Elections britanniques : les enjeux du 7 mai

Le 7 mai prochain auront lieu au Royaume-Uni les « élections générales », c’est-à-dire l’élection des Membres du Parlement (députés). Elles surviennent à l’issue d’un mandat assuré par un gouvernement de coalition - entre le Parti conservateur et le Parti Libéral Démocrate – dirigé par David Cameron et marqué par la mise en œuvre de politiques d’austérité notamment en matière budgétaire et sociale.

Pour autant, même si les plus récents sondages témoignent plutôt d’une montée des travaillistes, la victoire de ce parti – dirigé par  d’Ed Milliband - n’est pas assurée tant les travaillistes ont renâclé à prendre la tête des mobilisations populaires contre l’austérité… quand ils n’ont pas purement et simplement laissé entendre qu’ils poursuivraient ces politiques s’ils revenaient au pouvoir.

Ce scrutin soulève bien d’autres questions :

. Le Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni (UKIP), formation de droite extrême opposée à l’Union européenne et violemment hostile à l’immigration, va-t-il poursuivre sa progression électorale, malgré un scrutin majoritaire à un tour qui le désavantage fortement ?

. Le Parti travailliste, traditionnellement hégémonique en Ecosse, va-t-il y connaître une défaite majeure au profit du Parti national écossais, comme prix de son engagement aux côtés des Conservateurs et des Libéraux Démocrates lors du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse en Septembre dernier ? Et, en conséquence, le Parti national écossais va-t-il se trouver en position de force, capable de faire et de défaire les gouvernements britanniques ?

. La montée spectaculaire – en adhésions comme en popularité - des Partis Verts aussi bien en Ecosse qu’en Angleterre et au Pays de Galles va-t-elle se confirmer ?

. Et, à un niveau plus modeste, les candidatures présentées par la gauche radicale - Trade Unionist and Socialist Coalition et par Left Unity – connaîtront-elles des succès significatifs ?

Afin d’approfondir ces questions, le lecteur trouvera ici trois articles traduits en français et publiés initialement sur des sites de la gauche radicale et/ou révolutionnaire britannique. Sans constituer une vision complète et encore moins exhaustive de la situation et du débat politique au Royaume-Uni, ces articles fournissent de nombreux éléments d’informations et d’analyses - parfois différentes  ou divergentes - qui permettent d’éclairer les interrogations mentionnées ci-dessus.

Le premier article – « Une élection que le Parti travailliste aurait du gagner sans effort » - a été écrit par Alan Thormett, l’un des principaux animateurs de Socialist Resistance, la section britannique de la Quatrième Internationale, aujourd’hui intégrée à Left Unity, l’organisation de la gauche radicale fondée en Novembre 2013 à l’initiative de Ken Loach.

Il revient sur le cadre général des élections du 7 mai

Le second article – « C’est l’Ecosse, idiot ! » - a été écrit par John Rees. Longtemps dirigeant du Socialist Workers Party, il l’a quitté il y a quelques années. Il anime aujourd’hui Counterfire, un site et une organisation de la gauche révolutionnaire britannique.

L’article souligne l’importance du débat sur l’indépendance de l’Ecosse et ses conséquences sur la situation politique au Royaume-Uni.

Le troisième article – « La montée des partis verts en Grande-Bretagne » - est de nature différente puisqu’il s’agit d’une résolution adoptée par le Comité national de Socialist Resistance.

Il revient sur le rôle nouveau joué par les écologistes, leur évolution vers la gauche et les défis que cela représente pour la gauche radicale. Certaines analyses contenues dans ce texte sont également reprises sous forme synthétique dans le premier article (celui d’Alan Thornett).

Remarque : les traductions comme les notes explicatives (regroupées en fin de document) sont de ma responsabilité…

François Coustal

 

1) Une élection que le Parti travailliste aurait du gagner sans effort

Alors que le Parlement vient d’être dissous et la campagne officielle lancée, travaillistes et conservateurs sont au coude à coude dans les sondages. Trop proches pour que l’on puisse se risquer un pronostic à coup sûr.

Les trois principaux partis de l’establishment ont de sérieux soucis. Le Parti travailliste et le Parti Conservateur sont collés au score de 33% dans les sondages alors que les Libéraux Démocrates sont menacés de disparition ou de quasi disparition. Le Parti travailliste a réalisé une percée de 4% dans les sondages à la suite du premier débat télévisé, mais cela en ferait seulement le premier parti et il n’y a aucune garantie que cette tendance se confirme.

Avec la polarisation politique qui s’est produite sous l’impact de l’austérité - la montée de UKIP (1) d’un côté et, de l’autre côté, le surgissement des Verts et du Parti national Ecossais – la base du soutien aux grands partis a commencé à se restreindre.

Le résultat de ce phénomène est l’éclatement du vieux système à trois partis en un système à cinq ou six partis qui rend encore plus scandaleusement injuste le système électoral « le premier arrivé remporte le siège » (2). Le nombre de petites circonscriptions dans lesquelles le vote d’un électeur qui va voter en faveur du parti pour lequel il veut vraiment voter pèsera vraiment est infime. Cette situation a aussi ouvert un plus grand espace pour l’implantation des petits partis de gauche qui se réclament du socialisme. Bien sûr, ces partis sont durement victimes du mode de scrutin majoritaire, même si beaucoup à gauche ont renoncé à revendiquer toute réforme électorale.

Le fait est que la prochaine élection est une élection que le Parti travailliste aurait du remporter sans effort. Il peut toujours la remporter - et même nettement - s’il s’était préparé à avancer une véritable alternative sous forme d’un programme radical anti-austérité ayant comme objectif l’amélioration des conditions de vie de la majorité de la population.

Il est opposé au Parti Conservateur qui a échoué par rapport à tous ses objectifs, y compris celui qui était le plus mis en avant : l’abolition de la dette avant la fin du mandat. Au lieu de cela, la dette publique s’est accrue de 100 millions de livres chaque année et la dette privée atteint maintenant les deux milliards de livres. La dette des ménages représente maintenant 140% du revenu, nettement plus que dans les pays de la zone euro ou qu’aux Etats-Unis.

La croissance est dopée par la dette et ne profite qu’aux riches. Pour une famille moyenne, la perte annuelle de revenus depuis le début de la mandature est d’au moins 1600 livres. L’écart entre les riches et les pauvres s’est accru. Les bas salaires sont maintenant endémiques et le niveau de vie continue de baisser, en dépit des affirmations contraires du gouvernement. Les contrats « zéro heure » se multiplient, de même que les statuts de travailleur indépendant. L’Etat providence est en cours de destruction. Le système public de santé est en crise. Les jeunes sont piégés par l’impossibilité d’avoir un logement, des salaires de misère, des droits d’inscription et des emplois précaires. Les femmes ont été frappées de manière particulièrement dure. Les handicapés ont été ciblés de façon brutale.

