Deux voies pour l’Europe

Entretien avec Étienne Balibar

ContreTemps : Dans un article du Monde diplomatique1/ vous disiez il y a un peu plus d’un an que l’Europe était face à « une bifurcation aux termes encore imprévisibles ». Aujourd’hui, la situation autour de la question grecque confirme pleinement ce pronostic. Permet-elle d’en préciser les termes ?

Étienne Balibar : Le mot bifurcation est une manière de dire que l’Europe, sur les plans économique, politique et social, est devant deux voies. Deux voies européennes, en ce sens que le choix, au-delà des spécificités différentes, ne concerne pas tel ou tel pays, mais l’Europe toute entière. Au demeurant, c’est ce que dit Alexis Tsipras dans sa contribution publiée dans Le Monde 2/.

Il s’agit de deux voies radicalement incompatibles. Or, l’une, la voie néolibérale, est dominante, institutionnalisée et triomphante. L’autre, celle de l’alternative à ce néolibéralisme, est dans une large mesure virtuelle. En outre elle est difficile à définir : on ne peut la dire socialiste, et on est contraint de la caractériser de façon négative, comme résistance à ce même néolibéralisme, visant à se protéger, à défendre ou à reconstituer le modèle social européen, à propos duquel il y aurait sans doute beaucoup à dire, mais que le néolibéralisme s’emploie à démanteler. D’où l’idée que s’engager sur cette seconde voie veut dire le saut dans l’inconnu, l’option de l’utopie...

Pourtant, si l’on cherche des caractéristiques positives pour cette deuxième voie j’en vois deux qui s’imposent. Il s’agit d’abord d’une Europe démocratique. En opposition à l’Europe actuelle qui est profondément anti-démocratique, sur les plans social, représentatif et institutionnel. Habermas a forgé l’expression post-democratischer Executiv-Foederalismus, c’est-à-dire un fédéralisme, non du législatif et du peuple, mais de l’exécutif et de la technocratie, donc post démocratique. Et ensuite d’une Europe de l’alternative. Il est difficile de dire altermondialiste, ce qui reviendrait à préempter les mots d’ordre et la stratégie des Forums sociaux mondiaux, avec lesquels au demeurant je suis en sympathie. Je dirai donc altermondialisatrice, pour signifier qu’une reconstruction possible d’un modèle social ne peut se faire indépendamment de ce que sont les rapports de force et les orientations de l’économie mondiale. Par conséquent qu’il faut se donner les moyens de peser à ce niveau, et cesser d’être le chien crevé au fil de l’eau de la mondialisation libérale.

CT : Ainsi présentée, la partie n’apparaît-elle pas perdue d’avance ?

É. B. : Dire que cette voie est aujourd’hui virtuelle, ce n’est pas considérer que personne n’y pense, ni qu’aucune force n’est susceptible de la soutenir, mais constater qu’au plan national ces soutiens sont atomisés. Situation qui invite à une réflexion indispensable quant à la raison qui rend si difficile la convergence des intérêts progressistes à travers les frontières européennes. Certes, toute la construction européenne est conçue pour faciliter la transnationalisation des intérêts dominants et pour empêcher celle des résistances populaires. Il existe des handicaps de départ – les questions de langue, de traditions politiques et culturelles différentes...– auxquels s’ajoutent des problèmes de programmes, de priorités, qui pour être clarifiés nécessiteraient des discussions approfondies, lesquelles sont rendues difficiles par ces réalités héritées du passé.

Pour autant il ne faut pas être absolument pessimiste. Des situations de ce type peuvent évoluer rapidement. De ce point de vue les signaux qui viennent d’Europe du Sud sont très importants... À condition, c’est là une des clés de la situation, qu’ils remontent vers le Nord !

Ma conviction, je sais qu’elle n’est pas partagée par tout le monde, est que paradoxalement cette seconde voie, pour virtuelle qu’elle soit aujourd’hui, est celle de la possible construction de l’ensemble européen, de l’unité européenne, disons de l’Union européenne dès lors qu’on n’identifie pas celle-ci à un unique système institutionnel. Parce que l’autre, celle du néolibéralisme, conduit à la désagrégation de l’actuel système politique et culturel de l’Europe.

