme ses sympathisant-e-s. Ramener les conséquences de ce fait à la question des « intentions de Benoît Hamon » est passer à côté de toute recherche de sa portée politique : à côté de la lutte des classes. Comme si aux fétichismes du programme et de l'action gouvernementale se combinait tout naturellement celui du candidat.

Dès lors que le choix est de discuter « la méthode de Benoît Hamon », il ne conduit sans doute nulle part ailleurs qu'à constater que cette méthode est une impasse ; mais il ne donne aucun moyen – même en l'opposant à la « méthode de Jean-Luc Mélenchon » d'agir sur la conjoncture. La question politique n'est pas de choisir entre les « méthodes » des candidats à l'élection présidentielle. Ou plutôt elle ne l'est que dans l'idéologie politique dominante et dans l'esprit des institutions de la 5e République. Que dans une conception purement institutionnelle de la politique.

L'historien s'exprime ensuite. Il a raison. Les leçons de l'histoire sont essentielles à toute politique. Roger Martelli rappelle donc : « Pour régler le problème suffit-il de mettre par écrit les bases d’un accord bien à gauche ? Une charte ou un pacte ? Ils n’ont pas manqué dans le passé. En 2001, communistes et socialistes ont signé un accord politique solidement à gauche, pour les deux dernières années du gouvernement Jospin. Il n’a pas empêché un recentrage de l’action gouvernementale, entre 2000 et 2002, avec les conséquences politiques que l’on sait. En 2012, encore, écologistes et socialistes ont adopté un catalogue commun de mesures environnementales, base de la participation gouvernementale d’EE-LV : combien ont été appliquées ? Et là encore, à quel prix ? »

Nous apprenons ainsi qu'un accord politique, même solidement à gauche, n'empêche nullement que soit menée une politique qui ne le soit pas. Ce qui ne laissera pas de surprendre ceux ou celles qui penseraient que ce sont les accords politiques qui déterminent les rapports de forces. Quant aux autres, cela les laissera sans doute dans la complète indifférence.

Mais puisque sont évoquées les conséquences politiques des reniements divers de la gauche de gouvernement, il conviendrait de se pencher sur l'analyse de la période en question. Et l'on verrait probablement que ce ne sont pas là les conséquences de l'accord lui-même, mais celles des politiques effectivement menées – et des illusions semées à propos de la portée d'un simple accord d'appareils. Or, si l'on sait bien quelles politiques seraient effectivement menées par un Macron, une Le Pen, un Fillon, ou tout autre président qui sortirait du scrutin prochain sur un programme et des engagements de régression sociale, il n'est pas aussi facile de dire ce qu'il en serait d'un président élu pour changer le cours suivi ces dernières années. Le cas serait en effet d'une grande nouveauté : une situation sans précédent historique : un gouvernement de gauche élu contre le bilan d'un gouvernement qui se disait lui-même de gauche. Une traduction électorale inouïe d'un mouvement social lui-même inouï, mené par le « peuple de gauche » contre ceux-là même qu'il avait porté au pouvoir. La désignation de Benoît Hamon est bien l'écho du mouvement du printemps dernier. Il en irait de même de l'élection d'un candidat unitaire en avril prochain. Ce qu'il ferait on non dépendrait de la vigilance populaire, instruite par les reniements du passé, et capable de s'affirmer dans l'action. Ce ne sont pas les candidats à une élection, ce sont, disait-on naguère, les masses qui font l'histoire.

Le point n'échappe pas à Roger Martelli. Il y insiste même : « Ce n’est pas alors affaire de texte, mais de volonté, de cohérence, de méthode d’action, et pas seulement gouvernementale. » Mais on voit alors à quel point la plus ou moins grande volonté, la plus ou moins grande radicalité, les plus ou moins grandes contradictions de la position de Benoît Hamon ou de Jean-Luc Mélenchon sont accessoires dans cette histoire. Si ce n'est pas affaire de texte, il est inutile de trop y insister.

Reste cette remarque essentielle : « La débâcle de Hollande et de Valls ouvre la porte de la reconstruction pour une gauche bien à gauche. » Il conviendrait d'en tirer les conséquences pratiques, pour aujourd'hui et pour demain. Roger Martelli choisit de le faire en suggérant ce qu'il faudrait répondre à... Jean-Marie Le Guen. Mais ce qu'il lui dit ne s'adresse bien sûr pas qu'à lui. Et la proposition est frappée au coin du bon sens : « Il faut lui dire, de façon massive, que le réalisme n’est pas dans la soumission, ni à l’esprit de concurrence, ni à la tentation technocratique, ni aux sirènes de l’état de guerre. Selon la réponse donnée par les citoyens, la gauche se redressera ; ou alors, elle sera réduite à compter sur les seuls faux-pas d’une droite classique bien à droite. Au risque de laisser la mise finale au Front national. La gauche, en fait, n’a plus droit à l’échec, dans les urnes et au gouvernement. »

Donc, pas d'esprit de concurrence à l'intérieur de la gauche ; la réponse est à donner, non par les candidats ou les appareils politiques, mais par les citoyens ; pas de droit à l'échec pour la gauche, ni dans les urnes, ni au gouvernement. Il serait dans cet esprit paradoxal de se résigner à l'organisation méthodique d'un échec dans les urnes pour éviter un échec au gouvernement – un peu comme Gribouille se plongeait dans un étang pour éviter d'être mouillé par la pluie.

« On conviendra que ce débat n’est pas de mince importance. », conclut Roger Martelli. Il convient de lui en donner acte, et dès lors de le mener. Et plutôt que se résigner à la fatalité de l'échec, plutôt que s'enfermer dans le piège de la politique institutionnelle, favoriser les conditions d'une lutte pour l'hégémonie, à l'intérieur de la gauche et dans la société.

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Auteur: 
Laurent Lévy