Le Parti travailliste est confronté à un Parti Conservateur qui ne dit pas seulement « votez pour nous et nous vous offrirons encore plus de cette misère » mais qui affirme aussi que lors du prochain mandat ils pratiqueront deux fois plus de coupes budgétaires qu’ils ne l’ont fait dans le mandat qui s’achève.

Dans ces conditions, le Parti travailliste devrait caracoler dans les sondages et remporter une nette majorité. Au lieu de cela, il est confronté à la possibilité de n’être que le parti le plus important. Et même au danger véritable de perdre.

Malheureusement, il n’est pas très difficile de comprendre pourquoi on en est arrivé là. Au lieu de présenter un programme radical anti-austérité, le Parti travailliste a passé 5 ans à emboîter le pas aux Conservateurs. Son niveau dans les sondages est beaucoup plus le résultat de ce qu’ont fait les Conservateurs que de ce que le Parti travailliste a lui-même fait. Dès le début, ils ont accepté le mantra des Conservateurs selon lequel les coupes budgétaires sont inévitables pour rembourser la dette. Et, depuis, ils sont restés coincés dans ce piège.

Le résultat, c’est que Ed Balls (3) plaide en permanence pour une poursuite de l’austérité si c’est le Parti travailliste qui constitue le gouvernement. Il prétend que des coupes budgétaires travaillistes seront plus lentes et moins profondes que celles des Conservateurs. Mais ce seront tout autant des coupes budgétaires ! Tout ceci fournit une aide inespérée à la machine de propagande des Conservateurs, une machine bien supérieure à celles de travaillistes. Chaque fois que les travaillistes les mettent en difficulté sur un sujet, les Conservateurs peuvent répondre : « mais vous aussi, vous mettrez en œuvre des coupes budgétaires » ! Ils complètent cela par un implacable dénigrement personnel d’Ed Milliband.

Mais il n’y a pas que sur les restrictions budgétaires que le Parti travailliste s’est aligné sur les Conservateurs. Il a fait la même chose sur l’immigration. Ils se sont abîmés dans l’agenda anti-immigrés des Conservateurs et a rivalisé avec eux en matière de xénophobie.

Et surtout le Parti travailliste a couronné tout cela par son autodestruction en Ecosse. Après avoir mené la campagne du référendum la main dans la main avec les Conservateurs, avec force roulements de tambours unionistes, les travaillistes sont menacés de disparaître le 7 mai prochain. Le Parti national Ecossais (SNP) a désormais 100.000 membres ; il est en tête dans 40 circonscriptions. Juste pour rendre les choses encore pires, les travaillistes ont désigné comme leader travailliste pour l’Ecosse Jim Murphy, la cheville ouvrière de l’alliance avec les Conservateurs lors de la campagne pour le référendum.

Il existe des discussions entre certains animateurs de la gauche du Parti travailliste, dont certaines grosses structures syndicales comme Unite (4), pour construire une alternative après les élections. Mais de telles discussions sont assez isolées et manquent de crédibilité.

Le Parti travailliste est également défié par les Verts. Le nombre d’adhérents et de sympathisants des partis verts en Grande Bretagne – le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles (GPEW) et le Parti Vert Ecossais (PVE) – a augmenté de façon spectaculaire, notamment au cours de l’année passée. Le nombre d’adhérents au GPEW a doublé et atteint maintenant 54.500 membres, ce qui en fait la quatrième force, devant les Libéraux Démocrates ou l’UKIP. Dans les sondages, le Parti Vert frôle maintenant les 10%, un point devant les Libéraux Démocrates. La montée du SNP signifie que le Parti Vert Ecossais dispose d’une moindre marge de manœuvre, mais les sondages indiquent que ce Parti fera un bon résultat en 2016 lors des élections pour le Parlement Ecossais.

Les Verts vont également rassembler de nombreux soutiens dont nous aurions espéré qu’ils aillent vers Left Unity, des gens qui seraient sa base naturelle. Bien que Left Unity soit un nouveau parti avec un impact médiatique très faible, c’est un parti bien plus démocratique (c’est-à-dire un bien meilleur modèle pour construire). Il est également opposé aux restrictions budgétaires et au néolibéralisme de façon beaucoup plus cohérente. Il est plus cohérent aussi bien en termes d’orientation politique qu’en termes d’activité pratique.

Bien sûr, le soutien grandissant dont bénéficient les Verts ne sera pas reflété de façon équitable lors des élections législatives. Les Verts peuvent fort bien surpasser les Libéraux Démocrates en nombre de voix et n’obtenir qu’une faible proportion du nombre de sièges des Libéraux Démocrates (même si ces derniers vont voir leur fraction parlementaire considérablement réduite). Si le système électoral était démocratique, le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles aurait déjà un groupe parlementaire substantiel depuis plusieurs années. Le soutien à la réélection de Caroline Lucas, qui a été l’une des meilleure parlementaire de gauche, constitue un enjeu crucial.

Le Parti travailliste est confronté à tout cela alors même qu’il est clair depuis le début qu’un programme radical et courageux – la fin de l’austérité, le relèvement des bas salaires, la sortie de millions de gens de la pauvreté, la prise à bras le corps de la crise du logement, la défense des jeunes, la suppression des droits d’inscription, le contrôle des rentes, le rétablissement des droits des travailleurs, la défense du système public de santé – lui aurait assuré la victoire. Les gens réclament à grands cris un tel programme.

Naturellement, sur quelques points, le Parti travailliste essaie de se distinguer des Conservateurs. Il envisage d’élever le salaire minimum à 8 livres d’ici à 2020, d’abolir les ordonnances sur la Santé et les services sociaux, d’augmenter de 2,5 milliards de livres le système public de santé grâce à un impôt foncier, d’abolir la nouvelle taxe d’habitation (bedroom tax), de geler les prix de l’énergie, de supprimer les contrats « zéro heure » qui ont empêché le développement d’autres formes d’emploi et de rétablir le taux maximum de l’impôt (50%). Il propose également de construire 200.000 logements et de faire quelque chose à propos du changement climatique.

