Elections irlandaises de mai 2014 : un tremblement de terre politique

Des élections locales en Irlande ont eu lieu le 23 mai 2014, en même temps que celles pour le parlement européen et deux élections partielles pour le Dail, le parlement irlandais.

Aux européennes, les grands gagnants ont été Sinn Fein (+3 sièges) et des candidats indépendants, le grand perdant Fianna Fail (parti d’opposition de droite au parlement irlandais). Le parti au pouvoir, Fine Gael, a réussi à conserver ses 4 sièges, malgré une forte chute en pourcentage des voix (-8%). La gauche radicale, divisée, a perdu son seul siège. Un des deux sièges au Dail en jeu a été gagné par une candidate du Socialist Party (extrême gauche).

Pour mémoire, le gouvernement irlandais issu des élections législatives de 2011 est une coalition entre Fine Gael (droite) et Labour, aucun parti n’ayant obtenu une majorité absolue. Ces élections avaient témoigné de l’état d’instabilité du système politique après trois années de crise – une situation qui est confirmée par les élections de 2014.

L’article de Kieran Allen décrit bien la situation politique, complexe et fluctuante, dans ce pays dont on peut dire qu’il a été à la pointe de la ‘révolution néolibérale’ en Europe pendant les années du Tigre celte, puis une des premières victimes, avec d’autres pays comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal, de la crise économique et financière des années 2008 et suivantes. Il a paru dans le numéro 371 de Socialist Worker (Irlande) (juin-juillet 2014). Colin Falconer

Un ‘tremblement de terre’ politique en Irlande

Même si le vote en tant que tel ne permet pas de changer la société les résultats des élections locales et européennes en Irlande démontrent qu’un déplacement sismique dans la conscience politique est en train de s’opérer.

Ces résultats ne changeront pas la vie des gens. Le pouvoir au niveau local est concentré dans les mains de managers non-élus, rebaptisés CEOs (Chief Executive Officer, l’équivalent du pdg d’une société française).

La politique irlandaise est essentiellement clientéliste, et des élus qui pensent que le changement peut venir de l’intérieur de cette structure fondamentalement anti-démocratique se trompent. Ils finissent par voter des budgets austéritaires en échange de quelques ‘faveurs’ des gestionnaires professionnels.

Mais la nouvelle donne électorale aura des conséquences plus profondes et plus durables parce qu’elle sonne le glas du système irlandais bi-partisan et demi (2 ½-party system).

Entre 1932 et 2002, Fianna Fail obtenait en moyenne 45% des suffrages, et Fine Gael 30%. Les deux partis totalisaient donc les trois-quarts des suffrages. Le Labour Party (le ‘demi’) avait les faveurs de 11% des électeurs, et servait de temps en temps de force d’appoint à un des partis de droite.

En 2014 le contraste est énorme. FF et FG ont obtenu ensemble 49% des suffrages aux municipales, et 44% aux européennes. A Dublin, en faisant la moyenne des municipales et des européennes, ils ont atteint seulement 28%.

Il y a deux aspects majeurs de ce déclin.

La première est que Fianna Fail a perdu son hégémonie du vote ouvrier. Par le passé, ce parti a réussi à dominer la vie politique en s’implantant dans toutes les couches de la société. Entre 40 et 45% de la classe ouvrière votait pour lui, sur la base d’une perspective de développement national et d’avancées pour les salariés – une combinaison qui avait un appel particulier dans un pays autrefois colonisé.

Le krach de 2008 et les cadeaux faits aux banques et aux entreprises du bâtiment ont fait exploser cette hégémonie et il y a peu de chances que FF puisse la rétablir.

Aux élections locales, il a quand même eu 25% des voix et le plus grand nombre d’élus de tous les partis, mais son soutien était concentré dans les régions les plus rurales et les plus conservatrices. A Dublin il est tombé à 16% (et à 12% aux européennes).

La deuxième explication est le déclin remarquable de Fine Gael depuis 2011.

Avant l’effondrement du ‘Tigre celte’, FG jouait le rôle de l’équipe ‘B’ de la classe dirigeante. En cas de difficultés pour FF, un gouvernement de droite alternatif était possible, avec le soutien de petits partis et d’élus indépendants.

En 2011 il est passé en tête parce beaucoup d’électeurs pensaient que voter pour lui était le moyen le plus rapide de débarrasser le pays de Fianna Fail. Mais il n’a jamais eu une implantation important chez les salariés et aujourd’hui son assise électorale - concentrée dans les classes moyennes supérieures et les plus gros exploitants agricoles – s’est de nouveau rétrécie.

Enfin, il faut souligner l’échec du Parti travailliste, qui a obtenu seulement 7% des suffrages.

Sa base principale est parmi les classes moyennes/supérieures ‘progressistes’ et dans un moindre degré les couches supérieures de la classe ouvrière traditionnelle. Il a toujours été peu présent chez les ouvriers non-qualifiés, qui soutiennent désormais principalement Sinn Fein.

