En hommage à Henri Curiel

« Un jour je finirai comme cela de mort violente. Et c’est bien ainsi que je souhaite finir. C’est la plus belle mort. C’est celle du soldat. » (*) 

Avant-propos

À l’occasion du centième anniversaire de la naissance d’Henri Curiel, nous nous proposons de présenter le parcours politique de cet Égyptien originaire du Caire. Il est né le 13 septembre 1914 d’un père banquier, sépharade, probablement originaire de la ville espagnole de Curiel. Il effectue ses études secondaires, en français, chez les jésuites, où il acquiert une méthode imparable d’argumentation. Il fait également une licence de droit à l’Université du Caire. À sa majorité, en 1935, il choisit la nationalité égyptienne. Il rencontre des intellectuels égyptiens et des antifascistes français, italiens, suisses, grecs. Il découvre la misère des paysans, le travail des enfants dans les filatures de coton. Joseph Hazan, un de ses plus proches camarades, dira : « Il n’a jamais oublié que c’est la misère du peuple égyptien qui l’a conduit au communisme ». À la fin des années 1930, il découvre le marxisme grâce à son frère Raoul et à son cousin Aghion et il étudie de nombreux ouvrages marxistes. Confronté aux retombées de la Deuxième Guerre mondiale, il s’engage dans l’action antifasciste et adhère à l'Union démocratique, essentiellement composée de jeunes Egyptiens et d'étrangers, où on discute surtout de la situation internationale.

En juillet 1942, la police égyptienne arrête les Juifs soupçonnés d’être communistes. Henri Curiel connaît pour la première fois la prison. Il y rencontre des militants nationalistes. À leur contact, il mesure la puissance du sentiment national. Libéré en novembre 1942, il organise une École de cadres pour former les militants qui seront à l’origine du Mouvement Égyptien de Libération Nationale (MELN) fondé en janvier 1943. Il ne parle pas très bien l’arabe, mais sa force de conviction est grande. « Intellectuel fragile, mieux fait semble-t-il pour hanter les bibliothèques d’Oxford que les usines de la banlieue du Caire, Henri Curiel exerçait sur de petits auditoires ouvriers une réelle fascination. Sa souple intelligence offrait aux plus frustes des réponses valables, son dévouement désarmait les sceptiques ».

Le MELN devient une force politique majeure: « C’est lui (Henri Curiel) qui engagea les communistes dans la grande lutte populaire de février 1946, qui vit la création des comités ouvriers et étudiants et qui fit passer en Égypte pour la première fois le vent brûlant de la révolution ». Henri Curiel négocie avec succès la fusion de plusieurs groupes d’obédience communiste pour créer le Mouvement démocratique de libération nationale (MDLN). Interné par le gouvernement du roi Farouk pendant la première guerre arabo-israélienne, il est déchu de sa nationalité, et il est expulsé d’Égypte en 1950.

Désormais apatride, il va consacrer vingt-huit ans de sa vie – jusqu’à son assassinat le 4 mai 1978 – à mettre en pratique l’orientation qui est la sienne depuis 1943 : le préalable absolu au socialisme, c’est la libération nationale. La première étape, c’est le soutien politique et matériel à la lutte du peuple algérien. La seconde déconcerte ses camarades les plus proches, par la portée planétaire de l’organisation Solidarité qu’il va créer : soutien aux luttes antifascistes en Europe, et aux mouvements de libération en Afrique, en Asie et en Amérique latine.

Henri Curiel demeure pendant toutes ces années un communiste, mais un communiste sans parti, ce qui l’afflige. On l’a qualifié d’orthodoxe ; quand il se déclare d’accord avec l’intervention de l’armée soviétique à Prague, de violentes réactions se manifestent au Comité directeur de Solidarité. Nombre de ses amis expliquent autrement leur position. « Tu comprends, camarade », disait Didar Fawzy à Maurienne, « les pays capitalistes nous apportent à nous pays sous-développés sans cesse de nouvelles formes de domination ; l’URSS et la Tchécoslovaquie ont fourni, à mon pays, des armes pour sa défense et l’ont aidé à construire le Barrage d’Assouan ».

La période égyptienne, 1942-1950

Singularité de la démarche politique d’Henri Curiel

Henri Curiel crée successivement deux partis : le MELN puis le MDLN et contribue à la création du Mouvement soudanais de libération nationale. Ces organisations présentent de nombreux caractères propres aux partis communistes (références au marxisme dans la formation des militants et la publication des brochures). À la différence du Parti communiste, il fonde son intervention politique sur le concept de libération nationale. Le MDLN se définit comme parti des forces nationales démocratiques, ou encore Front des forces de gauche, et non exclusivement comme parti de la classe ouvrière. 

Mais, à l’intérieur du MDLN, des voix s’élèvent pour critiquer la position de Curiel : le mouvement portait ses efforts de façon trop importante sur la cause nationaliste et aurait négligé les orientations marxistes. Alors qu’Henri Curiel estimait que dans la situation sociale de l’Égypte, pays soumis à une domination coloniale, il fallait remettre à plus tard une perspective socialiste.

Le Front devait prendre la forme d’une alliance entre les travailleurs, les paysans, la petite bourgeoisie, les intellectuels et les partis démocratiques. Les questions sur lesquelles il était possible de rassembler étaient le soutien aux libertés démocratiques, l’amélioration des conditions de vie de la population, l’indépendance de l’Égypte et la paix dans le monde. Cette politique se concrétise en 1946 avec le comité national des travailleurs et des étudiants.

La démarche d’Henri Curiel était conforme aux thèses marxistes léninistes classiques selon lesquelles les sociétés évoluent par stades. A l’époque, en Égypte, on en était au stade de la libération nationale, le suivant étant celui du capitalisme et enfin le socialisme pourrait voir le jour.

Libération nationale : une exigence du peuple égyptien

Sur le plan politique, en 1922, la puissance occupante britannique décide d’accorder à l’Égypte l’indépendance politique, une partie de ce que la population avait réclamé lors de la révolution nationaliste de 1919 : indépendance, liberté et justice. La Grande-Bretagne conserve la maîtrise de secteurs essentiels de l’appareil d’État tels que le contrôle des communications, la protection des intérêts étrangers, la défense. Les dernières unités de l’armée britannique ne quitteront le pays qu’en 1954 après la signature d’un Traité d’évacuation des forces britanniques de la zone du Canal de Suez.

Sur le plan économique, pour les Égyptiens, la libération nationale signifie mettre fin au pouvoir exorbitant de la Compagnie du Canal de Suez – gérée uniquement par des capitaux franco-britanniques –, au contrôle des banques et des entreprises par l’étranger et dans le domaine agricole, la réalisation de la réforme agraire.                                                                      

Sur le plan culturel, en 1920, la proposition d’un système d’instruction publique universel est formulée par des intellectuels et l’université égyptienne est fondée en 1924. Pourtant en 1930,  400 écoles privées étrangères accueillent encore plus de 75 000 élèves ; deux institutions sont particulièrement renommées : l’Université américaine et l’École française de droit. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’enseignement égyptien deviendra plus généralisé avec un effectif de 750 000 élèves en 1949. Et c’est sous le gouvernement de Nasser que sera instaurée l’éducation obligatoire gratuite pour tous afin de permettre une certaine ascension sociale des catégories défavorisées.