Le problème est que tout cela est assez éloigné d’un programme radical anti-austérité. La plupart de ces mesures sont, au mieux, des demi-mesures. Ainsi, le salaire minimum atteindra de toute façon 7.5 livres en 2020. Deux milliards et demi de livres ne constituent qu’une partie de ce qui est nécessaire pour stabiliser le système public de santé après cinq ans de gel des dépenses sour le règne des Conservateurs. C’est bon de savoir qu’ils envisagent de construire 200.000 logements et de faire quelque chose pour le changement climatique ! Néanmoins, les explications sur la manière d’y parvenir sont largement absentes. Par exemple : combien de ces maisons seront mises en vente et abordables ? Ce n’est pas clair.

La politique travailliste de réduction à 6.000 livres des droits d’inscription universitaire est un pas en avant… mais ce sera un long chemin de parvenir à la gratuité de l’éducation, revendiquée par la gauche ! Cela peut aider le Parti travailliste à renouer le contact avec les jeunes au moment même où la coalition au pouvoir les traite avec le plus complet mépris. Avec bonheur, le Manifeste travailliste reprend la promesse d’abaisser à 16 ans l’âge du droit de vote.

Heureusement pour les Travaillistes, les Conservateurs ont également de sérieux problèmes. Le budget présenté par Osborne (5) le 18 mars – la dernière grande occasion avant les élections – n’a permis aucun progrès au niveau des sondages. En fait, il y a eu une évolution marginale des sondages en faveur des Travaillistes. La conviction de Lynton Crosby (6) d’une remontée des Conservateurs dans les sondages à l’approche de la date de l’élection s’avère plus  insaisissable que jamais.

La stratégie phare des Conservateurs consistant à désigner les immigrés comme boucs émissaires et à stimuler la xénophobie s’est avérée problématique avec l’échec spectaculaire de leur prétention à réduire l’immigration « par dizaines de milliers ». Au lieu de cela, le solde net d’immigration est passé l’an dernier de 210.000 à 298.000, soit trois fois l’objectif affiché par les Conservateurs. Brusquement, après des mois où ils ont saisi toutes les occasions d’agiter la question de l’immigration afin de concurrencer UKIP, les Conservateurs n’ont plus rien à dire sur le sujet et tentent de l’évacuer, ce que UKIP ne va pas leur permettre.

Les Conservateurs expliquent la hausse de l’immigration par la croissance de l’économie qui aspire de la main d’œuvre immigrée. De façon assez amusante, le Bureau de responsabilité budgétaire a un point de vue différent, en fait complètement opposé. Il affirme que pour autant qu’il y ait croissance de l’économie elle est due au nombre d’immigrés qui sont arrivés dans le pays, plus qu’à tout autre raison ! En tout cas, beaucoup plus qu’à toute action entreprise par Osborne… Les Conservateurs ont aussi un problème avec le vote des femmes et un autre, encore plus important, avec celui des minorités ethniques. Dans ces catégories, ils obtiennent des scores inférieurs à leurs résultats globaux.  Ils sont également handicapés par l’erreur de Cameron qui a annoncé qu’il ne briguerait pas un troisième mandat, ce qui l’a transformé en canard boiteux.

En plus de tout ça, il y a UKIP. Le vote UKIP stagne, mais ne s’effondre pas. Et il peut fort bien remonter avec le déroulement de la campagne officielle. À la base, UKIP est une scission du centre-droit reflétant des divisions très anciennes au sein du Parti conservateur lui-même. L’aide droite du Parti conservateur a toujours eu un problème avec les projets (aujourd’hui abandonnés) de réformes de Cameron, qu’il s’agisse du mariage homosexuel, du « verdissement » de sa communication et de ce qu’elle pense être un euro-scepticisme faible et vacillant. La Droite du Parti conservateur a également fort mal réagi à l’éviction d’Owen Patterson (7) – qui niait le problème du changement climatique et était totalement eurosceptique – de son poste de secrétaire à l’environnement.

La droite du Parti conservateur est très attirée par le cœur du message raciste, anti-immigré et anti-Union européenne du Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni. Et Cameron n’a aucune réponse à cela. Et quand il s’aventure sur des thèmes racistes, il est immédiatement épaulé par UKIP. Et le Parti travailliste ne fait pas mieux.

La montée du Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni n’a été possible que grâce à un glissement à droite de tout l’éventail politique au cours des cinq dernières années et aussi grâce à la complaisance des médias qui ont fait allégeance à Farage (8) et lui ont offert le statut d’homme politique incontournable. On a autorisé le Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni à donner au racisme une apparence respectable.

Combien de sièges au Parlement peut obtenir UKIP, compte tenu du mode de scrutin ? C’est une toute autre question. Cinq ou six, avec beaucoup de chance. Cela ne signifie pas, pour autant, que le Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni ne jouera pas un rôle important dans le cas où les Conservateurs seraient le premier parti mais sans avoir la majorité absolue. Une coalition entre le Parti conservateur et le Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni, peut-être avec le DUP (9), est le cauchemar qui peut résulter de ce scrutin. Et les Conservateurs ont refusé d’éliminer cette hypothèse. Le DUP a annoncé son soutien à un gouvernement conservateur en échange d’un milliard pour l’économie d’Irlande du Nord.

Un autre aspect – dont les Conservateurs se plaignent en toute occasion après leur bataille pour conserver l’Ecosse au sein du Royaume-Uni – est le rôle majeur que va jouer le Parti National Ecossais au sein du nouveau Parlement. Le SNP pourrait être en position forte aussi bien pour maintenir en place un gouvernement travailliste minoritaire  que pour le déstabiliser - ainsi que l’a indiqué Alec Salmond (10) – et ramener un gouvernement minoritaire conservateur. Le SNP a également évoqué une « alliance progressiste » au Parlement avec les Verts en Angleterre et Plaid Cymru (11) au Pays de Galles.

Un gouvernement travailliste dont la survie reposerait sur le SNP constitue un cauchemar aussi bien pour la droite que pour le Parti travailliste. Bien qu’étant lui aussi un parti de l’establishment, le Parti national écossais est bien plus à gauche que le Parti travailliste. Il se prononce contre l’austérité et réclame la fin du programme Trident. Cela constitue une perspective dont la Gauche en Grande-Bretagne devrait se réjouir dans la mesure où elle ouvrirait le champ politique et créerait de nouvelles opportunités. Cela pourrait même apporter au débat politique anglais un peu du radicalisme et de l’enthousiasme qui ont tellement inspiré la campagne du référendum.

En ce qui concerne Socialist Resitance, pour les élections législatives comme pour les élections locales de Mai prochain, la tâche la plus importante est de soutenir et de promouvoir les candidatures présentées par Left Unity, dont celles qui sont communes avec TUSC (12), lorsque c’est possible. Comme à l’étape actuelle des candidatures de ce type sont en nombre limité, nous déciderons de nos consignes de vote circonscription par circonscription.