La faille la plus évidente, que tout le monde voit, pour s’en désoler ou s’en féliciter, c’est la distorsion entre les conditions sociales et les perspectives entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud. Dans cet article du Monde diplomatique j’avais avancé, de manière quelque peu provocatrice, l’idée qu’au vu de l’histoire européenne sur le long terme, de la fin de la Deuxième Guerre mondiale à aujourd’hui, on a le sentiment qu’on est passé d’une division de l’Europe entre l’Ouest capitaliste et l’Est socialiste à une Europe divisée selon une ligne longitudinale entre le Nord et le Sud. Bien sûr, la réalité est plus complexe du fait des relations de clientèles et de dépendances, et surtout parce que se livre au sein de toute l’Europe une concurrence sauvage entre les régions, les territoires et les nations. Le projet européen, qui était censé produire un rapprochement des intérêts et des visées historiques entre les peuples européens, est en train de les fragmenter et de les opposer. On voit le nationalisme revenir en force de tous côtés, y compris parfois sous des formes violentes. Or, celui-ci en toutt état de cause est incompatible avec les impératifs de la construction européenne.

CT : N’a-t-on pas au sein de la gauche, y compris de la gauche radicale, tendance à sous-estimer cette menace que représente la montée du nationalisme en Europe ?

É. B. : La question du nationalisme est très complexe. J’ai travaillé sur elle à la fin des années 1980 dans une perspective de longue durée, ce qui m’a conduit à publier avec Emmanuel Wallerstein le livre Race, nation, classe. Ma préoccupation était alors d’apporter une contribution nécessaire au déblocage sur cette question de l’imaginaire théorique de la tradition marxiste. J’y étais poussé par la conviction qu’il existe entre la question du racisme et celle du nationalisme, non pas un signe d’adéquation, mais une liaison très profonde. Le problème me paraît plus brûlant que jamais, et loin de se simplifier.

Il convient donc de remettre le problème au premier plan de nos préoc-cupations, avec le souci de trouver le langage et l’approche dialectique qui permettent d’échapper à la fausse alternative entre, d’une part, une exigence de dissolution des nations dans un cosmopolitisme européen ou mondial, et, d’autre part, la présentation des identités nationales comme étant des pôles de résistance à la mondialisation et à la construction technocratique de l’Europe. Je n’irai pas jusqu’à proposer le mot d’alternationalisme, formulation pas trop délicate à manier, mais je crois qu’il faut aborder les questions nationales en Europe d’une manière à la fois réaliste et intelligente.

En Grèce, Syriza, pour construire une majorité parlementaire, a fait alliance avec un parti nationaliste de droite, l’ANEL. J’avoue que cela m’a paru inquiétant, voire regrettable, tout en comprenant qu’il ne lui était sans doute pas possible de faire autrement. Reste que Syriza a certainement raison de s’appuyer sur le sentiment patriotique grec, qui est un des ressorts de l’unité de l’opinion publique derrière le gouvernement, parce que les Grecs sont assiégés par la Troïka et le système néolibéral. Sans doute que sur cette question Syriza n’agit pas seulement par tactique, mais aussi par conviction. Dans le même temps, Alexis Tsipras et Syriza confirment leur volonté d’éviter l’isolationnisme et présentent leur politique comme répondant non seulement à l’intérêt du peuple grec mais aussi à celui de tous les peuples européens. C’est la bonne position. Même si certains dérapages sont sans doute inévitables, on ne peut pas dire qu’il y ait ambiguïté de leur part. En revanche, les ambiguïtés, on constate qu’elles existent dans d’autres pays au sein de la gauche radicale. Il suffit parmi d’autres exemples d’observer ce qui se débat autour du dernier livre de Jean-Luc Mélenchon.

Pour ma part, je suis convaincu que c’est une erreur de penser pouvoir construire une force démocratique en Europe sur la base du nationalisme, fût-il anticapitaliste. Essayer de concurrencer le populisme d’extrême droite sur son terrain est un piège redoutable. C’est un nouvel internationalisme qu’il faut inventer !

La situation invite à chercher comment expliquer les causes de la renaissance du nationalisme dans les classes populaires en Europe. Il s’agit d’un problème gravissime, et, en France, avec le Front national, nous sommes bien placés pour en prendre la mesure.

