Emancipation : une équation à plusieurs inconnues

Je voudrais ici discuter de certains passages qui me semblent problématiques à propos de l’article de Michel Husson dans Contretemps N° 38 (dossier « Transition », l’article : « Le droit à l’emploi pour une autre société »). Mais aussi interpeller ou pousser plus avant ce qu’écrit Antoine Artous dans le même numéro sur la « dialectique du temps de travail et du temps libre » dans sa lecture de Marx.

Ces commentaires me permettront aussi de parler de deux ouvrages importants récemment parus sur la question du travail, écrits par Alexis Cukier et Thomas Coutrot. En effet, l’article de Michel Husson à l’inconvénient, à mon avis, de ne pas tenir compte des débats sur les dégâts du néolibéralisme sur le travail. Il ne parle que d’emploi, jamais de travail.  Pourtant, il sait que ce débat existe et il a lui-même écrit des articles ou des passages sur cette distinction travail/emploi, ici évacuée.

La stratégie néolibérale du dévoiement du sens

Ainsi il met « revenu universel » et « salaire à vie » dans le même sac conceptuel en expliquant que tous les deux « se rallient à la thèse de la fin du travail ». Que tous les deux rejettent les « solutions démarchandisées » sous forme de « services publics ». Que tous les deux sont contre la « logique de la transition ». Cela serait évident pour Bernard Friot (partisan du « salaire à vie ») puisque son projet « comprend l’expropriation des capitalistes ».

Cette volonté d’assimiler, dès le début de cet article et sans jamais y revenir ensuite, les deux « projets qui connaissent un certain succès » est étrange. Toute personne qui s’intéresse à ces débats sait en effet :
- que les partisans de chacune de ses notions sont en conflit permanent sur le sens mis aux mots et sur la perspective sociale qui leur est sous-jacente. B. Friot a écrit des pages et des pages contre les partisans du revenu universel (Baptiste Mylondo, etc). Sur le site Réseau salariat qu’il a lancé, plusieurs contributions longues (par d’autres que Friot) argumentent très durement contre le revenu universel et sa posture d’acceptation, in fine, de la société libérale au nom de prétendus « choix personnels », allant même jusqu’à les qualifier de « libertariens ».

- qu’en aucun cas, Bernard Friot ne défend la thèse de la fin du travail. Au contraire !

Pour finir, Friot serait qualifié de « révolutionnariste » puisqu’il fait fi de la dialectique entre réformes et révolution. Certes, le dernier bouquin de B. Friot fait l’éloge de la période dite « révolutionnaire » du PCF au lendemain de la guerre. J’ai moi-même critiqué (dans un article paru sur le site d’Ensemble et auquel Friot a répondu) cette illusion rétrospective. Il semble que B. Friot a le souci, cette année, de prendre part au débat interne du congrès du PCF, dont il est membre, en prenant la posture de redonner du sens à la révolution pour sauver le parti à partir de son passé. Dans cette veine, Friot produira plutôt des réflexes identitaires, c’est-à-dire le contraire de la lucidité. On pourrait discuter de cela plus en détail, mais cela n’a pas beaucoup d’intérêt ici.
Mais au-delà des postures et de la rhétorique propre à Friot, sa conception du « salaire socialisé » est tout à fait compatible avec une stratégie transitoire visant à faire advenir un horizon de socialisation effectivement anticapitaliste, en redonnant une portée subversive au salaire dans toutes ses dimensions. Cela alors que la lutte salariale est devenue un tabou dans le monde libéral où seul le mot revenu est autorisé. On vient d’apprendre que parmi les mesures de CAP 2022, que Matignon ne veut pas publier, il y aurait la suppression définitive des augmentations de la valeur du point dans la fonction publique. On ne peut pas être plus clair quant à la cible des néolibéraux ! C’est bien cette stratégie transitoire autour du salaire socialisé qui peut être défendue à partir de l’idée qu’il y a un « déjà là » émancipateur dans les conquis sociaux, notamment ceux de la Sécurité sociale, et d’autres (là aussi : « ils » veulent supprimer la notion de Sécurité sociale de la Constitution : un vrai programme contre toute dynamique anticapitaliste).