Notre objectif est d’obtenir le vote le plus important possible en faveur de la Gauche, notamment autour des candidats qui s’opposent aux restrictions budgétaires, à la guerre, aux privatisations et à toutes les mesures anti-ouvrières. C’est pourquoi nous voterons pour des socialistes crédibles, des Verts de gauche, des candidats de la gauche radicale, des candidats opposés aux coupes budgétaires et partisans de la défense du système public de santé - notamment les candidats du NHAP (13) - et pour des candidats spécifiques de la gauche travailliste. Nous voterons pour les candidats crédibles de TUSC ou de Respect, sauf lorsqu’il existe une autre candidature mieux placée, plus à gauche ou écologiste de gauche. Malheureusement, les tentatives de TUSC et d’autres de se présenter sans prendre en considération l’existence de forces suffisantes sur le terrain a abouti à ce que certains candidats de gauche manquent de crédibilité.

Lorsqu’il n’y a pas la possibilité de soutenir une candidature de gauche crédible telle qu’évoquée ci-dessus, Socialist Resistance appellera à un vote critique en faveur du Parti travailliste afin de s’opposer aux Conservateurs et au Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni et de se tenir ainsi aux côtés des millions de travailleurs qui veulent les arrêter. En Ecosse, notre soutien prioritaire ira au Parti socialiste écossais (SSP) là où il se présente. Au Pays de Galles, en règle générale, nous voterons pour Plaid Cymru, contre les candidats néo-travaillistes.

Un Parlement « suspendu » où aucun parti n’a la majorité absolue reste une issue hautement probable. Left Unity doit se construire sur la base de ses modestes efforts actuels pour soutenir la résistance à l’offensive de l’austérité, quel que soit le gouvernement ou la coalition qui émergera. Il faut préparer les batailles à venir, dont les élections de 2016 ainsi que toute nouvelle élection législative qui pourrait avoir lieu dans un futur proche.

L’une des raisons pour lesquelles, en Grèce, Syriza a été capable de passer de 4% à 35% des suffrages en seulement cinq ans est que, tout en construisant des mobilisations à la base, Syriza a souligné la nécessité d’une solution au niveau gouvernemental à la crise politique et sociale. La gauche britannique serait bien avisée de retenir cette leçon.

Alan Thornett

 

2) C’est l’Ecosse, idiot !

Le slogan conçu par l’équipe de campagne de Bill Clinton en 1992 – « C’est l’économie, idiot ! » - visait à souligner la question clé sur laquelle Clinton avait bien l’intention de battre le Président sortant, George Bush père.

La campagne électorale actuelle au Royaume-Uni pourrait très bien être résumée ainsi : « C’est l’Ecosse, idiot ! »

Le débat télévisé de la semaine entre les dirigeants politiques l’a démontré, sans doute aucun. Selon les sondages d’opinion après le débat, Nicola Sturgeon, porte-parole du Parti national écossais (SNP), s’est bien débrouillée. Deux mille nouveaux militants ont rejoint le SNP. Nicola Sturgeon a été accueillie en triomphe lors de son retour à Edinburgh. Et la perspective d’un SNP arbitre du pouvoir au Parlement déclenche l’hystérie du Telegraph et du Mail.

Mais, il n’y a pas que la presse conservatrice à perdre son calme à propos du SNP. Toute la classe politique anglaise est terrifiée par le fait que la mobilisation populaire qui a nourri la campagne pour le « Oui » se poursuit aujourd’hui avec force, sous forme de soutien au SNP à tel point que, non seulement celui-ci va être en position d’arbitre dans le nouveau Parlement, mais qu’il sera également en position de rouvrir le débat sur l’indépendance de l’Ecosse, éventuellement avec un nouveau référendum.

Ainsi, la survie du Royaume-Uni est à nouveau en jeu, juste au moment où la classe politique pensait cette question avait été réglée par la victoire du « Non » au référendum.

Le Parti travailliste et unioniste

La cause immédiate de la crise ne vient pas des Conservateurs et du parti unioniste qui ont maintenant presque disparu d’Ecosse, mais de la décision de la direction du Parti travailliste de détruire sa propre base au nom de la défense de l’Union (avec l’Angleterre). Le vote « Oui » au moment du référendum était encore plus fort dans les bastions travaillistes que dans ceux du SNP.

La vérité est la suivante : les électeurs travaillistes voient une opportunité de voter pour un parti qu’ils considèrent à gauche du Parti travailliste  sur des sujets comme l’austérité et la guerre et ils vont s’en saisir à pleines mains.

Le Parti travailliste écossais n’y peut rien. Son soutien désastreux à la campagne pour le « Non » a encore été aggravé par le choix, comme nouveau dirigeant du parti en Ecosse, de Jim Murphy, un supporter extrémiste de Tony Blair et doyen de la très droitière Société Henry Jackson (14). Il faudrait rouvrir de nouvelles mines de sel si l’on voulait remplacer celui que cette décision a jeté sur les plaies des électeurs travaillistes qui ont voté « Oui ».

Même si les sondages n’ont qu’à moitié raison, le SNP va réduire le Parti travailliste à n’être plus que l’ombre de ce qu’il a été au nord de la frontière. Si les sondages ont plus qu’à moitié raison, alors les sièges anciennement occupés par Gordon Brown (15) et Alastair Darling vont tomber dans l’escarcelle du SNP.

Mais les questions les plus intéressantes posées par ce scrutin est moins ses conséquences sur la question écossaise que ses conséquences sur la vie politique anglaise.

Le pouvoir de la malédiction se dissipe

La montée du SNP en Ecosse a commencé à détruire la malédiction qui nous avait été jetée dans les années 80 : la malédiction de la « triangulation ». Egalement inventée à l’origine par Bill Clinton, la triangulation est l’idée que si vous voulez gagner une élection, il faut gagner les hésitants du centre. Pour cela, il faut ignorer ou minimiser l’importance de votre noyau dur de partisans : de toute façon, ils n’auront personne d’autre pour qui voter… Alors, il faut se concentrer sur les hésitants.

Tous les dirigeants travaillistes depuis Kinnock (16) ont été esclaves de cette notion. Les commentateurs politiques  et les médias l’ont transformée en règle absolue. En fait, c’est une erreur totale. Si vous motivez et mobilisez votre noyau dur de partisans, si vous créez un élan autour de revendications populaires, alors cela attirera les hésitants de votre côté plutôt que de vous attirer vers eux.  