Même si son niveau à Dublin est un peu plus élevé que dans le reste du pays, il est aujourd’hui en-dessous de celui de la gauche radicale.

Si le Parti travailliste reste membre de la coalition au pouvoir (avec Fine Gael) il subira le sort du Parti Socialiste (PASOK) en Grèce.

Une politique anti-austéritaire éleve Sinn Fein en ‘parti de gouvernement’

Le grand gagnant de ces élections est Sinn Fein, et Gerry Adams a eu raison de revendiquer le titre de ‘plus grand parti irlandais’. Le parti a gagné parce qu’il a déployé une rhétorique anti-austérité qui tranche avec le consensus politique.

Le parti s’en est pris violemment au rôle de la ‘troika’ de Fianna Fail, Fine Gael et le Parti travailliste, les accusant d’avoir choisi le camp des classes supérieures contre les pauvres et les classes moyennes.

Deux personnalités du parti, Mary Lou McDonald et, dans un moindre degré, Pearse Doherty, ont su exprimer les sentiments de la majorité de la population.

La montée de Sinn Fein, donc, n’est pas principalement un reflet de sa politique nationaliste et ‘républicaine’ traditionnelle mais de son opposition à l’austérité. C’est même le candidat anti-establishment Luke Ming Flanagan, élu au parlement européen sur un programme de légalisation du cannabis et d’opposition à la corruption dans la police, qui a su le mieux canaliser le sentiment nationaliste de gauche, anti-Union Européenne, dans le pays.

Mais à côté de sa politique anti-austéritaire, il existe une autre face de Sinn Fein qu’on souligne rarement.

En effet, SF se présente comme un parti de gauche ‘crédible’, capable de négocier avec les représentants de l’establishment, à la différence de la gauche radicale. En d’autres termes, comme un parti de gouvernement.

Cet aspect de sa politique influence tout ce qu’il fait. Il a accepté les restrictions de l’UE sur les dépenses publiques et base sa politique économique sur la réduction du déficit public à 3% d’ici 2016.

Il propose une série de mesures pour taxer les hauts revenus et la richesse non-productive mais évite soigneusement de s’attaquer directement au capital sous la forme d’un impôt supplémentaire sur les bénéfices ou de la nationalisation. Il ne demande pas une augmentation de l’impôt sur les entreprises, ni la nationalisation des champs pétroliers ou d’autres ressources naturelles.

En d’autres termes, SF joue selon les règles du système capitaliste et cherche à gérer celui-ci plus équitablement. Ce désir d’être accepté comme des gérants politiques s’étend jusqu’à la culture de l’élite. Quand le républicain Martin McGuinness loue le rôle de la reine Elizabeth dans le processus de paix en Irlande du Nord cela peut paraître étrange. Mais cela découle d’un calcul politique (dont McGuinness est familier) car le but est de démontrer que son parti respectera l’étiquette quand il faut s’asseoir à table avec des représentants de cette élite.

La principale différence entre SF et la gauche radicale est que le premier considère les mouvements de contestation comme une force d’appoint pour ses députés au parlement. Ainsi, il s’opposa à la ‘property tax’ mais refusa d’appeler au refus de paiement en disant que le but du mouvement était de permettre la formation d’une majorité au parlement contre l’impôt.

De la même manière, SF s’opposera à l’introduction de charges pour l’eau mais ne poussera pas au ‘pouvoir populaire’ comme mécanisme principal pour faire reculer le gouvernement. A la place, il promet que la loi sera abrogée par un gouvernement de Sinn Fein.

Dans le climat politique actuel, le ‘réalisme’ de Sinn Fein s’accorde avec l’humeur des travailleurs. Ceux-ci se radicalisent vers la gauche, mais dans un contexte où c’est la démoralisation qui prévaut. Ils ont subi de lourdes défaites parce que les dirigeants syndicaux avaient renoncé à une politique de contestation.

Dans une telle situation, seule une minorité a la conviction qu’ils ont le pouvoir de battre le gouvernement.

L’’état de grâce’ dont bénéficie actuellement Sinn Fein ne durera pas indéfiniment – mais il continuera jusqu’à ce que les travailleurs apprennent qu’il est prêt à des compromis avec l’élite du pays, ou qu’ils aient la confiance de se battre.

A quoi ressemblerait un gouvernement de Sinn Fein ?

Après les élections municipales, Fianna Fail et Fine Gael ont abandonné, dans quelques villes, leur rivalité traditionnelle pour faire bloc contre des éléments plus radicaux, en s’attribuant tous les postes clé au sein des exécutifs.

Dans d’autres cas, comme à Dublin, SF a pris l’initiative et a formé des pactes avec les travaillistes et les Verts – deux partis institutionnels qu’il avait vivement dénoncés avant les élections.