Émergence et domaines d’activité du MELN et du MDLN     

Dans les années trente, les pays occidentaux connaissent une crise économique, politique et sociale de grande ampleur. En Allemagne, en Italie, au Portugal, des régimes fascistes se sont implantés. En URSS, le gouvernement de Staline a le projet de hisser le pays au niveau de développement des pays capitalistes. Devant le danger d’extension du fascisme, la Troisième Internationale modifie sa stratégie et accepte l’idée d’alliances politiques en abandonnant le concept de « classe contre classe » : c’est la période des fronts populaires en Espagne et en France. Aux États-Unis, les communistes soutiennent la politique sociale-démocrate et le New Deal de Roosevelt. Un front qui rassemble les forces populaires et une partie de la bourgeoisie est exactement la ligne politique qu’Henri Curiel va impulser au MELN puis au MDLN.           

De 1925 à 1935, les marxistes égyptiens disparaissent de la scène politique. Le premier parti communiste, créé en 1922, subit une répression sévère et est interdit en 1925, accusé d’être contraire à la doctrine de l’islam ; il reste, malgré tout, des militants isolés, quelques cellules, mais il n’y a plus d’organisation. À partir de 1935, l’Égypte connaît une relative démocratisation; la vie politique devient plus animée : des tendances s’expriment dans le Wafd et les Frères musulmans développent leur activité. Parmi les Égyptiens libéraux et démocrates, un sentiment antifasciste et des idées marxistes se développent. Henri Curiel milite dans des clubs et commence à étudier les classiques du marxisme ; après un voyage dans le sud, il découvre la misère du peuple égyptien et constate la profondeur du sentiment national. C’est ce qui donnera une partie de l’orientation nationaliste des organisations politiques qu’il fondera à partir de 1942.

Quelques domaines d’organisation et d’activité du MELN et du MDLN

Le MELN et le MDLN sont constitués d’un comité central assisté d’un secrétariat – avec H. Curiel comme Secrétaire général – qui fonctionne de manière permanente et prend les décisions importantes ; outre la direction centrale, il existe des services techniques dont le plus important est celui de la propagande qui supervise l’élaboration et la diffusion des brochures, tracts, journaux en arabe, anglais et français. Un travail politique est organisé vers différentes couches de la population : étudiants, paysans, ouvriers, employés, femmes, militaires, avec pour thème principal la libération nationale égyptienne, orientation politique centrale du MELN d’abord, du MDLN ensuite. Nous avons choisi de présenter trois de ces domaines : les secteurs agricole, ouvrier et militaire.

L’activité politique d’Henri Curiel en direction du monde rural

À l’époque, l’Égypte comporte une masse de fellahs surexploités, les Égyptiens vivant en milieu rural représentent, selon le recensement de 1947, 12,708 millions (67 % de la population). « Dans le cas des petits propriétaires, […] deux millions, possédaient moins d’un demi-feddan (2 000 m2) ce qui en faisait presque des nécessiteux. Près de huit millions de paysans ne possèdent à leur tour aucune terre ; leurs seuls moyens d’existence sont, soit la location de petits lopins de terre qu’ils cultivent contre redevances en nature, soit le travail dans les domaines, soit le travail dans les escouades d’entretien des canaux, cours d’eau… ». En 1948, le MDLN commence à déployer une énergie importante vers les zones rurales avec l’intention de consolider les contacts antérieurs. Un comité de neuf cadres est constitué pour prendre en charge la question paysanne, animer le travail politique et servir de lien entre les provinces et le siège de l’organisation au Caire. Les paysans étaient recrutés par des étudiants ou des travailleurs appartenant à des familles paysannes. Les questions débattues ont, en général, des rapports avec la réforme agraire, la création de coopératives, le régime foncier, la répartition des récoltes. Une école de cadres est organisée pour les militants les plus actifs avec des sessions de dix jours où les principes théoriques du marxisme sont enseignés et certains sujets débattus tels que la révolution chinoise ou les luttes des paysans égyptiens.

Par ailleurs, un journal, Saout el-fellahin (La voix des paysans), est diffusé, avec des articles relatifs au travail agricole, la réforme agraire, des informations locales et nationales.

Dans les entreprises, constituer des noyaux militants

Après la révolution de 1919, une industrie capitaliste moderne commence à se développer. La banque MISR, créée en 1920 et première société purement égyptienne, développe des entreprises commerciales et industrielles et représente la partie nationaliste de la bourgeoisie locale, au contraire de la fédération des industries égyptienne, constituée en 1922, dont les fondateurs appartiennent à la bourgeoisie locale étrangère.

«Trois types de bourgeoisie existent en Égypte : la bourgeoisie locale de nationalité purement égyptienne, fer de lance du nationalisme ; la bourgeoisie locale étrangère, représentée par des étrangers nés en Égypte ne possédant pas la nationalité égyptienne. À ces deux formes de bourgeoisie locale s’oppose la bourgeoisie purement étrangère ».

À partir des années 1930, les investissements industriels égyptiens se développent considérablement. Le capitalisme égyptien est représenté par la banque MISR mais aussi par deux groupes industriels, l’un dans l’industrie chimique, l’autre dans l’industrie du verre. L’emploi dans l’industrie moderne s’accroît, passant de 155 000 salariés en 1937 à 278 000 en 1946. De même, la part du secteur industriel et minier – égyptien et étranger – dans le produit national brut (PNB) suit la même tendance, partant de 8 % en 1939 pour atteindre 12,5 % en 1945. Cependant, cette réussite ne s’opère pas sans coût. On assiste à une dégradation des conditions de vie des ouvriers, en raison de l’absence de code du travail et de salaire minimum. Le prix à payer pour cette industrialisation rapide est la perte de pouvoir d’achat des populations, notamment des plus pauvres en raison de l’augmentation du prix des importations

D’après Selma Botman, malgré la composition sociale du MDLN (essentiellement classe moyenne et intellectuelle), l’orientation du parti est de recruter des militants parmi les classes sociales défavorisées de la société en prenant en compte leurs luttes économiques et nationalistes. Un secteur particulier du parti est dédié aux ouvriers et un journal, La lutte des travailleurs, est distribué dans les zones industrielles par des membres du mouvement, ce qui lui permet de rencontrer quelques succès parmi les employés du textile, des transports, des postes, des tabacs… En outre, le parti soutient la contestation ouvrière en recrutant dans les syndicats les militants les plus politisés. En 1947, à el-Mahalla al-Kubra, à 80 km du Caire, le cas de la lutte au sein de la Compagnie égyptienne de filature et de tissage (Misr Spinning and Weaving Company) offre un bon exemple du rôle du MDLN dans le militantisme ouvrier : au printemps de cette année, la direction licencia une douzaine d’ouvriers, connus pour leur militantisme, qui avaient refusé leur transfert dans un autre secteur de l’entreprise. Des rumeurs de licenciement massif se répandirent et des manifestations violentes eurent lieu avec une intervention brutale de la police aidée par des soldats de l’armée venus du Caire, ce qui occasionna trois morts et de nombreux blessés. Durant le mois précédent, les membres du MDLN étaient très actifs et avaient diffusé des tracts soutenant les revendications salariales et de conditions de travail des ouvriers de l’entreprise. Et si le  conflit de Mahalla se termina à l’avantage de la direction de l’entreprise, d’autres grèves eurent lieu l’année suivante chez les ouvriers du textile à Alexandrie, ceux du pétrole à Suez, chez les employés du télégraphe, chez les infirmières…