En tout cas, près de vingt ans de pratique de la triangulation ont été contre-productifs parce que, sur la plupart des sujets, la conscience populaire se situe à gauche du paysage politique établi, ce qu’ont bien montré les enquêtes sur les positionnements sociaux britanniques. Et ce qu’a démontré en pratique la montée du SNP.

Au Sud de la frontière, tout ceci a semé le trouble dans la politique traditionnelle. Maintenant, tous les partis politiques tentent de mobiliser leur noyau dur plutôt que de chercher à gagner des hésitants insaisissables.

Cela s’est vérifié lors du débat entre les porte-parole. Farage a délibérément mis en œuvre ce que ses assistants appellent une « stratégie de choc brutal » afin de polariser le débat  et de consolider ses soutiens après plusieurs semaines de titres désastreux. Après le débat, un institut de sondage l’a désigné à la fois comme le meilleur et comme le pire intervenant, avec 25% d’opinons pour chacune de ces rubriques.

Cameron a adopté une stratégie défensive  consistant à ne pas s’engager dans le débat au-delà du strictement nécessaire dans l’espoir que cela lui permettra de préserver l’aura de sa fonction et de ne pas compromettre le soutien de sa base.

Aussi bien Leanne Wood (Cymru Plaid) que Natalie Bennett (Verts) doivent, à juste titre, se tenir à leur message de base pour progresser. N’importe quel petit parti qui apparaît pour l’une des premières fois sur un plateau télévisé national disposera d’une base potentielle plus grande que sa base habituelle simplement à cause de sa sous-exposition antérieure.

De façon plus surprenante, le Parti travailliste déroule désormais une campagne qui penche plus à gauche que cela n’a jamais été le cas depuis Kinnock. Naturellement, son programme économique ne rompt pas avec l’austérité. Bien sûr, en matière de politique étrangère, il ne rompt pas avec le consensus de Washington. Et il ne s’oppose pas non plus à la virulente  rhétorique islamophobe et anti-immigrés des Conservateurs. La soupe anti-immigration qui a été concoctée par le Parti travailliste - et que Ed Balls compte déguster en cas de victoire travailliste - constitue un rappel particulièrement répugnant de ce que sont vraiment les priorités de la direction du Parti travailliste. Toutes ces inflexions sont donc cosmétiques, mais cela ne signifie pas qu’elles soient sans importance.

L’argument principal de Miliband comme le matériel électoral local des travaillistes sont centrés sur le système public de santé, y compris avec une opposition à sa privatisation. Le Parti travailliste joue l’opposition aux contrats « zéro heure ». Sa réplique aux succès économiques brandis par les Conservateurs consiste à dénoncer la baisse du niveau de vie. Et lorsqu’il est défié par les grands patrons qui soutiennent le Parti conservateur, il riposte par une pétition de gens ordinaires. Aussi insuffisante que soit cette réponse, ce n’est pas celle qu’aurait donnée la direction travailliste lorsqu’elle était animée par Blair et Mandelson (17), qui étaient obsédés par la volonté de prendre les Conservateurs à peur propre jeu auprès du grand patronat.

Cela montre que si la triangulation n’est pas morte, elle est à l’agonie.

La Gauche et le scrutin

On pourrait en conclure que cela valide les arguments de ceux qui, comme Owen Jones (18) et la gauche syndicale, estiment que l’on peut redresser le Parti travailliste et le gagner à un véritable projet de gauche. Mais ce n’est pas le cas. L’abandon de la triangulation par la direction du Parti travailliste est plus formelle que réelle et dictée davantage par la nécessité que par les principes. Le Parti travailliste ne va même pas renouer avec son ancienne tradition social-démocrate parce que cela signifierait une rupture avec le néo-libéralisme. Cela nécessiterait d’avoir les tripes et le type d’organisation que possède Syriza. Et même cela est menacé de destruction. Le Parti travailliste est assez éloigné de cette trajectoire.

Mais, pour être juste, les différentes organisations à la gauche du Parti travailliste ne constituent pas une véritable alternative. Plus les élections approchent et plus la progression des Verts se fragilise, car de nombreux électeurs traditionnels du Parti travailliste se rendent compte que le seul moyen de se débarrasser des Conservateurs est de voter travailliste. La réintégration dans le dictionnaire du Parti travailliste de quelques termes relevant d’un langage de classe atténué va mettre la pression sur les Verts, de même d’ailleurs que la possibilité que le SNP force le Parti travailliste à adopter un cours plus radical après les élections. De même qu’il existe des candidats Verts pas très intéressants, il existe aussi de bons candidats Verts et, dans ce cas, aucun doute : la gauche doit les soutenir. Mais cela ne constitue pas une stratégie globale convaincante.

A moins que des candidats de Tower Hamlets First (19) ne se jettent dans la bataille comme la rumeur en a couru, il n’existe aucune force de gauche crédible pour relever le défi. Les autres organisations de gauche resteront cantonnées à des résultats qui ne leur permettent même pas de récupérer leur caution…

Les tendances basistes de rejet des élections ne font pas non plus recette. Des millions de travailleurs s’investissent dans le processus électoral, alors que d’innombrables générations de leurs ancêtres se sont battues pour avoir le droit d’y participer. Dans ces conditions, prétendre se détourner des élections est la preuve d’une arrogance colossale.

Et même si les élections sont une forme secondaire de lutte, elles ont néanmoins leur importance. Surtout lorsque l’enjeu concerne non seulement le gouvernement mais aussi la structure même de l’Etat, comme c’est le cas en mai prochain.

Alors, quelle approche raisonnable  pour la Gauche ?

D’abord, il faut engager le débat. Les arguments portés par la Gauche sont solides. Nous affirmions que le système était cassé et c’est bien le cas. Nous affirmions que des mobilisations de masse pourraient produire de nouvelles alternatives et c’est ce qui s’est passé en Ecosse. Nous affirmions que le Parti travailliste était condamné à l’autodestruction s’il ne rompait pas avec l’austérité et la guerre et c’est ce qui se passe sous nos yeux. Nous affirmions qu’il y avait une vie après la triangulation : nous y voilà !

Ensuite, il faut s’organiser. L’effondrement du vieux système de Westminster crée un espace politique plus large pour la Gauche. Ce n’est pas encore un espace électoral, mais cela pourrait le devenir rapidement à l’issue du scrutin. De plus, au-delà du domaine électoral, cet espace existe d’ores et déjà. Le simple fait qu’existent des partis opposés à l’austérité et à la guerre, présentant des points de vue alternatifs - et que l’un d’entre eux puisse être en position déterminante pour permettre au Parti travailliste de rester au pouvoir - modifie globalement la situation politique et facilite la construction de mouvements extra-parlementaires de résistance sur ces thèmes. La manifestation contre les Tridents à Glasgow après Pâques, où Nicola Sturgeon a pris la parole, le montre bien.