Bien sûr, il y a des personnes, dans certains débats, qui assimilent les deux notions : « revenu universel » et « salaire à vie ». Aujourd’hui en effet, le sens des mots est complètement bousculé : salaire, revenu, emploi, travail, valeur, richesse, etc.  La bataille idéologique se mène aussi sur les mots et bien des confusions règnent. En vérité, il arrive fréquemment dans le débat social, que des notions à « succès » soient reprises par nos ennemis pour les faire dévier de leur sens. Certains mots font tilt dans l’imaginaire social et donc certains sont tentés de les utiliser pour les pervertir. C’est par exemple le cas de la notion de « sécurité sociale professionnelle », qui a muté pour certains en « sécurisation des parcours professionnels » (direction CFDT), et même en « compte personnel d’activité » (CPA), ce qui n’a rien à voir. Sarkozy était un maitre prestidigitateur en la matière, et Macron est en train de vendre les mêmes rêves frelatés en employant à tout bout de champ la terminologie de « droits universels ». On pourrait multiplier les exemples, et même la réduction du temps de travail (RTT) a été d’une certaine manière reprise à la fin des années 1990 par une partie de la droite (loi De Robien).

Il vaudrait donc mieux essayer de comprendre pourquoi des notions « connaissent un certain succès», et poursuivre l’objectif de les discuter rigoureusement pour raccorder ce qui est juste en elles dans une perspective de « transition ». Perspective que défend Michel Husson et que j’approuve bien évidemment. J’y ajouterais cependant aujourd’hui la notion de Lucien Sève : « commencer par les fins », à condition que cette fin ne soit pas une pure propagande et soit rebouclée sur ce qui est à faire ici même et maintenant. La dénonciation du « monde » libéral est apparue récemment, et je crois qu’elle signifie que nous sommes maintenant face à une totalité (« un pur capitalisme », avait dit Michel Husson) à laquelle il faut opposer un « contre-imaginaire ».

Travail, revenu, salaire, emploi : redéfinir les concepts

L’article de Michel Husson veut déployer à nouveau une stratégie transitoire à partir de la réduction du temps de travail, même si sa conclusion ouvre davantage le débat. Mais justement, ce n’est plus suffisant. C’est pourquoi je parle « d’équation » à plusieurs inconnues.

Tout se passe comme s’il poursuivait le même débat que dans les années 1990-2000 quand la RTT a été mise à l’agenda politique par des mouvements sociaux divers (marches des chômeurs, AC !, syndicats, partis politiques, etc.).  Michel Husson y a largement contribué, et c’était bien ainsi. Mais un des bilans de la RTT réellement appliquée, c’est qu’elle a largement occulté ce qui se passe dans le travail concret. On prend des « jours de RTT » (et bien sûr on y tient !) pour fuir le travail. Face aux insuffisances des 35h, quand on met en avant la semaine de 4 jours, on fait miroiter les 3 jours sans travail comme si c’était automatiquement des jours de grande liberté et d’autoémancipation, alors que ce n’est pas du tout automatique. Bien sûr, arithmétiquement, cela créerait des places d’emplois. Ainsi on croirait résoudre par un chiffre magique (4 jours ou 32 heures) la question du chômage. Il me semble que ces enchainements apparemment logiques sont devenus mécanistes, ou tombent un peu à plat.

