En hommage à Mehdi Ben Barka. Entretien avec Bachir Ben Barka

Le 29 octobre 1965, devant la brasserie Lipp à Paris, Mehdi Ben Barka est interpellé par deux policiers qui lui présentent leurs cartes officielles ; ils le font monter dans leur voiture de service, une 403 banalisée, qui disparaît dans la circulation. Dès lors, Mehdi ne sera plus jamais revu. Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, il est clair qu’il a été enlevé par un groupe d’agents de « services spéciaux » marocains, français et d’autres nationalités, aidés par des truands et des « barbouzes ». Nul doute qu’il a été ensuite assassiné. Il est plus difficile de démasquer tous les commanditaires. Mehdi Ben Barka était devenu l’ennemi public du régime marocain, qui l’avait condamné à mort par contumace, deux fois, en 1963 et 1964. Il échappa à plusieurs attentats. Dès la fin des années 1950, il s’engagea dans la lutte anticolonialiste et anti-impérialiste ; au moment de sa disparition, il préparait activement la Tricontinentale : il était devenu la cible potentielle de la CIA et du Mossad. Contraint à l’exil, durant ses séjours à l’étranger, des agents de services spéciaux de nationalités diverses effectuaient une surveillance continue de ses déplacements, de ses activités et de ses communications.

Perspective socialiste pour le Maroc, libération nationale pour les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine sont alors les deux éléments indissociables de sa ligne politique et de son combat militant. Par ses qualités de tribun, son sens du contact et de l’organisation, son activité débordante, ses capacités intellectuelles, il devient un dirigeant politique de très haut niveau pour son pays et au plan international.

Cela est insupportable pour ceux qui veulent maintenir le Maroc sous la domination néocoloniale. Cela est insupportable pour ceux qui veulent briser le mouvement planétaire de libération nationale. Ils ont alors recours à l’assassinat du dirigeant pour briser le mouvement d’émancipation et maintenir leur domination politique et économique. Celui de Mehdi Ben Barka s’inscrit sur une très longue liste de crimes politiques commis à l’encontre de militants révolutionnaires.

Bachir Ben Barka, son fils, milite depuis des décennies pour que la vérité sur l’assassinat de son père soit pleinement établie et reconnue et pour que soit préservée la mémoire de son action politique nationale et internationale. Il a accepté d’évoquer pour ContreTemps la personnalité et l’action de Mehdi Ben Barka. Nous l’en remercions et donnons à cet entretien valeur d’hommage à la grande figure de Mehdi Ben Barka. Ainsi nous voulons contribuer à ce que la mémoire de Mehdi Ben Barka ne soit pas occultée, et qu’en ce cinquantième anniversaire de son assassinat elle resurgisse, à nouveau, vivante.

ContreTemps : Merci, Bachir Ben Barka, de nous accorder cet entretien pour parler de votre père, Mehdi Ben Barka. Pouvez-vous déjà évoquer son milieu familial et ses années de formation ?

Bachir Ben Barka : Les origines sociales de Mehdi Ben Barka, né en 1920 (1), sont très modestes ; son père est un petit commerçant et sa mère fait des travaux de couture dans la maison familiale. Maison de la médina de Rabat, que son père partage avec son frère et la famille de celui-ci : il vit dans un milieu populaire et urbain. Enfant, il fréquente l’école coranique. Il lit méthodiquement la totalité des sourates du Coran, ce qui lui permet de connaître parfaitement la grammaire de l’arabe classique. Les hasards de la vie ont fait que son père bénéficiait de la protection d’un riche négociant qui était en lien avec la zone de Tanger (2), ce qui l’a conduit à des séjours dans cette ville et à des voyages racontés en famille. Le frère aîné, Brahim, a obtenu l’autorisation d’intégrer l’école moderne, dite « école des fils de notables », qui avait pour fonction de former une élite marocaine capable de servir dans l’administration coloniale française. Mehdi, qui, pour sa part, n’a pas la possibilité de fréquenter cette école, s’y rend chaque jour et reste à la porte de celle-ci. Jusqu’à ce que le maître finisse par le faire entrer dans la classe, puis insiste pour l’y faire inscrire.