Et, de toute façon, c’est de ces mouvements que peut surgir un véritable défi électoral.

John Rees

 

3) La montée des partis verts en Grande-Bretagne

Le nombre de membres et de sympathisants des partis verts en Grande-Bretagne – le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles (GPEW) et le Parti Vert Ecossais (SGP) – a augmenté de manière spectaculaire. Le nombre de membres du Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles a doublé au cours de la dernière année et atteint aujourd’hui 54.500. Ce qui en fait le quatrième parti le plus important en Grande-Bretagne, devant les Libéraux Démocrates ou le Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni (UKIP). Les Verts ont aussi progressé dans les sondages d’opinions, atteignant récemment 10%, nettement devant les Libéraux Démocrates, ce qui a conduit les grands médias à proposer de les inclure dans les débats télévisés.

Dans la dernière période, les adhésions de jeunes aux Verts ont explosé. Les Jeunes Verts (qui constituent aujourd’hui une organisation de jeunesse autonome) sont passés d’un millier en 2014 à 14.000 aujourd’hui. Cela s’est vérifié le 7 mars lors de la manifestation « C’est le moment d’agir » : de gros bataillons de jeunes ont participé à la manifestation derrière les banderoles et les drapeaux du Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles.

En Ecosse, le Parti Vert Ecossais - qui est une organisation différente du Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles -  a connu une croissance de ses effectifs de 700% au cours des dernières années, pour atteindre 8500 membres. Si le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles avait proportionnellement à la population concernée le même nombre de membres, il en compterait aujourd’hui environ 90.000. Cette situation reflète le rôle important, en première ligne, joué par le Parti Vert Ecossais dans la campagne pour le « Oui » au référendum, un facteur qui a également accru leur audience en Angleterre et au Pays de Galles.

De fait, Patrick Harvie, le dirigeant du Parti Vert Ecossais a joué un rôle central  (et très positif) dans la campagne pour le « Oui », à tel point qu’il en a été en pratique un des principaux organisateurs.

Au Pays de Galles, le nombre de militants du Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles a quadruplé au cours de l’année passée. Dans les sondages, ils sont crédités de 6%. Ils ont rejeté la proposition de Plaid Cymru d’appeler à voter pour Plaid Cymru dans les circonscriptions où ce dernier pouvait l’emporter, malgré le fait que Plaid Cymru appelle à voter pour les Verts en Angleterre.

Il existe de nombreuses raisons qui expliquent cette croissance des partis verts. Les Verts (en Angleterre et au Pays de Galles comme en Ecosse) ont connu ces dernières années un glissement à gauche, en réaction à la mise en œuvre de l’austérité, ce qui leur a permis de profiter de l’espace pour une alternative radicale existant à la gauche du Parti travailliste. Ils ont aussi profité de la crise des partis de l’establishment, notamment celle du parti libéral démocrate qui avait gagné le soutien des jeunes à cause de son positionnement contre la guerre et contre les droits d’inscription, autant de terrains sur lesquels il a capitulé en entrant au gouvernement.

Un autre facteur est la prise de conscience grandissante au sein de la jeunesse de la crise environnementale et de l’importance des questions écologistes. Un facteur qui ne peut que prendre encore plus d’extension à l’avenir. De toute façon, après plusieurs décennies de thatcherisme, de blairisme et de leurs successeurs avec ce que cela implique de dépolitisation, beaucoup de jeunes trouvent que les partis verts constituent une option plus facile à prendre en considération que de rejoindre directement des organisations socialistes (ou révolutionnaires) plus radicales, dont aucune ne connaît actuellement de telles progressions.

Les Verts, en dépit de tous les efforts des médias, ont aussi un profil public plus élevé que la gauche socialiste. Caroline Lucas (20) a joué un rôle très positif depuis son élection au Parlement (en réalité depuis plus longtemps) en poussant les Verts à gauche. Natalie Bennett (21) a complété ce mouvement depuis son accession à la tête du Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles. Le débat sur les élections législatives a aussi aidé au recrutement : des gens ont adhéré par solidarité quand il est apparu que les Verts pouvaient être éliminés.

Left Unity et les Verts

Tout cela signifie que les Verts attirent une grande partie du soutien dont nous espérions qu’il irait à Left Unity, des gens qui seraient sa base naturelle. Cela se produit malgré le fait que Left Unity est un parti beaucoup plus démocratique (c’est-à-dire un bien meilleur modèle sur lequel construire) et est opposé de façon beaucoup plus cohérente aux restrictions budgétaires et au néolibéralisme. En un mot : c’est un parti plus cohérent tant par son programme que par sa pratique.

La question posée est donc de savoir comment Left Unity peut se construire ou se maintenir dans de telles conditions. Le danger est que, au sein de Left Unity, les courants ultra-gauches tentent de pousser Left Unity à gauche et le forcent à déserter l’espace dans lequel on construire un parti large.

De toute façon, le soutien que les Verts ont conquis ne se reflétera pas de façon équitable aux élections législatives où les Verts - comme d’autres partis plus petits - vont une nouvelle fois être victimes du système électoral antidémocratique (majoritaire à un tour). Les Verts peuvent très bien dépasser les Libéraux Démocrates en nombre de suffrages et n’obtenir qu’une fraction de leur nombre d’élus (même si, pour les Libéraux Démocrates, ce nombre va se réduire significativement). Si le mode de scrutin était démocratique, le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles disposerait d’un groupe parlementaire conséquent depuis plusieurs années.

Beaucoup de nouveaux électeurs des Verts viennent de ceux qui en 2010 ont voté pour les Libéraux Démocrates. Ce qui inclut très probablement d’anciens électeurs travaillistes qui s’étaient tournés vers les Libéraux Démocrates après la guerre en Irak (2003) et les avaient soutenus à cause de leur opposition proclamée aux droits d’inscription universitaires ainsi qu’à un discours ponctuel anti-austérité pendant la période du gouvernement travailliste.

Cette source de soutien aux Verts peut être essentiellement un phénomène passager dû à leur image de parti anti-austérité le plus important. D’ailleurs, il est significatif qu’à la suite de quelques difficultés rencontrées par les Verts pour présenter des candidats, leurs résultats dans les sondages ont fléchi au bénéfice des Libéraux Démocrates. Certains, dans l’aile droite des Verts, voudront cultiver ce sillon et renforcer la perception des Verts comme une opposition « non socialiste » afin d’occuper l’espace autrefois occupé par les Libéraux Démocrates.