Sans considérer que la bataille est perdue, il faut admettre qu’existent des racines profondes à la coupure qui s’est créée au sein des classes populaires françaises. La classe ouvrière, non pas « française » au sens des origines ethniques, mais telle qu’issue de l’industrialisation et des conquêtes sociales du 20ème siècle, est confrontée à une dégradation continue de ses conditions de vie, des perspectives d’avenir pour les jeunes générations, et qui de surcroît se sent mise en cause dans sa dignité. Les ouvriers des régions désindustrialisées ont le sentiment qu’on les juge comme devenus inutiles : un sentiment qui ne peut que produire une grande amertume. Cela ne conduit pas automatiquement à voir dans les immigrés des ennemis, car pèsent toujours les très fortes solidarités de classe liées à un mode d’organisation du mouvement ouvrier, mais celui-ci aujourd’hui perd pied, alors que le capitalisme néolibéral travaille à démanteler systématiquement ces solidarités. Du coup le peuple français, au sens des classes populaires, est divisé et travaillé par des conflits internes qui tendent à se porter sur le terrain de l’identité, de la culture, voire de la religion dans un sens très approximatif. C’est une pente qu’il sera difficile de remonter.

CT : La situation actuelle de la Grèce avive les débats sur la question de l’euro, autour de l’hypothèse d’une sortie jugée comme inévitable, voire indispensable pour ouvrir une autre voie que celle de l’austérité et de la régression sociale...

É. B. : Le problème ne se pose pas de la même manière en Grèce et dans les autres pays. Les pays de la zone euro sont confrontés à un cercle vicieux : sortir de l’euro signifierait une plus grande exposition et une plus grande fragilité face au système financier globalisé, et rien ne dit qu’une telle sortie signifierait une meilleure position pour affronter celui-ci. Mieux vaut une solidarité commune, à condition bien sûr que la politique collective soit de développement concerté.

Il faut s’interroger sur ce qu’est la logique profonde des politiques d’austérité au sein de la zone euro. On nous explique qu’elle est imposée par Allemagne et correspond aux intérêts de la nouvelle puissance économique de celle-ci. C’est sans doute partiellement vrai. Mais il faut se demander si ce n’est pas une partie du capitalisme européen dans son ensemble qui, après avoir profité de la construction européenne, s’en détache à présent pour utiliser l’ensemble européen comme marché captif sans s’intéresser à son développement concerté.

Les économistes néokeynésiens, critiques du néolibéralisme dogmatique, tels Piketty, Aglietta, Krugman ou Stiglitz, ont expliqué que la monnaie unique ne pouvait être viable sans un budget européen commun et une politique économique sociale et économique commune. Ce qui supposerait que les pays acceptent un bond en avant vers davantage de fédéralisme. Ce qu’à coup sûr les classes populaires rejetteraient, et ce que les classes dirigeantes ne veulent pas non plus, car cela supposerait une perspective d’Europe sociale, laquelle a été enterrée lorsqu’on a mis sur pied l’euro.

Il faut donc à la fois inverser le cours économique et mettre en cause ce fédéralisme post démocratique que je viens d’évoquer. D’où ces conséquences imprévisibles dont nous parlions : la politique actuelle conduit dans le mur et on peut craindre de très grosses secousses si les nationalismes qu’on a de fait encouragés se donnent libre cours. De l’autre côté, l’alternative, c’est l’inconnu en termes de forces dirigeantes et d’étapes à franchir.

CT : Les perspectives que vous proposez intègrent une avancée vers davantage de fédéralisme, mais en donnant à celui-ci un contenu très spécifique...

É. B. : J’ai, comme d’autres, évolué sur cette question. J’ai toujours pensé qu’il ne s’agissait pas d’appliquer les recettes du seul fédéralisme existant –aux États-Unis, en Suisse, en Belgique...– à une échelle plus grande. Pas seulement parce qu’on a affaire à des régimes politiques différents, mais plus fondamentalement parce qu’au regard de ces fédéralismes, qui sont ceux d’États nations dont la constitution interne a une forme fédérale, la construction européenne n’est pas celle d’un super État nation. De ce point de vue je suis intéressé par les réflexions dans le champ juridique, par exemple celles d’Olivier Beaud et d’autres, qui remontent à la source de la différenciation au XIXe siècle entre l’idée de fédéralisme et celle de souveraineté nationale au sens classique du terme.

Il ne s’agit donc pas d’appliquer des recettes fédérales, car il faut inventer une forme de fédéralisme qui n’a pas de véritable précédent dans l’histoire, et qui pourrait correspondre à ce stade nouveau de l’évolution de nos sociétés : le passage de l’indépendance plus ou moins complète des États nations à une interdépendance et à une souveraineté partagée. Les contenus possibles peuvent être différents.