Mehdi se montre excellent élève, sautant des classes. Son entêtement à aller vers le savoir lui ouvrira un parcours qui ne lui était pas offert. Il entre au collège, bénéficiant de bourses françaises et marocaines, moyen par lequel de riches familles participaient à la formation de certains élèves brillants en vue de constituer une élite marocaine.

Son père n’ayant pas les moyens de financer les études de son fils, Mehdi est pris en charge par sa tante, Kenza, dont le mari était un marchand de fruits et légumes ; le couple n’avait pas d’enfant. Mehdi peut ainsi poursuivre des études au collège, et ensuite au lycée, libéré des soucis matériels. C’est un élève très brillant, monopolisant tous les premiers prix (la famille se souvient qu’à la fin de l’année il fallait louer une charrette pour ramener les livres qu’il recevait lors de la distribution des prix !).

Il existe à cette époque une concurrence sous-jacente entre les autorités françaises et marocaines à l’égard des jeunes gens suivant des études. Mehdi dès l’âge de 14 ans fait le choix de s’engager dans le mouvement nationaliste et commence à participer à des réunions, à distribuer des tracts. Il prend conscience des réalités économiques sociales et politiques produites par la domination coloniale (3). Ses compétences en mathématiques lui permettent de travailler l’été dans les services français de collecte de l’impôt : il connaît concrètement, par les dossiers sur lesquels il travaille, la réalité de l’exploitation des paysans et de l’impôt injuste. Toutes choses qui ont renforcé son attachement au mouvement de libération nationale. Mehdi, qui maîtrise le français, diffuse les publications du Comité National Marocain, et notamment le journal L’Action du peuple rédigé en français. La dernière année avant le baccalauréat il quitte le lycée marocain et rejoint le lycée Gouraud, le lycée français de Rabat. Il est reçu à l’examen en 1938 avec la mention très bien.

Cela lui permet de participer à une délégation d’élèves invités à un voyage en France en récompense de leurs résultats à l’examen, et il est appelé à rejoindre une classe préparatoire à Casablanca, dans le seul lycée où existaient des classes préparatoires à Normale Sup et Polytechnique.

Dans les années 30, le mouvement national se radicalise. En 1936, les premières grèves ont lieu. Le Parti national est créé en 1937 (4). Mehdi y adhère. La vie est difficile au Maroc : certaines régions connaissent la famine. Des mouvements sociaux se manifestent. Le pouvoir colonial interdit le Parti national et jette ses dirigeants en prison.

Quelques années plus tard, en 1940, en France, c’est l’occupation. Mehdi avait formé le projet de poursuivre ses études en France. Mais c’est impossible. Il va à la faculté d’Alger pour poursuivre des études de mathématiques. Il obtiendra sa licence dans cette discipline. Dans les milieux intellectuels qu’il fréquente à Alger, des débats existent à propos de Vichy et du nazisme. On s’interroge pour savoir quelle est la priorité : lutte contre le colonialisme ou lutte contre le fascisme. Il élargit son champ de vision aux questions internationales, orientation qui ne sera pas partagée par d’autres responsables marocains.

À Alger, il participe activement au mouvement étudiant ; il est vice-président de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMNA) et il noue des liens avec des Tunisiens et des Algériens qui seront militants du FLN algérien ou du Destour tunisien, et dont certains participeront au pouvoir dans leur pays après l’indépendance.

Ces deux années ont été décisives pour sa formation, avec l’acquisition d’une vision maghrébine et transnationale qui ne l’a plus quitté. Pour lui, le combat à mener est celui des peuples, et non d’un seul peuple, avec ancrée en lui la conscience de la nécessité d’une solidarité internationale. De retour au Maroc en 1942 il va enseigner dans ce même lycée Gouraud où il avait été élève. Et également au Collège impérial, qui avait été créé de toutes pièces par le Sultan pour que le Prince héritier Hassan suive des études dans un cadre normal, en l’entourant d’enfants issus des différentes régions et de milieux sociaux différents.

