Deux poids, deux mesures.

 

D'un côté, des commerçant-e-s qui avancent que ne pas rouvrir le marché de Noël de Strasbourg dans les plus brefs délais serait une victoire des islamistes. Comme si le but "des islamistes" - si tant est que cette catégorie puisse s'appliquer au meurtrier de Strasbourg - était de bousiller un marché de Noël. Et surtout, comme si la réactivation la plus rapide possible du capitalisme marchand était la réponse moralement et politiquement la plus raisonnable. Comme si l'acte marchand était le fondement sine qua non de notre société. Ces commerçant-e-s (ou leurs élu-e-s) sont couvé-e-s par les bons sentiments médiatiques de nombre de journalistes qui se reconnaissent socialement dans cette définition du bon fonctionnement de la société.

 

D'un autre côté, des personnes mobilisées prétendent manifester samedi prochain. Des politiques et des éditocrates (mais pas seulement) s'indignent, et "appellent au calme", demandant une "pause" au mouvement social. Pourquoi demander un arrêt des mobilisations démocratiques plutôt que des gestes mercantiles ? En quoi l'échange marchand, le shopping, l'achat des bricoles que l'on a coutume de s'offrir en fin d'année, en quoi tout cela est-il plus urgent, plus important, plus fondamental à notre société que la mobilisation politique et à l'expression démocratique ?

 

Au centre, pour ne rien arranger, les mêmes politiques et éditocrates en rajoutent une couche pour souligner à quel point la "traque du terroriste" mobilise des forces de police déjà "épuisées" et "surmenées". Comme si le surmenage (sous-effectifs, matériel non renouvelé, congés refusés, recours massif à des heures sups payées - lorsqu'elles le sont - des mois et des mois plus tard, et plus fondamentalement, construction d'une institution répressive là où d'autres formes de "police" sont possibles) était structurellement la responsabilité des manifestant-e-s, des militant-e-s, et plus généralement de celles et ceux qui font vivre la démocratie en soulignant qu'elle est constituée de clivages. Comme si les 750 policier-e-s mobilisé-e-s représentaient quelque chose de significatif, comparé aux 8000 agents placés dans la capitale et aux 65000 flics qui quadrillaient tout le pays samedi dernier.

 

Ces attaques politiciennes - car ce sont des attaques même si elles se drapent dans les bons sentiments, et parce qu'elle sont politiciennes même si elles se cachent derrière une fantasmatique "unité nationale" qui n'a jamais servi à autre chose que protéger les choix politique dominants - sont permises et déterminées par un pays qui conçoit la politique comme le consensus. C'est cette idée d'appaisement, de réconciliation nationale qu'a réussi un temps à incarner Macron dans les médias dominants, avant que la supercherie n'éclate. Ce consensus, il faut le déconstruire. Il faut démasquer, chaque fois que nécessaire, les intérêts (des) dominant(-e-)s qui se maquillent ainsi. Pour montrer qu'il y a toujours du politique, et spécialement en période d'injonction à l' "unité nationale". L'un des bon côtés du contexte des Gilets Jaunes est d'avoir remis en évidence, au-delà des effets de neutralisation médiatique dans un premier temps, l'actualité du politique, c'est à dire de la conflictualité.

 

Reste qu'il faudrait transformer ça en révolution pour remettre enfin à plat le système de poids et mesures.

 

Vincent Bollenot

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Vincent Bollenot