EHPAD des Opalines de Foucherans (Jura) : victoire … après 117 jours de grève.

Début d’un conflit

Trois (3) avril 2017, un jour comme les autres aux Opalines, Etablissement d‘Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes (EHPAD) de Foucherans dans le Jura ? Oui et non. Oui parce que ce jour-là, comme souvent ces derniers temps, certaines soignantes pleurent en arrivant à leur travail. Et non … parce que face aux difficultés dans l’exercice de leur métier, plutôt que de se résigner elles se mettent en grève. Grève qui concerne ¼ du personnel (44 employés équivalent temps plein, compris l’administration et la cuisine). Grève de 12 personnes, aides-soignantes et aides médico-psychologiques (AMP). Elles/il font le point. Au vu du nombre de résidentEs (77, dont 14 avec une pathologie lourde en « unité protégée ») et du nombre d’employés affectés aux soins et travaillant en équipes réparties sur 24h, c’est 15 minutes pour faire une toilette et 3 mn 41 pour mettre unE résidentE au lit. C’est de là que vient l’expression « On ne les met pas au lit, on les jette ». On voit que certains soins essentiels, comme ceux qui devraient prévenir la survenue d’escarres, ne sont pas toujours faits. On peut penser, avec les soignantEs, qu’il s’agit de maltraitance, même si elle est involontaire.

La prise en charge des personnes âgées dépendantes : de « l’or gris » ?

Les grévistes vont découvrir que l’établissement est agréé pour accueillir 75 résidentEs et pas 77 qui est le chiffre réel. Qu’il existe un « accueil de jour non officiel » avec 3 à 4 personnes qui viennent passer la journée dans l’établissement. Créées en 1997, Les Opalines appartiennent au groupe SGMR qui gère une quarantaine d’établissements surtout dans l’est de la France, prenant en charge des personnes âgées et dépendantes en résidences médicalisées. Il s’agit de structures privées à but lucratif. Il n’est donc pas exagéré de dire que leur objectif est de garder le cap sur les dividendes des actionnaires. Pour unE résidentE la facture est de 2500 € par mois (en France le prix moyen d’un séjour mensuel est de 1800 €). Pour l’année 2015 ça représentait 329 000 € pour cet établissement de Foucherans. Le groupe SGMR s’insère dans un réseau complexe d’établissements dont les actionnaires/responsables sont en étroite collaboration (http://french-leader.com/report.php?siret=78867491900022).
Sur les 20 « soignantEs », 14 sont diplômés et employéEs en Contrat à Durée Indéterminé (CDI), alors que les autres, non diploméEs, sont en Contrat à Durée Déterminée (CDD). Est-il utile de préciser que les grévistes sont en CDI alors que les soignantEs en CDD ne font pas grève.

Les revendications

Les grévistes vont rapidement formuler les revendications qu’elles/il adresseront à leur direction, à l’Agence Régionale de Santé, au Préfet, et feront connaitre à la population et aux media. Augmentation des effectifs avec création de 2 postes. Remplacement de toute absence. Formations sur les temps de travail et pas pendant les repos. Respect du nombre de résidents accueillis : 75 et pas 77. Augmentation des salaires : 100€ mensuels nets immédiatement. Augmentation de la prime de dimanche pour atteindre 50€ mensuels nets. En mai, alors que les grévistes ont pu échanger entre elles/eux lors de leurs nombreuses discussions, viendront s’ajouter d’autres revendications. Un plan de formation d’aides-soignantes et/ou d’AMP sur le bassin dolois. Une prime de responsabilité correcte pour le personnel de nuit. Un audit pour l’amélioration des conditions de travail réalisé par l’Association Régionale pour l’Amélioration des Conditions de Travail (ARACT). Des instances de dialogue et des réunions de services régulières. Le paiement des jours de grève et une reprise sereine du travail sans sanctions.

Un conflit de longue durée, grâce à l’opiniâtreté des grévistes, et à une importante solidarité.