CT : Voici donc venu le temps de l’action politique et militante contre le colonialisme…

B. B B : Mehdi participe alors activement au mouvement national marocain. Il reconstitue des cellules et des comités régionaux du Parti national, démantelé par la répression de la fin des années 1930. Il effectue des tournées d’information sur la situation nationale et internationale.

Un congrès constitutif clandestin fonde le parti de l’Istiqlal (5) le 18 décembre 1943 à Rabat. Ce parti se démarque de la revendication traditionnelle d’application totale de l’accord du Protectorat, pour exiger l’indépendance. Le 11 janvier 1944, l’Istiqlal rend public le Manifeste pour l’indépendance, signé par 58 personnalités, dont Mehdi Ben Barka. Il est communiqué au Palais royal et aux ambassadeurs occidentaux. Des manifestations pacifiques se produisent dans les villes.

Dès janvier 1944, la Résidence répond par la répression et des responsables de l’Istiqlal sont arrêtés. Des manifestations très importantes de soutien se développent notamment à Rabat-Salé. Elles sont brutalement réprimées. À Fès, on dénombre quarante morts et une centaine de blessés. Des milliers d’arrestations ont lieu. Des centaines de condamnations sont prononcées. Mehdi est arrêté. On l’accuse d’être l’instigateur des manifestations. Il est condamné à deux ans de prison ferme, qu’il fera à Rabat. Il s’efforce de poursuivre son activité politique par des contacts clandestins avec l’extérieur. La famille de Mehdi, sa mère, sa sœur et son frère Adelkader apportent au prisonnier les nombreux livres qu’il demande et du ravitaillement car l’ordinaire de la prison est très médiocre.

Les dirigeants de l’Istiqlal qui ont échappé à l’incarcération poursuivent une activité réduite. Mehdi sort de prison en novembre 1945. Il reprend immédiatement son activité au sein de l’Istiqlal. La composition sociologique du parti va se modifier. À l’origine, l’Istiqlal est principalement composé de notables et d’intellectuels, mais après 1945, des militants ouvriers et des habitants des quartiers populaires le rejoignent tandis que des cellules se constituent dans les quartiers populaires. Mehdi est alors le secrétaire administratif du parti. Il joue un rôle important d’organisateur, accomplissant de nombreuses tournées aussi bien dans les villes que les campagnes. Faute de siège officiel, voire de local, le Parti, dont l’existence juridique n’était pas reconnue, avait élu domicile, à Rabat, dans la demeure familiale de Mehdi. Il participe à la mise sur pied d’une presse, un journal en arabe, Al’Alam dont le premier numéro parut en septembre 1946. En 1956, après l’indépendance, il dirigera l’hebdomadaire francophone l’Istiqlal (6).

Il crée un centre d’études et d’archives du parti et rédige des rapports sur la situation au Maroc qui sont communiqués aux ambassades et à la presse française. Dans le même temps il travaille aussi à la mise sur pied de cellules dans les quartiers populaires et en milieu rural, ce pourquoi il sillonne le pays.

À partir de 1951, le sultan du Maroc, Sidi Mohammed, s’oppose au pouvoir colonial et au Résident général soutenu par les colons français. La résidence considère qu’il faut s’en débarrasser. Le sultan est déposé en août 1953 par les Français, en violation des règles qui déterminaient au Maroc la désignation et dans certains cas l’éviction du souverain. Il est exilé à Madagascar et remplacé par le fantoche Ben Arafa, soumis au colonisateur. Sous l’impulsion des nationalistes, les grandes villes du pays se soulèvent. En décembre, l’Assemblée générale des Nations unies adopte une résolution sur le droit à l’autodétermination du Maroc.

