Élections au Brésil : l’extrême-droite met les droits du peuple en état de siège

Élections  au Brésil : l’extrême-droite met les droits du peuple en état de siège

Au début de l’année 2018, aucun analyste brésilien ne se serait risqué à dire que cadre politique du Brésil échapperait à la polarisation entre le PT (Parti des Travailleurs) et le PSDB (Parti socialiste démocratique brésilien, centre-droit) et que se produirait un tournant brutal vers la droite et la réaction avec la victoire électorale de Jair Bolsonaro. On a affaire à une grande crise des projets de société qui s’exprime dans la victoire de l’antipetisme. Ce que nous devons comprendre, c’est cette crise des projets, ainsi que la signification de l’antipetisme. Tâche rien moins que facile, mais il nous faut commencer à y réfléchir.

Depuis la redémocratisation des années 80, les secteurs politiques brésiliens ont vécu dans l’illusion d’une démocratie en voie de consolidation. La pression populaire en faveur de la nouvelle Constitution a entraîné la promesse d’une universalisation des droits humains fondamentaux, pas seulement les droits civils et politiques mais aussi les droits économiques et sociaux. Le capitalisme brésilien allait-il pouvoir étendre la citoyenneté jusqu’à l’inclusion de tous les Brésiliens ?

En 2002 les travailleurs ont mis tous leurs espoirs dans l’élection du président Lula. C’était le signe que le projet de pays qui était désiré présupposait une autre manière de faire de la politique et la nécessité d’inclure les plus pauvres. Pour cela il fallait vaincre la peur et changer. Lula et le PT prirent la tête d’une grande coalition qui a gouverné le Brésil avec un fort taux de popularité. Pourtant, son unique action de réforme structurelle de l’État a été une contre-réforme de la sécurité sociale des fonctionnaires de l’État. En l’absence de réformes populaires, comme la réforme agraire, il a fragilisé les revendications des mouvements sociaux. Au lieu que les mouvements représentent les aspirations du peuple vis-à-vis du gouvernement, on en est venu à défendre les programmes du gouvernement vis-à-vis du peuple. Le gouvernement du PT est devenu le gestionnaire efficace de ce qui n’ébranlait pas le système, dans l’illusion d’une accumulation progressive qui pourrait améliorer la vie de tous.

De fait, les politiques redistributives (telles que l’augmentation du SMIC, des retraites et la bourse famille), en l’absence de réformes structurelles, ont intégré les dépossédés aux services essentiels, améliorant ainsi la vie d’une grande quantité de gens. Généralement, cette intégration s’est faite selon la logique du marché, comme cela a eu lieu pour l’accès à l’enseignement supérieur ou aux programmes de logement, en partenariat avec les entreprises, surtout les très grandes.

En même temps, le gouvernement du PT s’est appuyé sur l’agrobusiness, qui a continué à assassiner les militants des mouvements sociaux, et qui a dévasté des zones protégées et empoisonné la nourriture. Il a mis en place la législation antidrogues (2006) qui a fait exploser l’incarcération massive de la population. Il a refusé tout débat sur les questions environnementales posées par l’exploitation pétrolière géante du Pré-Sal (les grands fonds marins au large du Brésil), dans l’Océan Atlantique. Il a imposé le méga-barrage hydroélectrique de Belo Monte et le détournement du Rio São Francisco, indifférent à leurs impacts environnementaux et sociaux. Il a adopté une loi antiterroriste qui criminalisait les mouvements sociaux. Il est devenu l’allié des grandes entreprises et des banques. Il ne s’est pas seulement agi d’une lune de miel avec le marché, mais d’une relation durable et stable. Toutefois, le pacte de gouvernabilité était unilatéral, et quand la bourgeoisie a entrevu la possibilité d’ accords plus avantageux, elle a mis fin au pacte.

En ce qui concerne le régime politique, au cours des gouvernements Lula et Dilma, le PT a élargi une politique d’alliances avec les partis des secteurs de la bourgeoisie traditionnellement clientélistes et corrompus.

La tactique bien orchestrée de la bourgeoisie : mettre en place des coups d’État au sein de la « légalité »

Si l’on fait le bilan historique, après quatorze ans de gouvernements du PT, les travailleurs se retrouvent plus fragilisés qu’à leur début. Ceux qui ont occupé l’espace politique et se sont renforcés, c’est ceux qui ont mis en place l’impeachment de la présidente Dilma Rousseff, du PT. En réalité, Dilma a traversé une grave crise de légitimité populaire lors de son second mandat. Au bout du compte, elle s’était fait réélire avec un programme contradictoire, plus à gauche, mais a exécuté les politiques d’austérité dont les victimes sont les classes populaires. C’est ce coup porté au peuple qui ouvre la porte à l’impeachment, coup porté au gouvernement.