Le travail politique du MDLN en direction de l’armée

À partir de 1936, l’Académie militaire est réformée, le recrutement est élargi et la carrière militaire devient un débouché pour une petite et moyenne bourgeoisie porteuse d’une idéologie nationaliste. Au début des années quarante, l’Égypte est toujours occupée par l’armée britannique, mais les officiers égyptiens sont sensibles aux débats politiques et nationalistes qui traversent la société ainsi qu’aux courants marxistes, notamment celui du MELN puis du MDLN d’Henri Curiel. Plusieurs organisations clandestines se développent et certains groupes élaborent des scénarios anti-britanniques jamais réalisés, les Frères musulmans créent leurs propres cellules, Gamal Abdel Nasser en sera membre. Nasser crée en 1949 le mouvement des Officiers libres qui regroupe un grand nombre d’adhérents des diverses organisations existant alors dans l’armée. Les grandes lignes de l’orientation politique des Officiers libres s’inscrivent dans la continuité de l’esprit du mouvement de la Nahda, si importante en Égypte, qui vise à mettre en œuvre la modernisation et le développement économique du pays, l’évacuation des troupes britanniques, et développe la conscience de l’identité nationale, ainsi que le rejet des gouvernements corrompus. C’est dans ce contexte qu’au MDLN un secteur du mouvement est chargé du travail vers les militaires, selon des conditions très rigoureuses, dont Ahmed Hamrouche, un des principaux responsables, se fait l’écho : « La sécurité était très importante. Sans sécurité, vous vous seriez livré vous-même à la police. Nous étions très exigeants pour que les adhérents ne soient pas connus en dehors de notre groupe… Nous mettions la sécurité au premier plan parce que nous étions dans l’armée et parce qu’il était très difficile d’être un communiste dans l’armée… » 

Le recrutement des militants s’effectuait dans l’aviation, la cavalerie, l’artillerie, parmi les ingénieurs, les techniciens civils et les travailleurs chargés des matériels. Le MDLN ne considéra jamais l’armée comme avant-garde potentielle de la révolution et ne développa jamais une stratégie cohérente en ce domaine, ainsi que l’exprime également Ahmed Hamrouche : « Nous avions seulement décidé de nous organiser, de nous renforcer, de distribuer des tracts, de concentrer notre opposition contre le régime. Mais nous n’avons jamais eu le projet de renverser le régime. » 

La crise du MDLN

Au mois de mai 1947, afin d’être plus efficace lors de la montée du mouvement social en Égypte, les trois grandes organisations d’obédience communiste, MELN, Iskra et Libération du peuple, décident de fusionner en un seul mouvement, le MDLN. Mais très rapidement, des dissensions apparaissent dans l’organisation : désaccord avec la primauté accordée au principe de libération nationale au détriment d’une orientation socialiste, ambitions politiques non satisfaites, conflits de personnes ; de plus, la direction, incarnée par Curiel est accusée d’être autoritaire et antidémocratique. Ce qui amena des petits groupes de militants à organiser des scissions, sans entamer la prééminence du MDLN.

Le plan de partage de la Palestine, avec la création de l’État d’Israël par la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies votée le 29 novembre 1947 bouleverse la situation politique au Moyen-Orient. La prise de position du MDLN (en phase avec celle de l’Union soviétique et des différents partis communistes), qui accepte la partition de la Palestine, a servi de prétexte pour remettre en cause le leadership d’Henri Curiel. Cette opposition est accentuée, au moment de la déclaration d’indépendance en mai 1948 d’Israël, de la défaite des armées arabes et de l’expulsion progressive des Palestiniens. De violentes réactions se manifestent au sein du MDLN, allant jusqu’à qualifier de sionistes certains dirigeants juifs comme Henri Curiel. Pour sa part, celui-ci ne caractérise pas la lutte contre sa direction comme antisémite mais plutôt comme une expression du chauvinisme égyptien.

Au mois de mai 1948, lors de l’entrée en guerre contre Israël, le gouvernement égyptien proclame la loi martiale. Les locaux de l’organe de presse al-Jamahir sont investis par la police et le journal interdit, des centaines de communistes appartenant au MDLN et à d’autres groupes sont arrêtés et internés dans des camps.

Le Groupe de Rome, 1951-1957

Après 18 mois de détention au camp d’Huckstep, Henri Curiel, libéré avec les autres détenus au mois de janvier 1950, est de nouveau arrêté en juillet 1950. Une décision de justice le prive de la nationalité égyptienne et il est expulsé vers l’Italie le 26 août 1950.

De nombreux militants du MDLN, expulsés d’Égypte comme Henri Curiel ou quittant volontairement le pays, s’établissent en France. Certains renoncent à toute activité politique, d’autres adhèrent au Parti communiste français. Henri Curiel refuse d’adhérer au PCF, estimant qu’il aurait donné raison au verdict du tribunal égyptien lui ayant notifié sa déchéance de nationalité. Une vingtaine d’adhérents au MDLN, réfugiés en France, se regroupent autour de Curiel qui décide, avec l’accord de la direction égyptienne du parti, de constituer une délégation extérieure du MDLN à Paris sous le nom de « Groupe de Rome ».

Organisation et activité du Groupe de Rome.

Henri Curiel organise le Groupe comme un parti politique : le Secrétariat politique – où il occupe la fonction de Secrétaire général –, le Comité qui se réunit chaque semaine, l’Assemblée générale qui se réunit tous les six mois ; il existe aussi des Commissions telles que la Commission d’organisation ou encore la Commission de solidarité en liaison avec les camarades prisonniers en Égypte. Joseph Hazan, membre du Mouvement démocratique de libération nationale et ayant quitté l’Égypte peu avant Henri Curiel, en 1949, est responsable du financement du Groupe de Rome, il organise l’appareil technique : impression, diffusion et expédition de diverses publication vers l’Égypte ou la France. Par ailleurs, adhérent au Parti communiste français jusqu’en 1952, il assure la liaison avec le Groupe de Rome. Toujours avec Curiel, il apportera une contribution active au réseau de soutien au Front de libération nationale algérien et à l’organisation Solidarité.

Au mois de février 1951, le Groupe de Rome commence la publication de deux bulletins d’information : Paix et indépendance et Le Bulletin d’information sur l’Égypte et le Soudan. Il rédige des dossiers sur des domaines très variés, tels que le mouvement communiste et la construction du Front national démocratique en Égypte ou encore sur les organisations féminines progressistes, le Mouvement de la Paix…

Au nom du MDLN, des militants du Groupe de Rome participent à des réunions internationales sur la paix, la jeunesse ou encore les femmes, au cours desquelles certains de ces militants prennent l’initiative de contacts avec des membres du Parti communiste israélien afin d’examiner la possibilité d’un dialogue israélo-palestinien, ce qui n’était pas vu d’un bon œil par les communistes égyptiens.

Le lien avec les militants vivant – dont les incarcérés – en Égypte est effectué par des lettres codées, des voyages discrets de membres du Groupe de Rome, ou inversement des visites en France de camarades du MDLN égyptien.

Henri Curiel se constitue rapidement un impressionnant carnet d’adresses, il noue des relations avec des intellectuels et des militants de divers secteurs de la gauche française. Il a également des contacts avec des gaullistes, pour certains connus en Égypte dans le cadre du club des Amitiés Françaises, pour d’autres ayant des responsabilités politiques importantes après le retour au pouvoir du général De Gaulle en 1958.

En revanche, les relations avec le Parti communiste français ne seront pas toujours au beau fixe.

Fin 1952, Henri Curiel, en contact avec André Marty – qu’il avait connu en Égypte – dans le cadre des fonctions de celui-ci au sein du PCF, à savoir les relations avec les pays arabes, fut une victime collatérale de « l’affaire Marty ». Le Parti communiste français mènera pendant des années une campagne d’insinuations malveillantes qui feront considérer Curiel comme un personnage douteux, aussi bien auprès des communistes français que des autres membres de partis étrangers, notamment de certains communistes égyptiens. Cette opposition du PCF fit d’Henri Curiel un paria politique et affaiblit le Groupe de Rome ; certains militants du MDLN prirent leurs distances.

Au mois de mai 1998, vingt ans après l’assassinat d’Henri Curiel, le PCF publiera un message où il regrette l’attitude passée à son encontre.