La RTT des années 1990 avait une portée subversive parce qu’elle était en phase avec des conquêtes salariales qui n’avaient alors pas été entamées aussi fortement. Le prérequis d’une RTT offensive était encore un Code du travail à peu près debout, le principe de faveur, la Sécurité sociale, bref une définition de l’emploi qui intégrait encore un package de droits du salariat conquis depuis des dizaines d’années. Bien sûr, les années Mitterrand avaient fait des dégâts. Pourtant déjà à l’époque, nous étions un certain nombre, surtout au moment des lois Aubry (et Husson aussi d’ailleurs) à défendre l’idée que la RTT devait être le pendant en « emplois » d’un contrôle du travail réel, d’une critique du despotisme et du management au quotidien : combien de postes de travail ici et là, pour quelle fin, avec quelles techniques, etc. Par la suite, l’emploi a perdu sa force socialisatrice, celle de travailleurs-euses  ayant des statuts d’emploi, privés et publics. Justement à cause de la dévaluation du statut salarial, l’emploi est devenu un mantra pour une attaque du salariat par les libéraux : au nom de l’emploi, tout est possible. Vous avez un emploi ? taisez-vous. Vous voulez un emploi ? Acceptez tout. Vous chômez ? Soyez « employables » ! Ils veulent ramener le salariat à sa nudité : être employé du capital. Et même le détruire : autoentrepreneur.

Je crois que la RTT a perdu sa force de levier. Ou plutôt, on ne sait plus à quel endroit il faut accrocher le levier pour qu’il agisse.

L’emploi à tout prix est un des emblèmes des politiques publiques, à commencer par les recommandations des institutions européennes approuvées par les Etats : les comparatifs européens de « bonnes pratiques pour l’emploi » (début du mandat de Jospin), la réforme des « marchés du travail pour favoriser l’emploi », la rigueur budgétaire pour créer des emplois, la rigueur salariale pour l’emploi, la fin du Code du travail pour être au plus près des situations permettant d’améliorer l’embauche, etc. « Nous valons mieux que cela » disaient les vidéos virales de jeunes accompagnant le mouvement de contestation de la loi dite « Travail » en 2016. Derrière cette dénonciation, voire ce rejet indistinct, il y a aussi un rejet des conditions d’emploi, de l’emploi néolibéral, synonyme pour beaucoup d’une dégradation du « bien vivre ». Les jeunes ne sont plus attirés par l’emploi de leurs parents, soumis à l’insécurité permanente. On leur propose des morceaux de temps d’emploi, des sous-salaires. On dévalorise le salariat par des revenus de type intéressement, et par des assurances pour celles et ceux qui peuvent les payer (mutuelles de santé…), à la place du salaire socialisé dont la trace se perd.
Le « plein emploi » est devenu une notion floue. Si on veut la garder, il faut la conditionner à une bataille de reconquête statutaire et de dignité. Dans cette optique, la question du « travail » est décisive. 

L’émergence politique du travail

Le néolibéralisme ayant ravagé le travail et les collectifs de travail, celui-ci est peu à peu devenu un enjeu du débat public. Mais il a fallu que des salariés-es meurent à leur travail pour cela (suicides).

Ces débats émergent d’abord de l’expérience des travailleurs-euses, à travers ce qui est ressenti sous le terme de « souffrance » (le mot est certes discuté), et ce qui s’observe aussi dans le refus de subir la subordination de l’emploi, notamment dans une partie de la jeunesse. La sociologie du travail, la psychodynamique du travail, etc. se sont emparées de ces questions avant le syndicalisme (et de la gauche en partie!), confronté à une réalité peu anticipée, ce qui est paradoxal pour des syndicats (Confédération générale du travail, Confédération française démocratique du travail…). Des collaborations ont émergé entre chercheurs et syndicalistes depuis un certain nombre d’années, appelées « recherche-action ». La CGT envisage de préparer son congrès de 2019 avec cette question mise au premier plan (ce qu’elle avait déjà fait plus ou moins, mais de manière rhétorique jusqu’à maintenant). La CGT a certes lancé sur la place publique l’objectif des 32 heures, mais elle ne sait pas en faire un enjeu réel. Car les esprits ne s’accrochent pas à un slogan isolé. Quand on parle du refus de la loi Travail et de « son monde », on désigne une totalité qui ne peut pas être démontée par une seule facette du Rubik’s cube libéral. La CFDT aussi a posé depuis longtemps cette réflexion à sa manière. Solidaires consacre à la question du travail un bulletin régulier et même une « boite à outils » pour le réseau militant. La FSU est également, à partir de son institut de recherche, traversée par ce débat : enseigner c’est quoi ? Bref, cette problématique est en passe de renouveler et bousculer la réflexion et les pratiques syndicales, et cela en lien évidemment avec ce qui est convenu d’appeler la vision de « la transformation sociale », et qu’il est préférable sans doute de nommer : le chemin de l’émancipation (ou la transition !).