De toute façon, le soutien aux Verts parmi les jeunes électeurs, les 18 à 24 ans (dont une majorité n’a pas voté en 2010) a connu une croissance spectaculaire. Un sondage d’opinion récent, réalisé pour le Conseil de la Jeunesse britannique, crédite les Verts de 19%, à peine derrière les Conservateurs et nettement devant UKIP ou les Libéraux Démocrates. Dans la catégorie des diplômés récents (en gros, la tranche 21 à 24 ans), le soutien aux Verts monte à 25%, ce qui reflète la radicalisation d’une génération qui s’est mobilisée contre l’augmentation massive des droits d’inscription après le scrutin de 2010. Le défi majeur pour les Verts est de transformer cette base de sympathie en votes qui reflètent leurs aspirations radicales - alors même que les dernières modifications de l’inscription sur les listes électorales ont conduit à une moindre inscription des nouveaux électeurs.

Une évolution progressiste

Alors, comment considérer ces évolutions ? La première chose à dire à propos de cette croissance des Verts en nombre d’adhérents et en popularité dans les sondages d’opinions est qu’il s’agit d’une évolution progressiste du débat politique en Grande-Bretagne. Une évolution progressiste que les partisans du socialisme doivent saluer. Cette évolution renforce les mouvements de Gauche, progressistes et opposés à l’austérité. Elle participe du développement de la radicalité à la Gauche du Parti travailliste. Cela est grandement facilité par l’évolution à gauche des partis verts.

Par exemple, le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles ne s’est pas contenté d’évoluer vers la gauche (avec en son sein un développement manifeste des courants de gauche) : il a aussi accru ses domaines d’intervention, au-delà de son engagement central sur l’environnement.

Bien que profondément favorable à l’Union européenne, ce parti s’est opposé depuis le début à l’austérité ; il a participé aux différentes campagnes contre l’austérité, dont l’Assemblée populaire. Il a aussi participé à la Coalition pour l’arrêt de la guerre, réclamé la fermeture de la base des Tridents ainsi qu’une diminution massive du budget militaire. C’est un parti anti-raciste et pro-immigration, partisan de l’ouverture des frontières, même si l’on peut s’interroger sur sa capacité à défendre jusqu’au bout cette position lorsque la pression de la campagne électorale se fera plus forte.

Il revendique la renationalisation des chemins de fer, l’arrêt de la privatisation du système public de santé, l’augmentation à 10 livres du salaire horaire minimum, l’obligation pour les employeurs de reconnaître le fait syndical.

Le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles soutient aussi la perspective d’un revenu citoyen, une proposition qui a mis en difficulté Natalie Bennett lors de l’émission politique dominicale de la BBC. Il est peu probable que cette revendication figure dans leur programme électoral…

Tout cela fait du Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles un parti dont la meilleure qualification est « social-démocrate de gauche », assez semblable à Plaid Cymru, avec un profit écologiste fort.

Certains mettent en avant le fait que les Verts ne sont pas des partis de la classe ouvrière. La grande majorité des membres des partis verts et beaucoup de ceux qui votent pour eux doivent vendre leur force de travail, tout autant que les partisans du Parti travailliste, de Left Unity  ou de n’importe quel groupe d’extrême gauche. La défense de l’environnement est un sujet qui concerne la classe ouvrière tout autant que les salaires ou les conditions de travail. Certains soulignent aussi l’absence de liens traditionnels des Verts avec le mouvement syndical, à la différence des travaillistes. C’est une vision très statique et mécaniste de ce qu’est un parti ouvrier… d’autant plus qu’il existe aujourd’hui de nombreux partis ouvriers qui ne sont pas en position d’avoir des liens avec les syndicats.

Bien qu’ils ne soient pas originaires du mouvement syndical, les écologistes aspirent à construire des liens avec lui et agissent activement pour y parvenir comme le montre la candidature de Peter Pinkney, président du RMT (22), au nom du Parti Vert dans la circonscription de Redcar. Il a pris cette décision après avoir assisté il y a deux ans à la Conférence nationale du Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles et avoir côtoyé Caroline Lucas lors de la campagne pour la renationalisation des chemins de fer.

Aussi bien le Parti vert écossais que le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles ont progressivement accru leurs liens avec le mouvement syndical. Sur de nombreux sujets, ils ont maintenant une orientation pro-syndicale, même s’il leur reste du chemin à faire. Le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles a récemment créé au sein de son Exécutif national un poste de responsable des relations avec les syndicats, après une longue campagne menée par leur commission syndicale. C’est Romayne Phoenix, de la Gauche des Verts, qui est la première titulaire du poste et, en particulier, responsable du travail avec Peter Pinkney. Cette année, pour la première fois, les Verts seront présents à la conférence du Trade Union Congress, la confédération des syndicats.

Aussi bien le Parti vert écossais que le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles se sont réjouis de la décision de la principale formation politique écologiste grecque de rejoindre les listes de candidats Syriza, ce qui leur a permis d’avoir un élu et une certaine influence sur le gouvernement. Et cela reflète bien l’opinion de la majorité de leurs adhérents.

Tout en constituant un développement progressiste pour la gauche britannique, la montée des partis verts ne résout pas le problème d’une alternative de gauche large au néolibéralisme, comme Syriza en Grèce, le Bloc de Gauche au Portugal, l’alliance Rouge Verte au Danemark et, bien sûr, Left Unity en Grande-Bretagne. Bien que cela constitue une réponse à l’apparition d’un espace à la gauche du Parti travailliste, cela n’est pas une solution en termes de parti large de la gauche radicale, nécessaire pour construire une alternative socialiste.

Brighton

Le principal handicap est l’existence d’une importante aile conservatrice qui n’acceptera jamais la transformation des Verts en un parti de ce type. Et aussi le fait que le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles est organisé de telle manière que cette aile conservatrice – très représentée parmi les élus municipaux – a les mains libres lorsqu’elle est en position d’exercer le pouvoir au niveau local. Les statuts du Parti accordent aux sections locales un droit à l’autonomie en ce qui concerne la  politique locale, même si cela concerne des coupes budgétaires, comme cela a été le cas à Brighton. Cela constitue un obstacle majeur à la transformation du Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles en alternative de gauche radicale (ou de gauche conséquente).