Tout en préparant l’éviction du sultan, le Résident général engage la répression contre l’Istiqlal. En 1951, la direction du parti est arrêtée et placée en résidence surveillée. Mehdi bénéficie d’un régime spécial : à la différence des autres membres de la direction, le pouvoir colonial, en quatre ans, le place en résidence surveillée dans six lieux différents : il est isolé à 200 kilomètres de Rabat, puis progressivement de plus en plus éloigné, l’objectif étant de le priver des visites de délégations populaires. Il est finalement envoyé à Talsint dans l’Atlas central, difficile d’accès, à 500 kilomètres de Rabat. Il « bénéficie » d’un droit de visite de sa femme seulement deux fois par an. Les relations avec la famille sont beaucoup plus difficiles qu’en 1944.

Cet éloignement de Mehdi indique clairement que l’administration française a conscience du rôle qu’il joue et de son aura auprès de la population. Au cours de son séjour forcé à Talsint, il continue d’élaborer et de faire parvenir à ses camarades différents rapports.

À partir de 1954, avec la nomination de Mendès-France comme Président du Conseil, on note un assouplissement de la politique française à l’égard du Maroc et de la Tunisie, la priorité étant de conserver l’Algérie, où la lutte de libération nationale a commencé le 1er novembre 1954.

Les crises ministérielles se succèdent à vive allure en France, sous la Quatrième République. Mendès-France signe le 10 juillet 1954 les « accords de Genève » qui mettent fin à la guerre d’Indochine. Les Américains les remplaceront bientôt et ce sera la guerre du Vietnam. Mendès-France souhaitait engager un processus de négociation au Maroc et en Algérie. Mais son gouvernement est renversé en février 1955. C’est son successeur, Edgard Faure, qui prend le relais pour le Maroc. Ce seront les discussions d’Aix-les-Bains. Le gouvernement français est contraint de prendre en considération la revendication d’indépendance. Le mouvement national s’est radicalisé et depuis 1953 une résistance armée (7) s’est développée dans les villes et dans les régions montagneuses. Toutes les composantes politiques marocaines participent aux discussions. Mehdi fait partie de la délégation du parti de l’Istiqlal.

La revendication première du mouvement national est le retour du roi et la fin du protectorat. Les pourparlers d’Aix débouchent sur la mise à l’écart du sultan fantoche Ben Arafa et le retour de Mohamed V sur le trône. L’indépendance sera proclamée le 3 mars 1956. Mohamed V prendra alors le titre de roi du Maroc. Un nouveau Résident général décide la libération des dirigeants de l’Istiqlal, dont Mehdi. C’est d’ailleurs Mehdi qui est chargé d’organiser l’accueil de Mohamed V à son retour d’exil en novembre 1955.

L’Istiqlal présentera le compromis d’Aix-Les-Bains comme une victoire. Pour sa part, Edgar Faure résumera la position du gouvernement français de la manière suivante : « L’indépendance dans l’interdépendance ».

Mehdi, quelques années plus tard, en 1962, dans son rapport – non prononcé – au deuxième Congrès de l’UNFP, exposera à quel point le compromis d’Aix-les Bains était favorable au colonisateur. Dans ce rapport, qui sera publié après sa mort par Maspéro, sous le titre « Options révolutionnaires au Maroc », Mehdi évoque trois erreurs mortelles du nationalisme marocain qui ont conduit le mouvement national à se faire piéger par le colonialisme français. La première est qu’alors qu’il est la force principale de la résistance au colonialisme, l’Istiqlal se trouve sous représenté et mis sur le même plan que les grands caïds, ce qui fit qu’il ne put imposer ses vues. La deuxième que les négociations ont été menées en vase clos, sans expression publique. La troisième étant que s’étant laissé enfermer dans un pseudo accord, le compromis final est présenté par l’Istiqlal comme une victoire. Des erreurs dont les conséquences après l’indépendance vont s’avérer déterminantes au regard de la relation entre le mouvement nationaliste et le Palais royal.

Au sein de l’Istiqlal coexistent les forces représentant les couches populaires, la résistance armée, la jeunesse, mais également celles de la bourgeoise traditionnelle. Celle-ci n’avait pas été partie prenante du combat contre le colonialisme et participait à la politique du Palais, lui-même en connivence avec le colonialisme, de pillage du pays. Ces contradictions vont s’exacerber lorsque se posera la question de l’après indépendance, de ce qu’il faut en faire.