Dans ce maelstrom de contestations, de rejets, d’attentes nouvelles, de formules peu claires, toutes les notions ou prénotions qui allaient de soi il y a quelques décennies sont mises sens dessus dessous. La moindre discussion entre syndicalistes ou même des militants-es politiques débouche très vite sur un choc de sens entre : travail, emploi, revenu, salaire, richesses, valeurs, patrons, liberté, exploitation, création, etc. On ne se comprend plus.

L’article de Michel Husson ne dit pas un mot de tout cela, même si on ne peut pas tout dire dans un article. Or, des travaux récents réinterrogent la stratégie de l’émancipation à partir du paradigme du travail, et non pas de l’emploi, ni de la seule RTT. Mais il y a aussi les travaux de B. Friot qui leur sont complémentaires. Plus que complémentaires à mon avis : indissociables, si on ne veut pas retomber dans d’autres schémas unilatéraux du type : tout par le travail. Dire cela n’équivaut pas à être des répétiteurs de Friot (il y en a), mais prendre son univers conceptuel au sérieux pour coproduire une démarche théorique la plus riche possible.
Deux livres viennent de paraitre qui prennent à bras le corps la question du travail. C’est Le Travail démocratique d’Alexis Cukier (PUF-Actuel Marx) et Libérer le travail (pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi cela doit changer) de Thomas Coutrot (Seuil). Ils proposent tous les deux une nouvelle plongée conceptuelle dans ce que la gauche, en effet, a négligé sur cet objet travail qui se dérobe sans cesse à l’entendement, depuis Marx. Selon Alexis Cukier, Marx oscille entre deux compréhensions : d’une part une valorisation de « l’économie politique du travail » à partir des expériences concrètes de transformation du travail et de la production (par exemple dans l’Adresse inaugurale au congrès de l’Association internationale des travailleurs) : place des coopératives, de la journée de huit heures, donc d’une pratique alternative par le bas, qui se joue dans les entreprises. Et d’autre part, notamment dans La Guerre civile en France, une vision de l’émancipation surdéterminée par la conquête du pouvoir politique, attachant cette fois une importance relative aux expériences issues de la production.  Lénine et son éloge du taylorisme sont critiqués par A. Cukier (et Coutrot) comme le très malheureux aboutissement de cette lecture étatiste de Marx. Cukier passe ensuite en revue les auteurs qui mettent au premier plan les innovations prometteuses de la « démocratie industrielle », ou la dynamique des « conseils ouvriers » (Karl Korsch), dans un sens de pratiques autonomes sur le terrain. 

Alexis Cukier, comme Thomas Coutrot, remettent en cause les conceptions qui situent le début de la démocratie alternative authentique toujours en dehors du processus de production, en dehors du travail proprement dit. Y compris par exemple dans la réduction du temps de travail comprise comme l’ouverture d’un espace de liberté ailleurs (temps libre) que dans le travail lui-même.  Cukier : « Si la réduction du temps de travail est manifestement un facteur indispensable d’un processus de démocratisation du travail, elle ne saurait constituer le cœur de la proposition d’un travail démocratique » (page 146). Coutrot : « Ce n’est pas d’abord de la réduction du temps de travail, mais d’une augmentation de la liberté du travail qu’on peut attendre une revitalisation démocratique », ou encore : la RTT doit se défaire « de la vision abstraite d’un partage quantitatif » (X millions de chômeurs équivaut à X heures à répartir) et « veiller à sa transformation qualitative » (page 242).