La situation à Brighton et le soutien des Verts au maire de Bristol, favorable à l’austérité, constituent des éléments de discrédit pour le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles et menacent son développement futur, si ces tendances perdurent et s’étendent ce qui risque de se produire si les écologistes augmentent leur nombre d’élus lors de prochaines élections locales.

Bien sûr, cela fait débat au sein du Parti vert : Caroline Lucas est en désaccord avec la trajectoire politique de la direction du Conseil de Brighton, pas exemple. Tout comme Natalie Bennett. Jusqu’à maintenant, les tentatives menées par la gauche - notamment la Gauche des Verts – de contester cette orientation ont échoué, parfois de peu. Les élections municipales de cette année à Brighton peuvent très bien provoquer un réveil du reste du parti, bien que la coïncidence entre les élections municipales et les élections législatives (où Caroline Lucas va défendre son siège) brouille beaucoup la situation.

Alors, quelle doit être l’attitude des partisans du socialisme par rapport aux Verts ?

Nous devrions travailler avec les Verts dans les différentes campagnes de mobilisation et encourager Left Unity à faire de même. Nous devrions proposer à Left Unity de rechercher des accords électoraux lorsque c’est possible.

Un autre problème, dû à l’aile conservatrice de ce parti, est leur politique sectaire très ancienne de refus de toute alliance électorale avec les autres partis de gauche. Néanmoins, la décision adoptée par la dernière conférence nationale, en mars 2015, d’amender les statuts pour autoriser des candidatures communes reflète la contestation grandissante de cette orientation au sein même du parti.

A court terme, cela peut déboucher sur des candidatures communes avec le National Health Action Party, ce qui pourrait être très significatif. Par exemple, l’année prochaine lors des élections à l’Assemblée de Londres, à des endroits comme Lewisham : le NHAP s’est présenté à Londres aux élections européennes et a connu un succès modeste en dépassant 1%. Si Left Unity accroît son audience électorale, cela ouvrira la possibilité d’une coordination avec le Parti vert. Une possibilité à prendre en compte positivement, tout en gardant à l’esprit les difficultés qui pourraient survenir.

Bien sûr, une augmentation de la représentation parlementaire du Parti Vert (lors du prochain scrutin) - ainsi qu’au sein des Parlements écossais et gallois en 2016 - serait une bonne nouvelle. Car même si les nouveaux élus verts n’étaient pas issus de la gauche du parti, ils représenteraient un parti au positionnement de gauche, qui joue un rôle progressiste et auquel, du fait du système électoral, on refuse la représentation à laquelle il a droit.

Document adopté par le Conseil national de Socialist Resistance

Notes explicatives :

(1) UKIP : Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni, anti-immigrés et anti-UE

(2) Baptisé FPTP (first-past-the-post), le mode de scrutin est donc un scrutin majoritaire à un tour par circonscription. Le candidat arrivé en tête remporte le siège.

(3) Membre de l’aile droite du Parti travailliste, Ed Balls fait partie du « cabinet fantôme » d’Ed Milliband  en tant que (futur) ministre des finances et du Trésor.

(4) Fondée en 2007 par la fusion de plusieurs fédérations syndicale (dont celles organisant les travailleurs des transports et de l’industrie privée), Unite est la principale fédération syndicale britannique.

(5) George Osborne est l’actuel ministre des finances et du Trésor du gouvernement de David Cameron.

(6) Conseiller en stratégie et communication politique, Lynton Crosby dirige la campagne du Parti conservateur.

(7) Ministre de l’environnement du gouvernement Cameron de septembre 1012 à juillet 2014, Owen Patterson est connu pour ses positions extrêmes favorables aux OGM et à l’exploitation des gaz de schistes.

(8) Nikel Farage est le principal dirigeant du Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni (UKIP).

(9) Le Democratic Unionist Party (DUP) représente les protestants d’Irlande du Nord favorables au maintien de l’Irlande du Nord au sein du Royaume-Uni.

(10) Principal dirigeant du Parti national écossais, Alec Salmond a laissé à la place à Nicola Sturgeon à l’issue du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse (septembre 2014).

(11) Plaid Cymru – Parti du Pays de Galles – défend la langue galloise ainsi que la perspective de l’indépendance du Pays de Galles.

(12) La Trade Unionist and Socialist Coalition – Coalition syndicaliste et socialiste – est une coalition électorale qui regroupe des syndicalistes de gauche et des militants de la gauche radicale / révolutionnaire (notamment du Socialist Party et du Socialist Workers Party).

(13) Le National Health Action Party est un parti politique fondé en 2012. Hostile aux politiques d’austérité, son action est centrée sur la défense du système public de santé. 

(14) Présente aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne et fondée en hommage à Henry Jackson – un sénateur américain de l’époque de la guerre froide, violemment anticommuniste – la Société Henry Jackson est un think tank néo-conservateur partisan des interventions militaires occidentales.

(15) Gordon Brown a succédé en 2007 à Tony Blair à la direction du Parti travailliste et au poste de Premier Ministre, poste qu’il a quitté en mai 2010.

Alastair Darling a été ministre du Trésor et des Finances dans le dernier gouvernement travailliste.

Tous les deux élus de circonscriptions écossaises, ils ont mené campagne pour le « Non » à l’indépendance de l’Ecosse aux côtés des Conservateurs.

(16) Neil Kinnock a dirigé le Parti travailliste  au cours de sa longue période d’opposition, de 1983 à 1992, pendant les règnes de Margaret Thatcher et John Mayor.

(17) Avec Tony Blair et Gordon Brown, Peter Mandelson a été l’un des principaux artisans de la transformation néo-libérale du Parti travailliste.

(18) Journaliste au Guardian, Owen Jones est l’un des propagandistes les plus connus de l’aile gauche du Parti. En réponse à ceux qui dans la gauche radicale défendent la perspective de la construction d’une alternative de gauche indépendante du Parti travailliste, il oppose régulièrement la nécessité de reprendre en main ce parti et de le redresser.

(19) Tower Hamlets First est un parti politique local, créé lors des élections locales de 2014 à Londres. Son principal bastion est le district de Tower Hamlets où vit une importante communauté bangladaise.

(20) Principale dirigeante du Parti Vert, Caroline Lucas a été députée au Parlement européen de 1999 à 2010 avant de devenir la première députée écologiste élu au Parlement britannique en 2010.

(21) Natalie Bennett est aujourd’hui la dirigeante du Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles.

(22) RMT – Rail, Maritime & Transport - est le syndicat national des chemins de fer, de la marine et des transports. Marqué très à gauche, il a connu une croissance rapide au cours de la dernière décennie. 

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