En effet, l’indépendance se révèle formelle, la France avait lâché du lest sur le plan politique, mais était bien déterminée à conserver ses intérêts économiques et stratégiques. D’où une opposition entre une volonté de développement réel et la logique néocolonialiste.

CT : La situation ouverte par l’indépendance du Maroc soulevait donc des problèmes nouveaux ?

B. B B : À partir de 1960, Mehdi analyse en profondeur cette contradiction. Il comprend que l’expérience marocaine préfigure ce qui va se passer avec les indépendances des différents pays d’Afrique francophone (8). Il formule les questions clés du combat de libération nationale. Contre quelles forces et quels intérêts mener ce combat ? Pour qui, c’est-à-dire au profit de quelles forces et quels intérêts sociaux ? Avec qui ? La question des alliances, des perspectives et de l’instrument politique nécessaire...

Au Maroc même, l’évolution de la situation s’avère éclairante. Avec Mohamed V, il existait un certain équilibre dans des relations marquées de respect mutuel et de confiance. Mehdi avait contribué à changer l’image de la royauté. Alors que le père de Mohamed V avait été le « sultan de la France », à partir de 1946-1947 l’image royale devient un peu plus positive, compte tenu des contacts noués avec le mouvement national. Ainsi le discours de Tanger de novembre 1948 avait été perçu comme favorable au nationalisme. Mohamed V soutient la lutte de libération algérienne : une armée algérienne dite des frontières se constitue au Maroc. Le Maroc accueille également un grand nombre de bureaux des mouvements de libération nationale.

 Avec le Prince héritier Hassan, ce n’est plus la même chose. Celui-ci était perçu comme davantage lié aux intérêts français et non pas porteur d’une vision progressiste de développement du Maroc. Des tensions existent pour ce qui concerne les orientations politiques, les projets présentés par l’aile progressiste du mouvement national se heurtent à des freins puissants.

Au plan institutionnel, les promesses de Mohammed V pour l’après indépendance d’une constitution et d’une assemblée constituante, c’est-à-dire d’une monarchie constitutionnelle, laissent place à une solution bâtarde : une Assemblée nationale constitutive, non élue, non législative, mais dont on disait « qu’elle serait tout comme ». Son président est Mehdi Ben Barka, nommé par le Roi, et sa composition devra refléter la société au plan sociologique, régional et politique : un Maroc en miniature. Elle ne dispose d’aucun pouvoir législatif, seulement d’un pouvoir de délibération, de discussion des projets gouvernementaux. Elle symbolise un compromis entre le Palais et le mouvement national.

L’autre projet, à l’initiative de Mehdi, est celui de la « route de l’unité ». Il s’agissait de construire une route d’environ 60 kilomètres, allant de l’ex-partie du Maroc sous domination espagnole à celle sous domination française, construite par de jeunes volontaires. En 1957, le projet mobilisa, en trois vagues, 14 000 jeunes venus de toutes les régions et disposant de la logistique de l’État. C’est une sorte de chantier de jeunesse.

Les jeunes travaillaient le matin, l’après-midi étant consacré à la formation et aux débats. L’objectif, au-delà de la construction proprement dite de la route, est de constituer une Association des bâtisseurs de l’indépendance avec ces jeunes appelés à retourner vers leurs villages pour prolonger le chantier et le multiplier un peu partout, en suscitant une mobilisation à la base et un travail de fond auprès des villageois.

Le projet n’eut pas de suites, le pouvoir refusant de faciliter l’action de l’Association qui ne disposait pas de moyens suffisants pour poursuivre l’expérience. Le souci de Mehdi était de montrer par cette expérience que, par la mobilisation populaire, il était possible de donner un sens à l’indépendance qui soit profitable à la masse des Marocains et pas seulement à une élite liée au pouvoir néocolonial.