Le Groupe de Rome et l’Égypte

La situation des camarades d’Henri Curiel et des autres groupes communistes est difficile dans l’Égypte de Nasser. Les scissions, amorcées dès 1949, se multiplient.

Lorsque le colonel Nasser prend le pouvoir le 23 juillet 1952, le MDLN lui apporte son soutien, mais il est complètement isolé en Égypte par rapport aux autres groupes communistes égyptiens, également par rapport à l’URSS et au PCF. Il qualifie le nouveau pouvoir de « mouvement national et démocratique » car le colonel Nasser fait de l’indépendance nationale un axe central de son programme. Cependant le MDLN va rapidement évoluer. Didar Fawzy déclare : « En juillet 1953, nous étions dans l’opposition. Elle se radicaliserait avec notre brochure al-’am al-aswad (L’année noire). A notre tour, nous accusions le régime d’être à la solde de l’impérialisme américain. ». Le Groupe de Rome condamne à son tour le régime de Nasser, mais la position personnelle d’Henri Curiel est plus nuancée, toujours selon Didar Fawzy : « Henri n’était pas d’accord avec les positions extrêmes : ni soutien total, ni rejet radical […]. Mais Henri était loin et la répression active. ». En août 1952, quelques semaines après le changement de régime, c’est la répression des travailleurs en grève de l’usine textile de Kafr el Dawar : l’armée oblige les ouvriers à reprendre le travail ; un tribunal militaire condamne deux ouvriers à mort et ils sont exécutés dans la cour de l’usine. En 1953, la censure est rétablie, tous les partis politiques sont interdits et un parti unique est créé ; les pouvoirs exécutifs et législatifs sont exercés conjointement par le Conseil de la Révolution et le conseil des ministres. Un millier de communistes sont arrêtés et internés dans des bagnes situés dans le désert à plusieurs centaines de kilomètres au sud du Caire.

La Commission de solidarité du Groupe de Rome apporte un soutien financier aux emprisonnés, correspond avec eux pour rompre leur isolement, envoie en Égypte des avocats français, fait parvenir des vivres et des médicaments, des livres, organise des évasions. Les prisonniers parviennent à informer le Groupe de Rome. Citons encore Didar Fawzy : « Grâce aux lettres d’André Arié, écrites sur papier à cigarettes et envoyées régulièrement tout au long des dix années qu’il passa dans les différentes prisons, nous pouvions, depuis Paris, alerter l’opinion sur les tortures infligées aux opposants. »

Des groupes communistes organisés continuent d’exister clandestinement en Égypte. Une réunification de six d’entre eux, dont plusieurs étaient des scissions du MDLN, s’effectue en 1955 : c’est le PCUE, le Parti Communiste Unifié d’Égypte. Son comité central, prenant prétexte de l’Affaire Marty, exclut Henri Curiel du Comité Central du Parti ; néanmoins, le Groupe de Rome demeure délégation extérieure du PCUE et Henri Curiel sera réintégré en 1956.

Le Groupe de Rome salue la nationalisation du Canal de Suez comme une victoire remportée sur le colonialisme anglais. Henri Curiel défend l’idée que la nationalisation du canal était une action légale et développe une campagne d’explication en France et en Grande Bretagne. Vingt jours avant l’invasion franco-israélo-britannique, par l’intermédiaire de l’attaché militaire de presse égyptien à Paris, il se procure les plans de l’agression qu’il fait parvenir à Nasser. Celui-ci estime que l’idée est trop extravagante pour être prise sérieusement en considération.

Le mouvement communiste égyptien connaît de nouvelles turbulences et un nouveau parti communiste unifié se constitue en 1957. Ce parti prononce l’exclusion définitive d’Henri Curiel et de ses camarades parisiens, déclarant que les étrangers ne peuvent pas militer dans une organisation égyptienne. Il dissout le Groupe de Rome.

Henri Curiel et ses camarades prennent acte de la dissolution du Groupe de Rome. Il n’a plus désormais d’activité politique en direction de l’Égypte. Il continue cependant de correspondre avec des militants et la solidarité, notamment financière, sera poursuivie envers les prisonniers politiques progressistes.

Henri Curiel et la lutte de libération nationale du peuple algérien, 1955-1962

Contexte et premiers contacts

À partir de 1957, avec la dissolution du Groupe de Rome, une partie des militants regroupés autour d’Henri Curiel vont apporter leur soutien à la lutte de libération algérienne. Dans cette nouvelle activité Henri Curiel demeure sur la même ligne politique qu’en Égypte et réaffirme l’orientation qui était la sienne lorsqu’il dirigeait le MELN et plus tard le MDLN, à savoir la primauté de la lutte pour l’indépendance.

L’insurrection armée débute en Algérie le 1er novembre 1954 à l’appel d’une nouvelle organisation, le Front de libération nationale (FLN), laquelle étend progressivement la lutte à l’ensemble du territoire et organise les Algériens vivant en métropole dans la Fédération de France.

En France, les années 1955 et 1956 sont marquées par plusieurs événements importants : la révolte des rappelés qui se traduit pas des refus collectifs de départ en Algérie, mais ces manifestations, peu soutenues par les partis politiques de gauche, sont durement réprimées et les soldats envoyés en Algérie. Le 12 mars 1956, les 146 députés du groupe communiste et les 4 apparentés votent les pouvoirs spéciaux, ce qui donne toute latitude au gouvernement socialiste de Guy Mollet pour combattre l’insurrection. Mais le 13 juin suivant, constatant l’intensification de la répression, le Parti communiste français passe dans l’opposition.

C’est par Robert Barrat qu’Henri Curiel est sensibilisé à la guerre d’Algérie : « Sans la rencontre avec Robert, je me demande s’il aurait décidé de lui-même de se lancer dans une action de soutien au FLN. Je ne le crois pas. Il condamnait bien sûr cette guerre, mais cela restait au niveau du jugement de principe. » Robert Barrat présente Henri Curiel à Francis Jeanson, qui dirige un réseau de soutien à la lutte de libération nationale algérienne. Celui-ci lui expose les difficultés rencontrées notamment pour le transfert à l’étranger des fonds du FLN collectés en France. Curiel accepte de militer avec Jeanson et constitue un groupe autonome à l’intérieur de réseau Jeanson avec des militants de l’ex-Groupe de Rome.

Parallèlement, Henri Curiel demande à Joseph Hazan de recueillir l’avis du PCF sur une éventuelle activité de soutien au FLN. Didar Fawzy-Rossano écrit à ce propos : « Par Hazan, nous avions eu le feu vert de Jacques Duclos. » Plus tard, le 30 mai 1958, il organise une rencontre entre Francis Jeanson et Laurent Casanova : « Je ne sais par quel moyen Henri établit un contact entre Francis et Laurent Casanova. Convaincu que seul le PCF pouvait transformer la guerre d’Algérie en un mouvement de masse, il fut euphorique, […] »; une seconde réunion a lieu le 5 juin avec Waldeck Rochet qui a pour but une rencontre avec un dirigeant de la Fédération de France du FLN qui n’aura jamais lieu faute d’accord du Secrétariat du PCF.

Concrétisation de l’aide à l’indépendance algérienne

Le groupe autonome d’Henri Curiel, au sein du réseau Jeanson, fournit des services importants. Curiel commence par donner le nom d’un imprimeur – Jacques Dupont – qui se chargera de réaliser la brochure clandestine du réseau Jeanson, Vérités pour. Il fournit un réseau de planques pour des militants français ou algériens, des lieux de réunion. Il prend en charge le transfert des fonds du FLN, produits des collectes dans l’immigration algérienne. Avec Henri Curiel, le transfert de fonds passe à un stade quasiment professionnel. Didar Fawzy, qui fait partie de l’équipe chargée de cette mission, déclare : « […] l’argent était un cauchemar : il fallait centraliser à Paris les sommes collectées dans toute la France et y organiser des dépôts clandestins et des séances de comptage ». Les sommes rassemblées sont déposées dans l’agence d’une banque suisse à Paris qui effectue le transfert par télex à Genève, avec une commission de 0,5 %. L’épouse de Curiel, Rosette Curiel, responsable de toute l’opération, retire les fonds en Suisse et les transmet à un militant du FLN à Genève. Les sommes ainsi transférées étaient considérables.