Ces deux cas indiquent de possibles scénarios pour la suite. FF et FG pourraient être obligés de s’allier, mais cela risquerait d’exposer l’hypocrisie du jeu politique irlandais.

Ou SF pourrait essayer de bricoler une coalition majoritaire de ‘gauche’ allant des indépendants ou des travaillistes jusqu’à Fianna Fail. Il semblerait que cette solution a les faveurs de sa majorité, mais ils n’ont pas exclu une simple coalition avec FF.

La politique de Sinn Fein est compatible avec les intérêts du capitalisme irlandais, mais le problème est que l’économie européenne est entrée dans ce qui semble être une longue période de stagnation.

Le capitalisme irlandais semble pouvoir reprendre son souffle pour l’instant parce qu’il existe une quantité énorme de fonds internationaux qui cherchent un refuge temporaire qui fournit un meilleur rendement que les très faibles taux d’intérêt disponibles ailleurs. Une partie de ces fonds a été attirée vers l’Irlande sous la forme de ‘fonds vautour’ (vulture funds) qui gonflent le marché immobilier et ceci explique pourquoi les rendements obligatoires sont si faibles.

Mais cette situation ne durera pas longtemps, et l’entrée de Sinn Fein au gouvernement aura lieu probablement à un moment où le capitalisme irlandais sera toujours touché par la crise et la stagnation.

Si le parti a exclu la possibilité de s’attaquer aux bénéfices du capital, il sera obligé de réduire encore plus le niveau de vie des travailleurs.

Ce scénario malheureusement trop réaliste souligne la nécessité pour la gauche radicale de croître en même temps que Sinn Fein.

La montée de la gauche radicale

Deux organisations, People Before Profit [une alliance animée par le SWP] et l’Alliance Against Austerity [créée par le Socialist Party, un groupe trotskiste], ont réussi une percée modeste, avec 29 élus locaux à quasi égalité entre elles et 15% des voix à Dublin – le double du score du Labour Party.

Il est important que ces deux organisations, avec d’autres groupes de gauche et des indépendants, commencent à discuter des modalités d’un travail commun dans les mouvements sociaux et de quel type d’accord électoral sera possible à l’avenir.

Une difficulté à cela pourrait être les critiques formulées contre People Before Profit et le SWP pour avoir présenté Brid Smith, une activiste connue et élue locale, aux élections européennes dans la même circonscription que Paul Murphy, député européen sortant du Socialist Party – et par la même occasion de l’avoir empêché de conserver son siège.

Il faut se rappeler, cependant, que ce fut le Socialist Party qui a quitté l’United Left Alliance (une coalition électorale composée du SWP, du SP et d’autres) après des désaccords avec la députée au parlement irlandais, Clare Daly (une ancienne dirigeante du SP).

En l’absence d’un tel cadre pour trouver un accord sur les candidatures, chaque organisation a dû poursuivre sa propre stratégie.

Il n’y a aucune preuve, d’ailleurs, que Murphy aurait être élu sans la candidature de Smith. Les bases électorales de chaque candidat sont différentes. Il n’est donc pas possible de faire une simple addition des chiffres pour démontrer qu’un des deux candidats aurait gagné si l’autre s’était désisté.

La vérité, c’est que la gauche radicale dans cette élection a été rattrapée par la montée en puissance de Sinn Fein et la capacité d’une candidate comme l’indépendante Nessa Childers d’attirer des voix de toutes les catégories de l’électorat.

Il est de toute façon important de regarder vers l’avenir et la possibilité d’initiatives unitaires. Mais en attendant, People Before Profit entre dans une période de croissance importante. Dès le début, nous nous sommes engagés à ne voter aucun budget qui implique des restrictions supplémentaires, et à ne jamais former d’alliance avec les partis de droite.

PBP est une alliance entre des socialistes révolutionnaires et des militants issus d’une multitude de luttes. C’est une force qui n’est pas basée sur un programme étroitement économique, mais qui soutient des revendications sociales d’égalité et de justice.

La priorité immédiate est d’aider à construire a résistance aux nouvelles charges liées à l’utilisation de l’eau.

Les positions que nous avons gagnées sont utiles principalement comme une plate-forme pour encourager le ‘pouvoir populaire’  afin de résister contre l’offensive de l’establishment.

En même temps, il est urgent de casser la mainmise du Labour Party sur les syndicats.

Une campagne doit être organisée pour la désaffiliation de SIPTU d’un parti qui a participé aux attaques contre ses propres adhérents.

Dans l’immédiat, les perspectives pour la gauche radicale irlandaise sont excellentes. C’est le moment de construire nos organisations afin de profiter des changements dans le paysage politique.

Kieran Allen. Professeur de sociologie à University College Dublin, dirigeant du Socialist Workers Party (Irlande), auteur de The Politics of James Connolly et Marx and the alternative to capitalism. Titre en anglais : A Seismic Shift in Ireland’s Political Landscape

 

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