Les problèmes de l’après indépendance provoquent des contradictions au sein de l’Istiqlal, qui conduisent à la rupture au sein du mouvement national. Son aile gauche fait scission : une partie importante de sa base populaire, principalement ouvrière et à un moindre degré paysanne, s’organise en 1959 dans un nouveau parti : L’Union nationale des forces populaires (UNFP). Le Congrès fondateur de l’UNFP (9) se réunit à Casablanca avec la présence de représentants de l’Union Marocaine du Travail (UMT) (10) et de l’Union Nationale des Étudiants du Maroc (UNEM).

Rupture aussi avec le Palais, par un « coup d’État interne » : le gouvernement de gauche, qui avait préparé un plan quinquennal, la nationalisation des banques et des ressources minières, est renvoyé, pour laisser place à un gouvernement dirigé par le prince Hassan. Sont alors mis au grand jour tous les problèmes qui jusque là se déroulaient en vase clos, loin des masses populaires (cette erreur indiquée par Mehdi en 1962). De cela la gauche marocaine a payé le prix, avec l’impossibilité d’obtenir un soutien populaire dans le rapport de force avec le Palais. Bien que lors des premières élections communales et des élections professionnelles l’UNFP montre qu’il bénéficie d’une très forte audience, il souffre d’un déficit de clarté politique et d’explication dans son rapport à la population. Situation qui s’aggravera avec la mort de Mohamed V le 26 février 1961 et l’accession au trône de Hassan II huit jours plus tard. Dès sa création, l’UNFP subit la répression. Oufkir (11) crée le CAB-1 (abréviation de Cabinet), une police secrète du pouvoir, orientée contre les dirigeants politiques et les syndicalistes, chargée de leur filature, du noyautage des organisations et des coups tordus contre elles.

CT : Mehdi Ben Barka va alors devenir un leader de la lutte anti-impérialiste à l’échelle mondiale ?

B. B B : À partir de ce moment Mehdi déploie en effet l’essentiel de son activité au plan international. Travail qu’il avait commencé à faire en tant que président de l’Assemblée, en menant une grande tournée en Égypte, Russie, Chine et Inde. La période est celle qui suit la conférence de Bandung, où sont encore très proches la révolution chinoise, les évolutions en Yougoslavie, dans l’Égypte de Nasser... Situation passionnante à ses yeux, dans laquelle il multiplie les liens avec les dirigeants et s’intéresse à la réalité des différentes expériences politiques.

Il rencontre Mao en 1958-1959 (j’ai vu dans ses papiers la fiche sur laquelle il avait rédigé les questions à discuter avec celui-ci).

Lorsqu’en 1959-1960 est portée contre lui une première accusation de complot contre le prince héritier, en même temps que le directeur et le rédacteur en chef du journal de l’UNFP (Youssoufi et Basri, deux grandes figures de la Résistance contre le Protectorat), Mehdi décide de s’exiler. Il part pour Paris, puis Genève, commence alors pour lui une nouvelle étape de sa vie consacrée de plus en plus à l’action internationale. Il représente l’UNFP à la première conférence de solidarité africaine à Tunis en 1960, où il prononce un rapport remarqué sur le néocolonialisme.

C’est la période des indépendances africaines, et il insiste sur ce passage du colonialisme au néocolonialisme. À l’emprise directe se substitue l’installation de régimes à la solde de l’ancienne puissance coloniale, laquelle perpétue de la sorte sa domination et l’exploitation des richesses économiques. Il rédige plusieurs écrits sur le danger des fausses indépendances.

Il considère que l’instrument de combat c’est le parti révolutionnaire, mais aussi des facteurs institutionnels pour garantir la démocratie et la pérennité des choix de développement.

En 1960 l’Organisation de solidarité des peuples afro-asiatiques est créée. Elle rassemble des partis et des mouvements de libération (alors que la conférence de Bandung était celle d’États). Mehdi est élu aux instances de cette organisation, en particulier à la commission d’organisation des congrès. Ses capacités d’organisateur avaient été démontrées par son action au Maroc et sur le plan international. Il connaît les mouvements, les dirigeants, les rapports de force dans chaque pays, il est au fait des conflits sino-soviétique, sino-indien, voire sino-cubain, par rapport auxquels il joue souvent le rôle d’arbitre. C’est aussi un militant, il est vice-président du Comité des fonds, en charge de récolter et distribuer les aides aux mouvements de lutte en Afrique et en Asie. Afin de respecter les équilibres cette commission est dotée de plusieurs présidences (Chine, URSS, Égypte, Guinée), mais Mehdi est le vice- président opérationnel, un poste clé qui lui permet de connaître les différents rouages dans les pays et mouvements, ainsi que leurs conflits internes.