Création de Jeune Résistance

Au mois d’octobre 1958, Francis Jeanson et Henri Curiel constatent que le mouvement de désertion et d’insoumission des appelés français à la guerre d’Algérie prend une certaine ampleur. Ils décident au cours d’une réunion à Yverdon (Suisse), avec des insoumis et des déserteurs dont Jean-Louis Hurst dit Maurienne de créer une nouvelle organisation permettant de distinguer le soutien direct au FLN des activités d’insoumission et de désertion. Jeune Résistance voit le jour en mai 1959.

En revanche, le Parti communiste français adopte une position hostile à la désertion et à l’insoumission : « Résolument opposé à la guerre injuste d’Algérie, notre parti, qui comprend le drame de conscience de chaque jeune, n’a jamais considéré la désertion comme un moyen susceptible de mettre un terme au conflit. Il est toujours fidèle au contraire au principe éprouvé défini par Lénine : le soldat communiste part à toute guerre même injuste pour y poursuivre la lutte. »

Henri Curiel prend la succession de Francis Jeanson

Les 20 et 21 février 1960, plus de vingt militants du réseau Jeanson sont arrêtés ainsi que des cadres de la Fédération de France du FLN. D’autres arrestations seront effectuées par la suite. Si Francis Jeanson échappe à l’arrestation, il doit se déplacer sans arrêt, de planque en planque, en France et à l’étranger. Recherché activement par la police, il ne peut plus assurer la direction de son organisation. De nombreux militants laissés libres sont étroitement surveillés par la police et doivent interrompre leurs activités ou passer à l’étranger. Des responsables de la Fédération de France du FLN demandent à Henri Curiel de prendre la direction du réseau et de réorganiser l’ensemble des activités : transferts des fonds, passage des frontières, fabrication de faux papiers, hébergement des militants du FLN avec des règles plus rigoureuses de sécurité. De nouveaux militants sont recrutés pour remplacer ceux du réseau Jeanson emprisonnés, en fuite ou surveillés par la police. C’est ainsi que vont rejoindre le soutien au FLN des militants d’extrême gauche, des communistes et des syndicalistes à titre individuel, des chrétiens, catholiques ou protestants, des étudiants de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), des artistes et des écrivains…

À la demande de Jeanson, toujours activement recherché par tous les services de police français, Henri Curiel organise une conférence de presse clandestine à Paris qui aura pour but de rendre publiques les activités de soutien au FLN et de dénoncer la répression à l’encontre des Algériens en France et en Algérie. La conférence se tient le 15 avril 1960 et réunit plusieurs photographes et une dizaine de journalistes, pour la plupart étrangers ; elle aura un écho considérable même si deux Français seulement sont présents, Paul-Marie de la Gorce, qui ne publie pas l’intervention de Jeanson mais l’utilise pour un article dans L’Express, et Georges Arnaud qui fait paraître un article dans Paris Presse à la suite duquel il est arrêté et inculpé de non-dénonciation de malfaiteurs.

Création du Mouvement Anticolonialiste Français (MAF)

Henri Curiel veut étendre le soutien technique au FLN au rang d’action politique en constituant une organisation française anticolonialiste indépendante. Pour Henri Curiel et ses camarades issus du Groupe de Rome, la création du MAF est une nouvelle étape de son action politique. Malgré les réticences de Francis Jeanson, il décide d’organiser un congrès constitutif qui se tient le 20 juillet 1960 en Suisse à Saint-Cergue, avec la participation de militants parisiens et régionaux des réseaux d’aide au FLN, de la revue clandestine Vérité Pour, des membres de Jeune Résistance. La création du Mouvement anticolonialiste français est alors approuvée : ce sera une organisation structurée avec un comité directeur et six régions, des sections et des cellules; les adhérents du MAF paient une cotisation de 10 francs (1960) par mois ; le MAF crée son propre périodique Vérités anticolonialistes. La Fédération de France du FLN algérien accueille avec réserve la création du MAF.

Arrestation d’Henri Curiel

Une série d’arrestations, comparable par son ampleur à celle de février 1960, intervient le 20 octobre. Henri Curiel est arrêté ainsi qu’une grande partie de la direction de son réseau. Au même moment à l’étranger sont arrêtés, à Genève, Rosette Curiel, en Allemagne, un fabricant de faux papiers, aux Pays-Bas des membres du groupe Pablo.

Le réseau se restructure avec les militants ayant échappé aux arrestations. Georges Mattéi et Jacques Vignes prennent la relève et engagent de nouvelles recrues afin d’assurer le fonctionnement de l’organisation. Une partie des activités est transférée en Belgique, notamment la fabrication des faux papiers assurée par Adolfo Kaminsky. Henri Curiel, incarcéré à Fresnes, réussit à communiquer clandestinement à l’extérieur avec l’aide de Diego Masson qui assure le codage du courrier que l’avocat transmet. Ce qui permet au réseau de fonctionner jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie le 3 juillet 1962.

Henri Curiel est incarcéré sans procès pendant plus de 18 mois à la prison de Fresnes et remis en liberté le 14 juin 1962.

Solidarité, 1962-1978

Henri Curiel vit désormais en France dans la légalité. L’arrêté d’expulsion pris quelques semaines après son arrestation n’est pas exécuté. Selon Gilles Perrault, « il y échappe grâce à des relations anciennes et puissantes. Au Caire, en 1943, ses Amitiés françaises avaient rendu de grands services à des Français Libres dont certains siégeaient au Conseil des ministres de De Gaulle ». Gilles Perrault déclare par ailleurs : « À la table du Conseil des ministres siégeaient aussi Couve de Murville et Louis Joxe qui gardaient souvenir du rôle essentiel joué par Henri Curiel dans la réconciliation avec l’Égypte ». Henri Curiel réside à Paris. Le ministère de l’Intérieur renouvelle régulièrement son titre de séjour tous les trois mois. De 1962 à 1978, son activité politique va prendre un nouvel essor. Pendant la guerre d’Algérie, dès la période du Mouvement anticolonialiste français, Henri Curiel envisage de poursuivre la lutte anticolonialiste après la fin de la guerre; on peut lire dans Vérités Anticolonialistes : « Il apparaît que l’anticolonialisme ne sera pas épuisé en France par l’arrêt des hostilités. La guerre d’Algérie nous a appris l’anticolonialisme. Le fait qu’elle va bientôt se terminer ne liquide pas nos tâches dans ce domaine. Elles vont au contraire devenir plus importantes et plus ardues ». Il crée une organisation de soutien aux mouvements antifascistes d’Europe et aux mouvements de libération d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine, qui prendra le nom de Solidarité. En même temps, il continue d’organiser des réunions de médiation entre Palestiniens et Israéliens.

Le contexte politique dans la période gaulliste

Henri Curiel et ses proches ont une opinion très favorable en ce qui concerne la politique extérieure du Général De Gaulle. Didar Fawzy déclare : « Bien que fonctionnant selon les règles de la clandestinité, les objectifs de l’organisation ne touchaient pas aux intérêts de la France. Mieux, tant que la France resta gaulliste, les intérêts convergeaient. Ce fut différent avec le giscardisme ». Elle est encore plus explicite : « En France, à une époque où un chef de l’État accusait Israël d’avoir en juin 1967 intentionnellement ouvert les hostilités, blâmait les États-Unis de larguer des bombes sur le Vietnam, sillonnait le monde en exaltant l’indépendance des nations contre les supergrands, faisait recevoir en grande pompe à Tahiti les compagnons du Che rescapés de Bolivie […], cette époque était bien terminée. Dieu, que nous l’avons regrettée ».