Citoyen et travailleur - l’abstrait et le concret

Je partage ces remarques, qui demanderaient à être plus étayées (voir plus loin). Coutrot d’ailleurs cite Michel Husson qui lui-même est allé dans ses travaux dans le même sens. Mais pour amplifier encore la complexité du sujet, je m’empresse de dire que j’ai aussi des désaccords plus ou moins importants avec ces deux livres.
L’approche d’Alexis Cukier cherche à unifier ou réunifier les deux visées décrites chez Marx : le Marx qui magnifie la portée subversive de l’inventivité démocratique ouvrière, en dépit des ambiguïtés (les coopératives), et le Marx qui mise tout sur les institutions et le pouvoir politique. L’intention est juste. Mais je pense qu’il simplifie outrageusement le problème, comme s’il s’agissait de rectifier une petite erreur d’analyse. Voulant à juste titre « l’abolition de la séparation aliénante entre les figures du citoyen et du travailleur » (page 165), il en vient à la décréter ! Il écrit en effet : « …dans le gouvernement démocratique, il s’agit de remplacer l’Etat par le travail » (page 167). Rien que cela ! Très simple en effet !  La séparation du « social » et du « politique », problème structurel de la stratégie anticapitaliste, est ainsi réduite à un vouloir. Or, cette coupure, bien réelle, va durer. Il faut viser sa réduction, mais c’est une tension, un horizon stratégique, pas un mot d’ordre simple.

Thomas Coutrot ne dit pas exactement cela en ces termes. Mais tout son livre est centré sur l’enjeu du travail vivant, concret, tel que Marx l’a aussi analysé. C’est dans le travail concret (les gestes, la pensée, les postures, les apprentissages…) que se logent en effet, physiquement et psychiquement, les processus de domination, de coupure du manuel et de l’intellectuel, de résistance du réel, de pénétration du vocabulaire dominant, de hiérarchie des sexes dans le travail aussi, de racisation (postes réservés), etc.  Mais l’être humain ne peut jamais être réduit à une chose, et il résiste. Il ne résiste pas seulement pour un bon salaire en échange de l’exploitation, il résiste pour exister comme être libre. Même parfois quelques secondes dans une séquence de travail. Mais Coutrot semble tout miser sur ce travail concret et il titre : « Instituer le travail concret ». Pourquoi pas, vu le retard accumulé dans les pratiques syndicales. Mais chez Marx, le travail est à la fois concret et abstrait, comme Thomas Coutrot le sait bien. Et c’est là qu’il faut se raccorder à Friot, même si lui, à l’inverse, ne veut pas entendre parler du travail concret qui serait une diversion !