Au début des années 1960, il apparaît qu’un autre continent doit être pris en compte : l’Amérique latine. Non seulement Cuba se débarrasse de la dictature, mais des luttes se développent contre l’impérialisme qui multiplie des agressions contre les peuples.

Selon Mehdi, l’Europe d’après-guerre s’est américanisée, et il constate que pour l’Europe, et en particulier la France, les indépendances africaines doivent se faire sur le modèle américain de la domination impériale telle qu’imposée aux pays d’Amérique latine : indépendance politique, mais mainmise sur l’économie… C’est pourquoi la solidarité anti-impérialiste doit se prolonger en Amérique latine : face aux forces impérialistes des États-Unis et d’Europe, il faut un front commun des trois continents.

D’où la décision de tenir une Conférence Tricontinentale. Celle-ci est préparée par une commission de 18 membres (6 par continent), mais elle est traversée par les dissensions internes entre la Chine et l’URSS qui vont la paralyser. Mehdi, en lien avec l’Algérie, l’Égypte, la Guinée et le Vietnam, assume le travail.

Celui-ci est réalisé en lien avec le réseau Solidarité de Curiel (12), qui participe à l’aide vers le pays concernés, et avec lequel se tissent des relations fortes. C’est par exemple lui qui, face aux tentatives d’assassinat dont il est l’objet, assure la protection de Mehdi à Genève. Aux yeux de Solidarité, l’autorité politique de Mehdi fortifie et crédibilise l’idée d’une organisation anti-impérialiste planétaire.

CT : C’est la grande entreprise de la Conférence Tricontinentale…

B. B B : La concrétisation de l’idée de la Tricontinentale voit le jour au printemps 1965. Un séminaire afro-asiatique a lieu à Alger, auquel participe une forte délégation cubaine dirigée par Che Guevara, qui vient discuter de la conférence et aussi du projet qu’il prépare d’une intervention au Congo. Des rencontres ont lieu entre Ben Bella, le Che et Mehdi en vue de coordonner les préparatifs et d’officialiser le fait que la conférence se tiendra à Cuba. Rien n’était facile : les Chinois veulent écarter l’URSS, sous le prétexte qu’elle est une puissance européenne. Il faut que Mehdi discute avec Mao pour le convaincre que la présence dans une telle conférence des peuples soviétiques d’Asie est justifiée. L’accord fut établi au Ghana en 1965 et la date pour la tenue de la conférence fut fixée à janvier 1966.

Mehdi est président du Comité international de préparation de la conférence. Le travail qu’il avait mené jusque-là prenait tout son sens. Il lui revient de fixer la liste des organisations représentant les différents pays et d’arbitrer les multiples conflits. Il prépare l’appel qui désigne l’ennemi principal, les misères communes et la source de ces misères, et qui indique la nécessité d’une force de solidarité – et aussi de lutte avec les mouvements qui combattent toujours pour leur libération nationale –, pour défendre un modèle de développement répondant aux besoins des populations. Il prépara un projet d’école de formation de cadres pour les mouvements de libération (le CED-MLN), à la fois dans le domaine politique et celui de la lutte armée. Cette école devait être installée en Algérie, des éléments de programme et de constitution d’une bibliothèque ont été élaborés. Mais le projet allait avorter après le coup d’État de Boumedienne le 19 juin 1965.

Mehdi avait conscience de ce qu’étaient les rapports de force réels marqués par les reflux en cours. Il y avait eu le coup d’État en Indonésie en 1965, l’escalade américaine au Vietnam, l’assassinat de Lumumba, le fiasco des tentatives de guérilla au Congo… On n’était plus dans l’élan révolutionnaire des années antérieures.