L’idée juste, mais qui n’est plus suffisante, est que la représentation démocratique doit exister à tous le niveaux où existent des pouvoirs dont dépend le sort des populations. Il y a, plus ou moins développés selon le pays, un niveau national et un niveau local de pouvoir, de cristallisation des rapports de force sociaux. Il y a aussi un niveau supranational, pour nous il s’agit fondamentalement du niveau européen. Il faudrait, bien au-delà des actuelles prérogatives limitées du Parlement européen, une expression et un pouvoir constituant de type démocratique à cette échelle supra nationale. Cela revient à dire qu’il faut envisager, non une confédération d’États, mais une construction politique complète qui soit celle des peuples européens et de leurs citoyens.

Cela amène à réfléchir à ce que sont les limites de la démocratie au sein des États nations. J’ai usé d’une formule très générale : l’Europe fédérale n’a de chance de se construire que si elle est plus démocratique que les États nations, et non pas moins que ce qu’on observe actuellement. Il faut en effet une adhésion populaire, qui suppose que les citoyens voient dans les institutions communes un accroissement de leur pouvoir d’intervention et d’influence sur leurs conditions d’existence, plutôt, pour paraphraser Marx et avant lui Rousseau, qu’une délégation à des gens qui se font élire tous les cinq ou six ans pour piétiner les intérêts de leurs mandants.

Certes cela est tout sauf facile. Mais me paraît incontestablement logique.

L’autre aspect de la question nationale dépasse les institutions et les traditions, il s’agit des identités culturelles. On a instrumentalisé de façon réactionnaire cette idée d’identité, avec un continuum qui va du Front national à Manuel Valls en passant par les initiatives de Sarkozy lorsqu’il était président. De ce fait on en est venu à considérer qu’il s’agit d’un thème conservateur, voire fascisant.

Quitte à m’aventurer sur un terrain que je sais très mouvant, je considère que c’est trop simple de penser de la sorte. Certains sociologues ont proposé le terme d’insécurité identitaire ou d’insécurité culturelle. On voit tout de suite le caractère codé du langage qui peut être utilisé par certains pour agiter  les idées d’une civilisation européenne menacée, du danger d’une contre-colonisation, et d’une invasion (remarquons au passage que ce dernier terme vaut à rebours reconnaissance qu’il y bien eu avec le colonialisme invasion de l’Afrique de la part des Européens !)... Autant de thèmes nauséabonds et dangereux qui ne correspondent à aucune analyse honnête. Mais derrière tout cela on peut penser qu’il existe une question sérieuse, qui renvoie à ce qu’on pourrait appeler une écologie culturelle, du fait de la manière dont la mondialisation actuelle paupérise, arase, homogénéise les traditions culturelles des populations. Je n’en tire pas la conséquence qu’il faudrait être passéiste, et se mobiliser pour préserver des identités culturelles essentialisées qui seraient des espèces en danger. Mais il faut admettre que la diversité culturelle est en tant que telle une valeur importante, ce qui conduit à penser que ces problèmes liés à la mondialisation doivent être pris en compte par l’Europe. Pas pour y répondre, comme c’est aujourd’hui le cas, par des initiatives technocratiques de défense du patrimoine, cela indépendamment des problèmes liés aux systèmes d’éducation et de communication moderne, mais pour réfléchir aux moyens permettant de faire tenir ensemble des grandes et petites nations.

C’est ainsi que l’on pourrait donner un sens nouveau au fédéralisme européen, dans le sens à la fois de plus de pouvoir et moins de centralisation que dans les États nations, et avec une dimension qui ne serait pas purement institutionnelle mais aussi culturelle.

CT : Aujourd’hui, avec les mouvements de migrations, l’Europe ne se voit-elle pas confrontée à un défi nouveau et considérable ?

É. B. : C’est en effet un défi important. La question est en voie de changer de nature.

Dans la période des mobilisations des Sans papiers, avec Saint-Bernard comme moment emblématique, la question présentait une double dimension, de classe et post coloniale, les deux étant étroitement liées. Le migrants étaient alors la figure nouvelle que prenait l’exploitation par le capitalisme français des ressources de force de travail à bon marché que lui procurait l’ancien empire colonial. Les circonstances dramatiques qu’on a connues au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, en particulier la guerre d’Algérie et ses suites, régime militaire, guerre civile, etc., ont offert à ce capitalisme la possibilité d’utiliser les déplacements de cette population post coloniale pour créer une catégorie de travailleurs privés de droits, soit illégaux fabriqués, soit demi citoyens exploitables de manière profitable. Ensuite s’est produit sur cette base un phénomène que la regrettée Véronique De Rudder a analysé comme ethicisation des rapports sociaux et racisation d’une partie de la population française en fonction du stigmate généalogique. Ce qui a conduit à désigner comme immigrée une partie importante de la population française en fonction d’une ascendance immigrée remontant à deux ou trois générations. On a ainsi créé ce néoracisme qui est caractéristique de la situation française actuelle.