Le travail abstrait, c’est la valeur instituée. Celle que la société capitaliste reconnait comme légitime, et même naturelle pour faire justement une société, la seule possible. Et donc aussi comme puissance indépassable au-dessus des êtres humains, aujourd’hui mondialisée en finance totalement abstraite du travail concret. Je pense, comme Friot, qu’il faut conquérir une contre-hégémonie sur la manière de subvertir la valeur, sa loi, son pouvoir, sa tyrannie. La dynamique du salaire socialisé le permet (et aussi les services publics bien sûr) au cœur du processus de production. Cette dynamique tend à détacher le (la) salarié-e du temps d’emploi contraint pour autoriser qu’il soit payé à son salaire (certes en tendance), même quand il n’est pas « en emploi » : maladie, retraite, maternité, formation. Le chômage même ! mais si « pauvrement », puisque le droit des chômeurs, exclu du régime général, est de plus en plus assimilé à un droit des pauvres, de plus en plus éloigné du salaire socialisé. Ainsi le salaire socialisé n’est pas l’équivalent-valeur du temps d’emploi, mais beaucoup plus. Il affiche une puissance potentielle du travail qui peut aller très loin contre la logique du capital : logement, et même investissement, ce qui est déjà le cas pour les investissements de santé, même si les lois PLFFSS dénaturent tout cela depuis 1996. En ce sens, cette dynamique est transitoire, pour reprendre la préoccupation de Michel Husson. Dans ces moments-là, ce travailleur fait des choses, et même travaille (pour lui ou elle, ou librement), mais il reste payé. Qui a dit que les chômeurs ne travaillent pas ? Ils travaillent tellement qu’on veut leur piquer, comme tout récemment, des « trop perçus » (quand on les a obligés à travailler quelques heures, puisqu’ils sont stigmatisés comme fainéants) ! Mais ils et elles inventent des travaux partout (famille, voisinage, création, animation), que cette société ne veut pas reconnaitre (voir à ce sujet la brochure du MNCP : «Halte aux idées reçues »), sauf dans une logique de bénévolat. Et pour nier cette reconnaissance, il faut à tout prix qu’ils (elles) s’éloignent du salaire, qu’ils reçoivent une allocation publique, que Macron veut maintenant mélanger aux indemnités pour en diluer la portée salariale.

Pour certains, c’est là que prend place la proposition du « revenu universel » inconditionnel, donc susceptible de faire oublier par illusion ou par fuite la contrainte d’emploi pendant que le capitalisme continue sa course folle avec les « employables » et les « premiers de cordée ». Nous sommes donc ici à l’opposé du salaire socialisé qui se constitue contre le système de valeur capitaliste, salaire qui se continue (tendanciellement à vie) et s’universalise. Comme l’avait écrit Michel Husson une fois, l’universalisation du salariat est bien une arme contre le capitalisme libéral qui cherche, lui, à abolir le salariat enrichi de ses conquêtes.

Cependant, à la fin de son livre, Coutrot admet clairement chez Friot la portée « féconde, celle du salaire à vie comme droit individuel inaliénable, reconnaissance politique du statut de producteur-citoyen » (page 294). Il n’y a donc peut-être pas de divergences. Mais ces trois ou quatre lignes mériteraient d’être réassignées dans une conception plus globale articulant mieux le travail concret et le travail abstrait pour avoir enfin un outillage bien acéré, et complet, contre le système libéral.

RTT : Marx contre le travail ?

Contrairement à Bernard Friot, je suis toujours pour la réduction du temps de travail. J’ai même réussi à lui faire dire et écrire qu’il était lui aussi pour la réduction du temps d’emploi. Dans Réseau salariat, il y a un article (non signé Friot) qui dit cela aussi. Querelles de vocabulaires ? Pas seulement : Friot résiste. Il tourne parfois ses phrases de manière tellement provocatrice et méprisante contre ces pauvres syndicalistes égarés qui croient encore à la RTT ! Mais Friot sait bien que la bataille des huit heures fut une bataille internationale du mouvement ouvrier…

Il faudrait cependant préciser ce qu’on appelle RTT. Il y a peut-être un non-dit chez Marx et chez beaucoup d’entre nous, sur la portée de la RTT et de qu’on appelle le « temps libre ». Antoine Artous, dans ce même numéro de Contretemps, consacre son article au commentaire des textes de Marx, comme il l’a déjà fait à plusieurs reprises. Pour le coup dans cet article, Artous ne parle que du travail et jamais d’emploi ! Artous propose de « libérer le travail et de se libérer DU travail ». Libérer le travail, OK. C’est une visée en phase avec le projet de Coutrot ou Cukier : démocratiser le travail, expérimenter des formes de prise de contrôle, etc. Mais cela veut dire, pour y parvenir, avoir le temps d’en parler, d’en délibérer, de discuter des règles, des outils, des technologies, des finalités écologiques, des rapports de genre, de la santé. Etc. La production n’est donc plus une finalité « ontologique », pour reprendre l’expression d’Artous.