La politique gaulliste est, en réalité, beaucoup plus complexe. Mehdi Ben Barka l’a caractérisée ainsi : « La politique française suit deux lignes parallèles :

1. la politique gaulliste traditionnelle qui veut faire paraître la France comme favorable à la libération des peuples tout en conservant des liens de coopération et en critiquant la politique américaine d’agression et d’intervention ;

2. la ligne “Foccart” qui vise à conserver la domination des services secrets français sur la gestion des États africains […]. Cette ligne implique l’encouragement des gouvernements réactionnaires à devenir l’avant-garde de la contre-révolution en Afrique. »

La constitution de Solidarité

L’appui de Mehdi Ben Barka et d’Ahmed Ben Bella permettent à Henri Curiel de réaliser son projet. C’est ainsi que se tient les 1er et 2 novembre 1962, aux environs de Paris, le congrès constitutif d’une organisation qui sera dénommée Solidarité. Curiel exprime ainsi son ambition dans son discours inaugural : « Pour nous, la fin de la guerre d’Algérie ne signifie pas et ne peut pas signifier la fin de l’aide française aux peuples qui luttent pour leur libération. Elle doit au contraire amener l’élargissement de cette aide ». Il situe cette position dans la ligne politique anticolonialiste exprimée lors de la conférence des partis communistes et ouvriers réunis à Moscou en novembre 1961. Henri Curiel pouvait donc penser que la création de Solidarité, conforme à l’orientation de la déclaration de Moscou, serait accueillie favorablement par le Parti communiste français (PCF) dont le secteur de politique extérieure suivait de manière mécanique les positions du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS). Pour constituer une organisation capable d’aide réelle aux mouvements de libération, il propose également d’apporter « l’aide concrète aux peuples opprimés qui luttent pour leur libération. Elle doit aussi les aider tant dans les domaines de l’information que dans le domaine politique […] » ; il précise sa pensée un peu plus loin : « Nous devons la constituer uniquement d’éléments qui payent une cotisation, qui acceptent à la fois nos buts et un minimum de discipline, qui acceptent donc de participer à une structure hiérarchisée… »

Organisation et activités de Solidarité

Organisation : Henri Curiel créée une organisation et non un réseau, ce qui était déjà son souci à l’époque du MAF pendant la guerre d’Algérie. Solidarité est constituée sur le modèle suivant : une structure hiérarchisée avec un Secrétariat restreint de 5 membres, (dirigé par Curiel) se retrouvant plusieurs fois par semaine, et un Comité directeur de 15 personnes – ou plus suivant les époques – se réunissant au moins une fois par mois ; une structure opérationnelle composée de secteurs regroupés par domaines ou par activités ; un congrès se tenant tous les ans avec débat du rapport d’activité, du rapport d’orientation et du rapport financier, il procède également à l’élection du comité directeur, sur proposition du Secrétariat, qui s’établit sur une liste de pseudonymes de candidats présents au Congrès.

Activités : Solidarité propose à tous les mouvements de libération qui le demandent une aide concrète. Des stages sont consacrés à la formation pratique pour développer la résistance (clandestine ou publique), à l’organisation d’un mouvement, au travail social.

Solidarité offre une assistance juridique aux victimes de la répression. L’organisation fabrique aussi des faux papiers grâce à l’activité des militants qui ont fait ce travail à l’époque du soutien au FLN pendant la guerre d’indépendance algérienne. Un secteur Études fournit des dossiers politiques, géographiques, financiers, des cartes d’état-major. Solidarité organise également des campagnes de presse, traduit et diffuse les publications de ces mouvements.

Les premiers contacts avec les mouvements de libération ont eu lieu durant l’année 1962. C’est au Maroc que Jean Tabet, en liaison avec Curiel et par l’intermédiaire de Mehdi Ben Barka, rencontre des militants des mouvements de libération des colonies portugaises d’Angola, du Mozambique, de Guinée Bissau et de Sao Tomé Principe, et d’Afrique du Sud, d’opposition du Cameroun et du Niger, qui ont créé des bureaux à Rabat.

Désormais, Solidarité couvre de nombreux secteurs géographiques : Afrique (colonies portugaises, Afrique du Sud, Zimbabwe, Cameroun, Maroc, etc.), Vietnam, Amérique latine (les dictatures) et Amérique du Nord (mouvements noirs aux Etats-Unis, Front de libération du Québec), Moyen-Orient (Palestine, Irak, Kurdistan), Europe (Espagne de Franco, Portugal de Salazar et de Caetano, Grèce des colonels). Plus de 100 mouvements de libération d’obédience différente sont en contact avec Solidarité ; Henri Curiel ne fait preuve d’aucun à priori envers une organisation se déclarant prosoviétique, prochinoise ou procubaine.

L’action politique habituelle de l’organisation est aussi prolongée par des activités d’aide humanitaire. C’est ainsi que Solidarité met sur pied une opération internationale pour que soient soignées en Europe les victimes de l’intervention militaire américaine de 1966 en République Dominicaine qui visait à éviter un autre Cuba. Avec l’instauration des dictatures du Chili et de l’Argentine, l’activité classique de soutien aux militants (faux papiers, exfiltration...) s’accompagne également d’obtention de permis de séjour et d’aide à la recherche de travail, logement... pour les exilés.

Henri Curiel créé des associations humanitaires : France Terre d’Asile en décembre 1970 avec pour objet la garantie des lois françaises pour les apatrides et les réfugiés ; l’Appel, également créé en 1970, est une association de secours aux enfants vietnamiens victimes de la guerre. Par ailleurs, de nombreux militants de Solidarité participent activement à l’Association médicale franco-vietnamienne, créée en 1967 à la demande du ministre nord-vietnamien de la Santé. Cette association, en liaison avec la Cimade, la Ligue des droits de l’homme et d’autres organisations, expédie des médicaments et du matériel médical aux services de santé du Vietnam du Nord en guerre avec les États-Unis. Le Groupe Liberté est une filière d’aide aux déserteurs américains refusant d’aller au Vietnam, à partir des unités stationnées en Allemagne.

Dans cette activité solidaire et humanitaire, Solidarité noue des relations concrètes avec le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix (MRAP), le Secours populaire, des organisations chrétiennes. Ces associations participent au financement d’actions parfois coûteuses et qui exigent l’aide d’organisations étrangères.

L’antenne de Solidarité d’Alger

Durant l’été 1962, Henri Curiel envoie Gérold de Wangen à Tlemcen (sud-ouest de l’Algérie) pour rencontrer Ahmed Ben Bella et lui expliquer le projet de création d’une organisation française de soutien aux mouvements de libération nationale. Le futur président algérien approuve l’idée et facilitera l’établissement de l’antenne d’Alger en versant une subvention financière – sur les fonds spéciaux de la Présidence de la République – au fonctionnement de Solidarité.

Après l’indépendance de l’Algérie, les militants de l’organisation de soutien aux indépendances politiques, résidant au Maroc, vont s’installer à Alger dont l’antenne comptera bientôt une quarantaine de membres et de sympathisants. Certains sont soit des déserteurs ou des insoumis de l’armée française travaillant en contrat algérien, soit des individus sous contrat de la coopération française avec l’Algérie.