Je le disais précédemment, le racisme est lié au nationalisme. Le fil conducteur de l’histoire du racisme c’est l’exploitation de la généalogie, l’enfermement des individus de l’extérieur, voire de l’intérieur, dans leur ascendance. Par exemple le fait d’appeler immigrés des gens dont les parents ou grands parents sont venus d’Algérie ou du Sénégal, ce qui renvoie à un mécanisme des plus classiques dans la construction de la discrimination raciale.

Le rapport à la précarité est toujours présent dans la mesure où la montée du chômage a été celle que j’ai qualifié de chômage préférentiel. Il suffit de regarder les cartes : lorsque le taux de chômage atteint 40 % de la population, voire plus, frappant des quartiers où se concentre la jeunesse d’origine dite immigrée, il ne faut pas s’étonner des explosions qui peuvent y survenir.

Aujourd’hui, la situation se modifie. Les facteurs que je viens d’évoquer existent toujours et sont cumulatifs, mais les migrations en Méditerranée ne sont pas d’ordre post colonial : elles renvoient à la réalité des guerres. Lors des premières interventions au Moyen-Orient, les stratèges américains ont théorisé ces guerres de type nouveau sous les termes de conflits de basse intensité. Avec des dizaines ou des centaines de milliers de morts, l’euphémisme relève d’une terrible ironie ! Ni guerres civiles, ni guerres extérieures, ni guerres entre impérialismes rivaux, ni guerres religieuses, et un peu tout cela à la fois, ce sont des guerres qui font tache d’huile... Et qui souvent sont surdéterminées par d’autres facteurs, tels la dégradation de l’environnement et le dérèglement climatique... On est ainsi entré dans un régime de déstabilisation violente de toute une région du monde, dont l’Europe n’est pas isolée. Pas seulement du fait de sa proximité géographique, mais parce que depuis des siècles, et plus encore aujourd’hui, l’Europe déborde sur la rive sud de la Méditerranée, tandis que dans l’autre sens les populations originaires de cette rive sont installées en Europe de longue date.

On ne peut faire fi d’une question morale sur laquelle on est invité à faire silence. L’Europe, celle de Schengen, avec la France en première ligne, déploie un arsenal répressif pour stopper l’afflux des migrants, et dans le même temps on se félicite des juteuses affaires que permettent les ventes de Rafales et d’armements à l’Arabie saoudite et aux États du Golfe, qu’on salue comme un moyen de restaurer l’économie. Ainsi on alimente directement les facteurs de déstabilisation des populations, et on n’envisage pas d’autre façon de gérer le problème des migrations que de fermer les frontières. On ne saurait s’empêcher de juger cette situation non seulement hypocrite, mais surtout révoltante.

Il faut donc constater que les facteurs anciens n’ont pas disparu, mais qu’il en surgit de nouveaux. Pour la première fois depuis la Deuxième Guerre mondiale, on se trouve, à l’échelle du monde, et en Europe, face à un problème à la fois humanitaire, géopolitique, biopolitique, comme diraient certains, et économique.

Face à ce problème majeur l’attitude des pays européens est de fermer les yeux : ne discutons pas, n’essayons pas de poser devant l’opinion publique la question dans toute son ampleur... Et mobilisons le vieil arsenal répressif dont on sait qu’il ne peut suffire : blocage des frontières, renvoi de ces malheureux chez le voisin, bombardement des bateaux des passeurs... Politique à courte vue ! Politique une fois de plus « anti-européenne », au sens des intérêts d’avenir de notre continent. 

Propos recueillis en juin 2015 par Francis Sitel. Publié dans la revue Contretemps n°26.

1/ cf. Étienne Balibar, « Un nouvel élan, mais pour quelle Europe ? », in Le Monde diplomatique, mars 2014.

2/ In Le Monde du 2 juin 2015 : Alexis Tsipras, « Non à une zone euro à deux vitesses ».

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