Mais que signifie alors l’autre volet de l’expression: « se libérer DU travail » ? Artous répond : Il faut « s’émanciper du travail », à travers « la réduction du temps de travail ». Il cite à nouveau la fameuse phrase de Marx (Le Capital) sur le « véritable royaume de la liberté » dont « la condition essentielle » est « la réduction de la journée de travail ». La vraie liberté serait donc dans le temps libre. Antoine Artous appelle cette démarche « la dialectique du temps de travail et du temps libre ». Mais il faudrait préciser ce qu’est le « temps libre ». A mon avis, ce n’est pas la fuite du travail. Le temps passé au travail doit être réduit, certes. Mais il faut aussi ralentir la durée si on peut dire, ralentir le temps, prendre le temps, retrouver le temps de la démocratie, pour inventer des modus operandi et des techniques qui protègent le temps proprement humain et sa créativité. Sinon il n’y aura jamais de liberté possible reconquise dans le travail concret et pas de libération du travail non plus, même dans le temps dit « libre ». Ajoutons encore, puisque l’écologie figure dans le dossier de Contretemps, que le temps écologique est à inventer, et que sa portée est antinomique au temps du capital.

Il ne s’agit pas pour autant, comme Artous ne cesse de le dire à juste titre, d’envisager de revenir au travail « artisan » (homo faber), où le travailleur redeviendrait maître de son outil et de son objet de travail.  Ce temps est révolu. Mais de quelle façon ? Est-ce parce que les techniques prodigieuses sépareraient définitivement les travailleurs du processus machinique et que ceux-ci n’auraient plus qu’à « surveiller » ? C’est ce que dit assez clairement Pierre Naville (années 1950), et que soutient semble-t-il A. Artous. Mais n’y a-t-il pas là une illusion technologique (que Artous a aussi commentée dans un autre article) ? Le mérite de la sociologie et de la psychologie du travail aujourd’hui, c’est que même si l’abstraction du travail progresse énormément, même si on pourrait penser que le travailleur « se sépare » du processus productif, cette séparation n’est pas totale et ne peut pas l’être. Le travail concret ne disparait jamais. Sinon il n’y aurait pas de travail du tout. Les travailleurs sont à tout moment des créateurs de processus, même devant des ordinateurs perfectionnés, loin de la matière.

Ou à fortiori dans les services !

On pourrait donc préciser la visée en disant : le temps libre n’est vraiment une liberté qu’à proportion où le travail a été libéré lui-même, et cela même s’il continue à durer un peu. Ce n’est pas une question arithmétique, mais de qualité du temps. Sinon on retombe probablement dans le vieux « fatras », comme dirait l’autre.
Avec ces précisions, je suis pour la RTT. Plus une RTT d’émancipation qu’une RTT de calculs de temps d’emplois. Une telle RTT créera d’ailleurs beaucoup d’autres postes de travail (avec d’autres mesures à prendre), pas forcément proportionnels au temps, afin que le chômage soit banni, et que tout le monde ait accès à la participation sociale, à la démocratie et à la liberté. Ce qui implique bien sûr de maitriser aussi la valeur (Friot), sinon c’est la valeur qui nous maitrisera. Avec ces précisions aussi, on voit bien que l’émancipation est une équation de plus en plus complexe, à plusieurs inconnues, qui bougent toutes ensemble, et qu’il faut donc maîtriser globalement.  Il n’y a pas de voie royale, ni de « revendication unique » (comme le dit Michel Husson). Mais il y a du travail d’élaboration à faire.

Jean Claude Mamet

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