Ceux qui ont manigancé l’impeachment ont été pendant plus de dix ans les alliés du PT. Avec la destitution de la présidente s’opère une rupture institutionnelle qui a radicalisé l’action des secteurs néolibéraux et réactionnaires. Certains de leurs agents, comme les secteurs de l’agrobusiness ou des parlementaires corrompus, étaient parties intégrantes des gouvernements PT. Un secteur réactionnaire de l’église évangélique s’est consolidé dans l’alliance avec le PT.

D’autre part, des mouvements de l’extrême-droite sont formés et financés par de très grandes entreprises et fondations, qui visent à consolider un mode de vie néolibéral en diffusant leurs valeurs. À cette fin, elles ont besoin de modeler l’État pour imposer la gestion privée des politiques publiques. Des « think tanks » tels que Atlas Network, par exemple, agissent à la manière d’une internationale du capital en formant des cadres, en construisant un projet de société et en finançant des mouvements.

Ces mouvements idéologiques internationaux affectent aussi le pouvoir judiciaire, avec une partie des juges et des procureurs qui agissent comme s’ils étaient le seul pouvoir légitime. Comme s’ils étaient en dehors des rapports politiques et des conflits de classe, ce secteur du judiciaire traite l’action politique comme si elle était le problème à dépasser. Le combat contre la corruption est le prétexte, qui incarne l’esprit de la classe dirigeante, avec un tournant néolibéral dans la négation des conquêtes et des droits fondamentaux de la citoyenneté. On a ce paradoxe d’une élite judiciaire qui combat la corruption pour défendre toutes sortes de privilèges (parfois illégaux), coutumiers pour quiconque appartient à la classe dominante.

Avec Michel Temer au gouvernement, les trois pouvoirs officiels de l’État sont aux mains d’un secteur qui combine ses intérêts. Le Brésil se trouve avec un gouvernement illégitime, un judiciaire policier et militaire vivant avec un Congrès mafieux, et un État totalement au service du marché.

Le peuple n’a pas été aux abonnés absents durant ce processus. Nous avons connu de nombreux fronts de lutte et de résistance sous un gouvernement qui était encore perméable à certaines négociations. Nous avons comptabilisé des centaines d’assassinats de militants, des Sans-Terre, des indigènes. Des milliers de pauvres, de Noirs, de LGBT, etc. Rien qu’en 2017, plus de 60 militants assassinés. Nous avons eu de grandes mobilisations de rue en 2013. Des mobilisations contre les méga-événements de la Coupe du Monde de football et des Jeux Olympiques. Des occupations d’écoles dans tout le pays en 2016. De grandes mobilisations des secteurs syndicaux et populaires en 2017. L’assassinat de Marielle Franco, conseillère municipale de Rio de Janeiro (PSOL), exprime la répression et la criminalisation des luttes sociales et l’augmentation exponentielle des persécutions contre les luttes de la gauche.

Même dans ce contexte, Lula bénéficiait d’un très grand nombre d’intentions de votes pour la présidence de la République. On pouvait prévoir que les secteurs réactionnaires ne seraient pas disposés à rendre le gouvernement au PT par la voie électorale. L’emprisonnement de Lula alors que l’appel n’était pas jugé a montré que la classe du capital était prête à tout, même à mettre en pièces le système politique avec pour seul but de radicaliser son agenda politique d’austérité non négociable. Mais il semblait encore que le marché parierait sur un gouvernement traditionnel de droite néolibérale, avec plusieurs candidats du vieux système politique. Cependant, la convergence de nouveaux et d’anciens acteurs réactionnaires et /ou néolibéraux a engendré la victoire de l’improbable Jair Bolsonaro, fondée sur l’antipetisme.

L’antipetisme qui s’est consolidé est un phénomène multiple. Si d’une part il exprime un fort refus de la corruption, comme si le PT était le seul parti impliqué dans les scandales de la « gouvernabilité » partagée entre les politiques et les entreprises qui interviennent dans le secteur public ; d’un autre côté, dans une situation plutôt complexe, l’antipetisme exprime aussi une négation radicale des idéaux proclamés par la gauche civilisée, tels que l’inclusion, les politiques de défense des minorités sociales, les droits des femmes, des LGBT, des misérables, avec un insistance forte sur la défense de valeurs morales considérées comme traditionnelles.