Henri Curiel se rend une fois par mois à Alger où il rencontre Jean Tabet et Didar Fawzy qui assurent la direction de l’antenne ; il tient des réunions avec les militants et des responsables algériens où sont examinées les modalités de soutien aux mouvements de libération. En effet, de très nombreux mouvements d’indépendance ont établi leur bureau à Alger et reçoivent une aide concrète, financière voire militaire, ce qui avait amené la presse internationale à qualifier « Alger la Blanche » de « Mecque des révolutionnaires ».

En 1964, Henri Curiel rencontre également Mehdi Ben Barka, tous deux débattent de l’organisation de la Conférence tricontinentale devant se tenir en 1966 à Cuba ; Curiel propose que Jehan de Wangen de Solidarité en assure le Secrétariat.

Avec le renversement de Ben Bella et l’accession au pouvoir du colonel Houari Boumediene, le 19 juin 1965, les liens privilégiés entre Solidarité et le gouvernement algérien vont se distendre. La répression qui se développe après juin 1965 à l’encontre des communistes, des trotskistes et de la gauche du parti unique algérien FLN va se traduire par le départ de nombreux membres de l’antenne d’Alger de Solidarité et la subvention algérienne ne sera plus versée. Henri Curiel ne viendra plus à Alger. Malgré tout un comité directeur de l’organisation, réuni à Paris, décide de poursuivre une activité plus réduite de l’antenne d’Alger.

La Palestine et les relations israélo-arabes

Henri Curiel adopte dès 1947 une ligne politique qui demeure la sienne jusqu’à sa mort en 1978. Elle se fonde sur la résolution n° 181/1947 de l’Organisation internationale des Nations unies (ONU) qui préconise l’existence en Palestine de deux États juif et arabe. Après la création de l’État d’Israël en 1948, le conflit israélo-palestinien se développant et prenant une dimension régionale puis internationale, Curiel consacre une part importante de son temps à susciter un dialogue entre des forces politiques arabes et israéliennes, premiers pas vers une solution pacifique au conflit. Il aurait souhaité que Solidarité s’engage plus avant dans cette action.

Déjà, pendant la guerre d’Algérie, Curiel organisa la conférence qu’Uri Avnery donna à Paris, pour expliquer son opposition à la guerre franco-britannique-israélienne de 1956.

Au congrès annuel de Solidarité, il faisait régulièrement approuver une motion : « Nous partons du droit sacré et imprescriptible des collectivités nationales à l’existence nationale. Nous reconnaissons donc le droit des Juifs d’Israël à l’existence nationale, mais ce droit doit, a fortiori être reconnu aux Arabes de Palestine » (cf. Gilles Perrault, op. cit., p. 530.)

Curiel charge Maurice Barth du dossier des rencontres israélo-arabes. Celui-ci organise la conférence internationale de Bologne (Italie) du 11 mai 1973 dans le but de susciter d’éventuelles initiatives de paix ; malheureusement la conférence n’atteint pas ses objectifs par suite de l’absence de plusieurs pays arabes et de représentants de la Palestine.

Après ce semi-échec, Henri Curiel juge plus efficace de substituer aux colloques des rencontres directes entre Palestiniens et Israéliens. Il parle avec Saïd Hammami représentant de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Londres, qui a été le premier Palestinien à rencontrer Uri Avneri, lequel a créé en décembre 1975 le Conseil israélien pour la paix israélo-palestinienne.

Plus tard, Avnery déclare : « Au milieu de l’année 1976, Arafat demanda à Issam Sartaoui de poursuivre les négociations avec les Israéliens. À partir de ce moment, le “Groupe Curiel” a été amené à jouer un rôle important et Sartaoui installa sa base à Paris. Une série de rencontres entre Sartaoui et nous-mêmes eurent lieu […]. Les amis de Curiel prirent en charge tous les aspects pratiques : ils assuraient notre transport […], répondaient à nos besoins, fournissaient les repas... Avec son habituelle discrétion, Curiel, présent au début de chaque entretien, facilitait le démarrage des discussions. Ensuite, quand il pensait que le dialogue était bien amorcé, il se levait et quittait la pièce [...]. Curiel a joué un rôle important dans la très, très longue route vers la reconnaissance mutuelle et la réconciliation entre Israéliens et Palestiniens […]. »

Les rencontres israélo-palestiniennes continuent jusqu’à son assassinat. Elles se situent maintenant à un plus haut niveau : celui du général israélien de réserve Matti Peled avec le représentant de l’OLP en France Issam Sartaoui.

La plate-forme de 1970 

Parallèlement à la mise en place de l’antenne d’Alger, Curiel noue des contacts avec des pays étrangers grâce à son carnet d’adresses, d’autres antennes de Solidarité sont constituées en Belgique, en Suisse, en Grande-Bretagne, en Suède. Si l’organisation fonctionne avec des fonds provenant des cotisations des adhérents, des dons de sympathisants et du paiement d’une partie des services rendus par les mouvements de libération, elle œuvre aussi avec la participation financière d’associations telles que le Secours Populaire, la Cimade ou encore Oxfam.

Henri Curiel élabore au mois d’octobre 1970 une nouvelle plate-forme pour Solidarité, qui complète celle élaborée en 1962, tout en étant assez différente sur certains points politiques. Il éprouve le besoin de préciser : « Solidarité, en tant qu’association, n’a pas d’activités dans le domaine de la politique intérieure française... ». Mais il dira plus loin : « La clandestinité est un caractère spécifique et capital de Solidarité ». Il supprime toutes les références au mouvement ouvrier international mais est beaucoup plus explicite sur les formes d’aide apportées aux organisations en lutte contre l’oppression subie par les peuples colonisés ou en butte à la dictature politique : « Considérant que la lutte révolutionnaire n’a de sens que comme préliminaire à des tâches d’édification, Solidarité ne saurait se désintéresser de l’aide concrète à apporter aux peuples libérés dans les domaines technique, économique, social et culturel. Certaines activités ont été et sont poursuivies dans cette optique ». Il ajoute aussi l’aide aux peuples sous une répression culturelle en raison de leur origine ethnique ou religieuse : « Solidarité envisage d’apporter ultérieurement une aide concrète aux minorités ethniques, culturelles ou religieuses. Certaines activités ont d’ailleurs été menées et sont poursuivies... ». Mais il juge bon de préciser dans une note : « Pour prévenir certaines ambiguïtés, Solidarité a décidé de se référer expressément à la perspective socialiste. »

 

Henri Curiel procède à une large distribution de cette plate-forme à la presse, à différentes associations, à des personnalités. Elle est aussi présentée au Secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGT), Georges Séguy, qui a déclaré que le texte ne lui posait aucun problème. Il est clair qu’à l’époque cette réponse apportait un soutien français politique précieux à l’action d’Henri Curiel. D’ailleurs, par la suite, un membre du Bureau confédéral de la CGT, Georges Schaeffer, a participé au Comité directeur de Solidarité.

Crise de Solidarité et assassinat d’Henri Curiel

Crise de Solidarité

En 1972, Solidarité fonctionne depuis dix ans et des critiques commencent à émerger concernant le mode de travail d’Henri Curiel. Comme cela s’est passé en Égypte, certains militants lui reprochent d’être autoritaire et de pratiquer un centralisme sans concessions en menant des actions sans débat interne. D’autres membres de l’organisation estiment que Solidarité s’est trop dispersée dans des associations à but humanitaire telles que France Terre d’Asile ou encore l’Appel. Le fonctionnement de l’organisation est également mis en question: utilité de la tenue des Congrès annuels, utilité de règles de clandestinité qui ne sont plus appliquées ; des critiques plus graves encore sont exprimées concernant le soutien apporté, sans accord du Comité directeur, à des mouvements de libération marginaux et parfois sectaires en contradiction avec le texte de la plate-forme de 1970. De plus, Curiel est accusé de vouloir définir la ligne politique des mouvements de libération auxquels Solidarité apporte son aide.