Les grévistes, syndiquées à la CGT, seront soutenues par leur syndicat, mais pas seulement. A partir de début avril c’est une longue marche qu’elles/il ont faite, d’abord dans une relative ignorance, puis, à mesure que le temps passe, avec une information qui fera boule de neige et leur assurera un soutien et une solidarité toujours croissants. Un soutien citoyen d’abord. Chaque jour les grévistes tiennent un piquet de grève devant leur établissement, à la limite des communes de Foucherans et de Dole, sous un « vitabri » que chacunE, parmi les passants, connait bien. Près d’un giratoire que surplombe un escargot monumental fait de métal, et qui deviendra emblématique de la lutte : lent peut-être, mais constant et obstiné ! De nombreux automobilistes, font un signe de la main, klaxonnent en passant, y compris les éboueurs, les pompiers et même parfois les gendarmes. Certains s’arrêtent et mettent une pièce, voire un billet dans la caisse de solidarité, donnent quelques fruits ou quelques victuailles de quoi compléter le pique-nique quotidien. Les grévistes vont multiplier les apparitions publiques. Rassemblement de 200 personnes devant l’établissement le 14 avril. Présence au meeting de Jean Luc Mélenchon, le 18 avril à Dijon, où elles/il sont longuement ovationnéEs. Participation  au défilé du 1er mai dans un cortège fourni qui est parti du Centre Hospitalier de Dole pour rejoindre leur EHPAD. Concert de soutien le 25 mai à Damparis, une commune voisine. Participation à la fête de l’Humanité 39 près de Lons le Saunier les 30 juin et 1er juillet, avec un débat auquel participait Gérard Filoche. Sans oublier de très nombreuses initiatives sur la voie publique pour informer et populariser leur lutte, avec drapeaux, banderoles et distribution de tracts. Le soutien militant est important. Venant des syndicats, comme cette adresse envoyée au président du Conseil Départemental du Jura, signée par les représentants des syndicats de retraités CFDT, CFTC, CFE-CGC, CGT, FO, FSU, UNSA et la FGR, afin qu’il intervienne auprès de la direction des Opalines. Soutien également de syndicats d’établissements de santé, et de retraités. CGT d’abord, mais aussi Solidaires et plus discret de militantEs FSU. Solidarité venue de familles de résidents de l’EHPAD, de nombreux citoyens, de militantES politiques aussi (PCF, France Insoumise, Ensemble !, NPA, LO et même PS et EELV) qui viennent au piquet et participent à quelques actions militantes. Diffusion de tracts, à proximité de l’établissement et aussi dans le pays de Montbéliard (à 130 km tout de même) où réside un des principaux actionnaires du groupe les Opalines. Les candidatEs de gauche aux élections législatives soutiennent le mouvement gréviste. En juin les maires de 11 communes voisines versent 10% de leur indemnité mensuelle d’élu, et s’engagent à le faire jusqu’à la fin de la grève. D’autres maires avaient déjà demandé à l’ARS la mise sous tutelle de l’EPHAD des Opalines de Foucherans, avec mise en place d’une administration provisoire, invoquant le non-respect des réglementations en vigueur, en particulier le faible taux d’effectifs de personnel diplômé, alors que le salaire des personnels est financé à 70% par l’ARS et à 30% par le Département. Par contraste les élus de droite ne prennent pas position dans le conflit. Le député-maire de Dole (Les Républicains) reçoit bien les grévistes mais ne les soutient pas. Danielle Brulebois, députée (La République En Marche) du Jura, vice-présidente de l’assemblée nationale, a reçu le directeur de l’ARS Bourgogne Franche Comté, le 21 juin (après presque 3 mois de conflit !) mais jamais les grévistes.

Obstination de la direction du groupe Opalines, laisser-faire des pouvoirs publics

Pendant des semaines la direction des Opalines refuse de recevoir les grévistes et les pouvoirs publics font la sourde oreille. Des employés d’autres EHPAD Opalines (souvent des cadres) sont dépêchés à Foucherans pour assumer des tâches de soignants qu’ils maitrisent mal. Quatorze (14) résidents sont envoyés temporairement dans d’autres EHPAD du département. Tous les moyens semblent bons à la direction pour « casser » la grève. C’est grâce à l’intervention des fonctionnaires du Renseignement Territorial (ex-Renseignements Généraux) que les grévistes sont reçuEs à l’Agence Régionale de Santé (ARS) à Besançon, puis à Dijon (la fusion des régions étant passée par là, l’ARS de Franche Comté n’est plus qu’une « antenne », le siège est maintenant en Bourgogne). Après un premier refus de la direction du groupe Opalines-SGMR de les recevoir au siège à Beaune, les grévistes obtiendront un rendez-vous le 7 juin, après 68 jours de grève. La direction leur fait alors savoir qu’elles/il n’obtiendraient « rien, ni maintenant, ni demain, ni jamais ». Une table ronde s’est tenue le 23 juin (au 85ème jour de grève) sous l’égide du préfet, réunissant ARS, représentant de la direction des Opalines et grévistes à qui est présenté un protocole de sortie de crise. Celui-ci ne prévoit que la création de 2 postes, une prime de 500 € bruts (pour rémunérer la surcharge de travail correspondant à la prise en charge de 2 pensionnaires supplémentaires non prévus à l’effectif des résidents ; proposition très mal reçue par les grévistes) … et … rien d’autre. Après débat les grévistes refusent cet accord, alors que dans une interview télévisée le responsable départemental de la CGT semble y être favorable. Le conflit va donc se poursuivre avec une solidarité confirmée.