L’élection de Bolsonaro n’exprime ni un rassemblement d’électeurs cohérent, ni même une alliance de gouvernement totalement convergente. Les électeurs ont en gros voté contre le PT. Ce vote, cependant, exprime la déception à l’égard de choses que le PT a faites, mais aussi le résultat de fake news minutieusement planifiées pour toucher certaines sensibilités populaires. Avec une gigantesque machine à produire de l’intox, la vérité est devenue ce qui se répétait jour après jour sur les réseaux sociaux. Certaines entreprises transnationales ont mis en œuvre une impressionnante capacité de manipulation individuelle, mais massivement, en échange de millions de Reais, une manipulation engagée dans l’intention de reconfigurer le spectre politique mondial. C’est ainsi qu’on a voté contre le PT à cause de ce qu’il a fait et ce qu’il n’a pas fait. Par protestation contre la corruption, pour des mots d’ordre moralistes, en défense de la famille, et même contre un danger de « communisme imminent ». On a voté Bolsonaro contre le PT pour être contre le système politique en vigueur, dont l’expression était le parti au pouvoir depuis plus de dix ans. On a aussi voté contre les droits sociaux. Pour la première fois un candidat formule clairement un projet de retirer des droits aux plus pauvres au profit des riches et des patrons. Ils sont en train d’organiser une véritable contrerévolution du capital. Une partie de la population a soutenu ce projet. Une autre partie a voté en ayant perdu toute foi en la classe politique : « Ils ne font jamais ce qu’ils ont promis ! » Mais il est évident que seule une petite partie des électeurs connaissaient et soutenaient le projet qui doit être mis en œuvre.

Premières analyses du futur gouvernement

Le gouvernement élu suppose un front d’éléments fascistes, réactionnaires et ultra-libéraux, chaque groupe ayant cependant ses propres intérêts et de nombreux conflits internes. Un groupe important est celui des politiciens traditionnels spécialistes en magouilles, sans proposition consistante pour le pays. Leur expression concentrée est la famille de Bolsonaro. À ce groupe on peut en ajouter au moins quatre autres : un groupe de militaires, qui depuis un bon moment essaient de retrouver leur rôle politique. Un groupe de néolibéraux ultraradicaux. Un groupe d’évangéliques extrêmement réactionnaires, avec un étonnant soutien des catholiques intégralistes. De plus, un groupe de la classe moyenne qui fait sienne la judiciarisation de la politique.

Chacun de ces groupes, imprégné de ses propres intérêts, comporte des divergences à plusieurs degrés. Les néolibéraux veulent faire de l’éducation une entreprise marchande alors que les évangéliques veulent en faire un instrument de lutte culturelle. Les néolibéraux veulent se gaver avec la vente du patrimoine national et cela peut provoquer des conflits avec le nationalisme des militaires. Le secteur anticorruption peut ne pas accepter ou refuser d’être complice d’autres composantes de sa propre coalition, ou bien rester indifférent aux scandales touchant des politiciens traditionnels qui commandent ce gouvernement. Mais il est évident qu’il est difficile que tous les secteurs populaires qui ont voté Bolsonaro ou ceux qui composent son gouvernement soient d’accord avec toutes les positions obscurantistes en même temps et intégralement. Le point de convergence serait peut-être l’assaut donné contre les droits sociaux avec une mise en place radicale de politiques d’austérité. Comme ce mot d’ordre ne mobilise pas la population, on aura un gouvernement qui appellera une partie des gens à une croisade idéologique et moralisatrice fondée sur un monde de post-vérité et de fake news, tandis que sa priorité véritable sera la mise en œuvre de la pire forme de néolibéralisme, avec des conséquences graves pour ces mêmes gens. À cette fin, il va continuer à construire l’ennemi socialiste qu’il faudra persécuter politiquement, idéologiquement et juridiquement. En ce sens, il nous semble que pour consolider le projet de régression des droits et d’exploitation radicale du travail par le capital, la persécution des enseignants, des militants et des défenseurs des droits humains ne cessera pas de s’aggraver violemment.

Le plus grand mouvement de résistance à l’escalade de violence symbolique et réelle dont la campagne de Bolsonaro était l’expression, a été le mouvement suprapartidaire, spontané, des femmes nommé #EleNão, qui a mobilisé des millions de gens au Brésil et à l’étranger, dans des actions de rue et dans l’engagement militant à l’action politique, au-delà des élections. Ce sont des mouvements comme celui-là qui montrent la voie de la résistance. Face à un processus qui radicalise en contrecarrant tout espoir, notre rôle doit être de faire obstacle et contrecarrer ce qui paraît inéluctable. L’histoire a démontré qu’il ne sera pas possible de transformer le Brésil par la conciliation. L’heure est à l’organisation d’une résistance massive et sociale, respectant l’horizontalité des mouvements qui feraient leurs chemins, dans leur aspiration à la transformation de la société et au respect de la dignité humaine.

Devant la vague radicale de barbarie qui s’annonce non seulement au Brésil, mais aussi sur la planète, l’heure est venue d’organiser de grandes plates-formes de lutte à l’échelle internationale, condition indispensable pour que les travailleuses et travailleurs exploités, opprimés, précaires et marginalisés résistent à cette violente offensive de l’exploitation capitaliste.

18 décembre 2018
Allan Coelho, membre do PSOL, professeur de philosophie à l’ UNIMEP (São Paulo)

Béa Whitaker, membre de Ensemble.

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