Enfin, un certain nombre de militants de Solidarité s’impliquent à partir des années 1970 dans la vie politique et syndicale française et quittent peu à peu l’organisation. Gérold et Sylviane de Wangen, deux piliers du Secrétariat, se consacrent exclusivement à France Terre d’Asile et délaissent Solidarité.

Solidarité, rebaptisée Aide et Amitié, a désormais des effectifs très réduits. Gilles Perrault résume ainsi la période : « [...] nous avons peut-être donné au lecteur l’impression que Solidarité entrait en sommeil. Ce serait une erreur. [...] La pratique n’est cependant plus la même. La machine s’est concentrée, resserrée. Au lieu de la vaste organisation répartissant au maximum les forces et moyens, fut-ce au prix d’une certaine déperdition d’énergie, tout repose désormais sur une poignée d’hommes et de femmes. Ils ne s’en plaignent pas. Leur tentation serait même d’en finir avec des structures – comité directeur, congrès – qu’ils trouvent plus gênantes qu’utiles et se constituer en réseau. »

Assassinat d’Henri Curiel

Curiel subit une série d’épreuves avant d’être assassiné le 4 mai 1978. Une campagne de presse, en France comme à l’étranger, le dénonce comme le patron des réseaux d’aide aux terroristes et comme un agent du KGB. Le magazine français Le Point, du 21 juin 1976, sous la signature de Georges Suffert, accuse Henri Curiel « d’être à la tête d’un réseau de soutien au terrorisme », et complice de Carlos.

Suffert récidive au mois de juin de l’année suivante. Une semaine après la découverte du cadavre de Hanns-Martin Schleyer assassiné par des membres de la Bande à Baader, le magazine allemand Der Spiegel du 24 octobre 1977 reprend les accusations du périodique Le Point et écrit : « Paris est aujourd’hui le centre du terrorisme international. Sous la direction d’un Égyptien, des guérilleros latino-américains, des fanatiques palestiniens et des membres de la Fraction Armée rouge allemande sont organisés. » Même après son assassinat, les attaques virulentes continuent contre Henri Curiel : en France toujours, Roland Gaucher, journaliste à Minute, hebdomadaire français d’extrême droite, écrit dans son ouvrage Le réseau Curiel ou la subversion humanitaire (paru en 1981 à Paris aux éditions Jean Picollec) : « Henri Curiel fut toute sa vie un agent de l’Union soviétique ». Aux États-Unis, Claire Sterling, journaliste américaine, reprend les thèses élaborées par Le Point en 1976 et 1977 dans son livre paru en 1981 Le Réseau de la terreur : enquête sur le terrorisme international.

Il apparaît aujourd’hui que les informations du Point, et du livre de Roland Gaucher ont été fournies obligeamment par la Direction de la surveillance territoire (DST) et pour Claire Sterling par la Central Intelligence Agency (CIA). Il s’agit alors d’une manœuvre de grande ampleur organisée au niveau international consistant à qualifier de terroristes tout à la fois l’URSS et les mouvements d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine et même d’Europe qui luttent contre la domination coloniale, pour la démocratie et pour le socialisme. Cette stratégie vise à briser les fronts politiques rassemblant marxistes, démocrates et chrétiens progressistes.

À la suite de cette campagne, fin octobre 1977, Henri Curiel se voit signifier une mesure d’assignation à résidence à Digne (Alpes de Haute-Provence) et un arrêté d’expulsion par les services du ministère de l’Intérieur. Il est accusé d’entretenir et de susciter des foyers d’agitation, d’avoir des activités dangereuses et d’intervention occulte en marge du conflit du Moyen-Orient. À Digne, Curiel est l’objet d’une surveillance rapprochée de quatre policiers et doit émarger chaque jour au commissariat de la ville. Conseillé par son avocat Philippe Waquet, l’assigné à résidence introduit une requête en annulation de l’arrêté ministériel auprès de la commission de recours des réfugiés et apatrides au Conseil d’État, laquelle rend un avis défavorable au maintien de l’assignation à résidence le 15 décembre 1977, et celle-ci est levée le 10 janvier 1978. Le ministère de l’Intérieur lui accorde quelques mois plus tard un permis de séjour renouvelable chaque année et un titre de voyage lui permettant de circuler à l’étranger.

À son retour à Paris, Henri Curiel reprend ses activités au sein de Solidarité et ses rencontres avec Israéliens et Palestiniens désireux de nouer des contacts dans le but de faire avancer les pourparlers de paix.

Le matin du 4 mai 1978, le représentant de l’OLP à Paris, Issam Sartaoui, et Henri Curiel se retrouvent dans un café au coin des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain. Curiel était presque euphorique après avoir lu l’interview très modérée de Yasser Arafat donnée au quotidien américain Herald Tribune de la veille où il déclarait qu’Israël n’aurait rien à craindre d’un État palestinien créé dans les territoires occupés. Après une halte chez lui, il ressort en début d’après-midi et est abattu au rez-de-chaussée de quatre balles de revolver Colt 45 tirées par deux hommes qui l’attendaient dans le hall. Les tueurs, manifestement des professionnels, avaient très évidemment repéré les lieux et préparé leur fuite en voiture. Quelques jours après, l’assassinat fut revendiqué dans un communiqué signé « Commando Delta ». Mais il apparut très rapidement que ce n’étaient que des exécutants et que les commanditaires devaient être cherchés ailleurs.

Plus tard, de nombreuses pistes ont été évoquées, à commencer par celle des services spéciaux de l’Afrique du Sud où Curiel, via le réseau Solidarité, avait apporté une aide importante au mouvement de libération ANC et surtout à l’organisation anti-apartheid Okhela composée de Blancs sud-africains; ou encore le mouvement Abou Nidal, nébuleuse ayant revendiqué l’assassinat de plusieurs représentants de l’OLP en Europe, dont Saïd Hammami (Londres), Issam Sartaoui (Portugal), Naïm Kader (Belgique) et même l’extrême droite française en raison tout à la fois du communiqué de revendication et de la haine déclenchée par la campagne de presse des années 1976-1977. Aujourd’hui, à la lumière de tous les événements passés au Moyen-Orient, il apparaît que l’hypothèse de l’implication du Mossad serait la plus vraisemblable étant donné le rôle de précurseur d’Henri Curiel dont l’action s’opposait à la politique du gouvernement de l’État d’Israël en facilitant la médiation entre Israéliens et Palestiniens.

Roger Esmiol, Claude Namias. Publié dans le numéro 23 de Contretemps.

Roger Esmiol, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, insoumis pendant la guerre d’Algérie. Il a milité au Mouvement anticolonialiste français (MAF) et au sein du comité directeur de l’organisation Solidarité. Il a travaillé en Algérie, après l’indépendance, au ministère de l’Économie, puis en France au service d’Études économiques de la CGT, ensuite à la Direction de l’aménagement et de l’urbanisme du ministère de l’Équipement, aujourd’hui ministère de l’Écologie.

Claude Namias, a séjourné en Algérie après l’indépendance, pendant vingt ans ; licenciée es-Lettres de la faculté d’Alger, elle a travaillé comme documentaliste à la bibliothèque de la faculté de sciences économiques et à la documentation de Radio France Internationale.

(*) Conversation entre Henri Curiel et Raymond Stambouli, un de ses amis, quand ils avaient appris la pendaison à Khartoum (Soudan) du secrétaire général du Parti communiste soudanais, Abdel Khalek Mahjoub. Cf. Gilles Perrault, Un homme à part, Paris, Barrault, 1984, p. 25

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Et pour l’ensemble de l’article :

Gilles Perrault, Un homme à part, Paris, Barrault, 1984.

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