Le tournant dans la grève

Le relais médiatique est longtemps resté régional ou peu s’en faut. Mais la presse nationale va se saisir de cette grève exceptionnelle. En juin Sophie Simonot, journaliste de « Là-bas si j’y suis » passe 2 jours avec les grévistes, que rencontrera également Florence Aubenas, dont l’article dans le quotidien Le Monde (paru dans l’édition du 19 juillet et annoncé en première page) va vraiment donner un très grand écho à ce mouvement. La grève est maintenant connue partout. La situation dans les EHPAD, en particulier les établissements privés lucratifs fait débat, y compris la « maltraitance » lié au sous-effectif en personnel soignant (en France on est à 0,6 soignant par résident alors que dans certains pays nord européens on est à 1 soignant pour 1 résident). A l’Assemblée Nationale, François Ruffin, député de la France Insoumise, interpelle ses collègues et décide de venir rendre visite aux grévistes. Il viendra sur place, au piquet de grève, le mardi 25 juillet, avec Caroline Fiat, députée insoumise elle aussi, aide-soignante de profession. Les 2 ou 3 députés de « La République en Marche » qui avaient annoncé leur participation, ne viendront finalement pas. Leur soutien au Président Macron, étant probablement contradictoire avec ce déplacement auprès de grévistes. Pendant 2 heures, les députés insoumis Ruffin et Fiat, vont se livrer à une véritable « audition parlementaire décentralisée » sous le petit abri du piquet de grève, devant l’établissement des Opalines, entourés de plusieurs dizaines de personnes solidaires, et en présence de nombreux journalistes de la presse régionale et nationale. Les députés écoutent les témoignages des grévistes, de soignantEs d’autres établissements de santé, de quelques membres de familles de résidents et même d’un résident qui, comme chaque jour est sorti pour soutenir les grévistes, bavarder avec elles/lui et prendre le café.

Les grévistes ont gagné

Dans la foulée les 2 députés s’entretiendront avec la direction des Opalines qui a accepté leur demande de rendez-vous. A l’issue de cet échange la direction a proposé l’intervention d’un médiateur, enseignant à l’Université de Limoges, spécialisé dans les relations sociales. Accompagnant les 2 députés à l’extérieur de l’établissement et s’adressant aux grévistes ainsi qu’à la presse, il assure avoir reçu mandat de trouver un accord avant la fin de semaine. Les discussions qui débutent le lendemain, dureront 2 jours, et se termineront par un accord que les grévistes présenteront vendredi 28 juillet en fin de matinée, après 117 jours de grève. Deux postes d’aides-soignants sont créés. Les formations se feront sur le temps de travail. Engagement de remplacer systématiquement les absences. Suppression de 2 lits non officiels pour un retour à 75 résidents autorisés par l’ARS. Prime exceptionnelle de 450 €. Trois semaines de congés payés avec reprise du travail le 28 août pour les grévistes (une façon de « payer » partiellement les jours de grève). Création d’un « observatoire » du bien-être au travail. Les augmentations de salaire demandées et la prime mensuelle de dimanche, feront l’objet d’une négociation prévue en octobre sur l’ensemble du groupe des Opalines. (Chaque site étant une société distincte et de nombreux établissements Opalines employant moins de 50 salariés, il n’y a pas de Comité d’établissement ni de Comité d’Hygiène de Sécurité et des Conditions de Travail). Le Directeur régional des Opalines serait même muté. A l’issue de près de 4 mois de grève on peut dire qu’elles/il ont gagné. Sur une partie de leurs revendications d’abord, mais aussi en ayant mis en débat la question de la dépendance et de la vieillesse, source de maltraitance pour les personnes concernées comme pour les soignantEs. Gagnée aussi la possibilité de se doter d’une section syndicale CGT, qui sera active dans l’établissement, alors qu’il y a peu une salariée qui voulait en créer une a été licenciée.

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Auteur: 
Gaby Viennet