CT : Est-ce que dans le même temps Mehdi Ben Barka reste en étroite relation avec ce qui se joue au Maroc ?

B. B B : Tout à fait. Il revient au Maroc en 1962 pour le 2ème congrès de l’UNFP. Le rapport qu’il a préparé est écarté au profit d’un rapport d’orientation proche des thèses de l’UMT qui reçoit le soutien du secrétariat général. Situation traduisant des conflits internes qui renvoyaient à des divergences d’orientation. De mai 1962 à juin 1963, Mehdi réside au Maroc pour suivre le congrès de l’UNFP et travailler à la réorganisation du parti.

Hassan II décide de préparer une constitution calquée sur celle de la Ve République. Par exemple elle comporte un article 35 qui est la copie de l’article de la constitution française : il permet au chef de l’État d’exercer tous les pouvoirs pendant une période déterminée. La constitution marocaine est rédigée par des constitutionnalistes français. L’UNFP se prononce pour le boycott du référendum, alors que les autres partis, dont l’Istiqlal, optaient pour la participation et le oui. Mehdi participe activement à la campagne pour le boycott.

Il subit la présence permanente du CAB : une Volvo noire est présente chaque matin devant la maison et le suit dans ses déplacements. En novembre 1962, cette même Volvo, sur la route entre Rabat et Casablanca, fait une queue de poisson à sa « Coccinelle » et renverse celle-ci. C’est l’intervention de paysans accourus sur place qui empêche les policiers de finir le travail. Mehdi touché aux vertèbres cervicales devra rester deux mois en clinique en Allemagne, et ensuite porter des mois durant une minerve.

Le oui triomphe lors du référendum. l’UNFP décide de participer aux législatives qui suivent pour dénoncer le pouvoir. Ces élections sont marquées par des fraudes massives et le Parlement élu est formé à l’image de ce que voulait le pouvoir. Grâce en particulier à un parti créé de toutes pièces par le pouvoir et qui assure à celui-ci une majorité. Cependant l’UNFP confirme sa popularité, en particulier dans les quartiers populaires. Mehdi est élu dans un quartier de bidonvilles à Rabat. Il ne siégera jamais, car en juillet 1963 la police intervient lors d’une réunion du Comité central du parti, arrête les dirigeants, 2 000 arrestations sont effectuées, beaucoup de militants sont torturés, jugés et condamnés pour complot visant à renverser la monarchie. Mehdi était alors à l’étranger pour une mission de conciliation entre Nasser et le Baath syrien (dans le cadre de la République arabe unie). Il va donc rester en exil.

En novembre 1963 a lieu « la guerre des sables » (13) entre le Maroc et l’Algérie, le Maroc déclarant que la frontière entre le Maroc et l’Algérie n’est pas définie et revendiquant divers territoires. Mehdi se prononce contre cette guerre, la considérant comme une agression à l’encontre de l’Algérie. Une prise position qui ne sera pas toujours bien comprise, même par ses amis politiques, lesquels ne partageaient pas toujours sa vision géopolitique des rapports de force et de la réalité des conflits. Un tribunal militaire le condamne à mort par contumace, pour trahison. En 1964, il sera condamné une deuxième fois avec une dizaine d’autres dirigeants. Donc pesaient sur lui deux condamnations à mort.

Un très puissant mouvement social se développe en mars 1965 suite à une circulaire qui limite l’accès aux collèges des enfants des classes populaires. A Casablanca, des émeutes se produisent, une quasi insurrection populaire prend le contrôle de la ville. Une répression violente est organisée : on envoie les chars contre la population en lutte. Oufkir dirige les opérations en hélicoptère et mitraille lui-même les manifestants. On dénombre des centaines de victimes.

Les manifestations de 1965 révèlent l’échec de Hassan II et de ses choix politiques. Celui-ci décrète l’état d’urgence, il gracie trois condamnés à mort et libère quelques prisonniers. Il envoie son cousin, ambassadeur du Maroc à Paris, auprès de Mehdi, son ancien professeur de mathématiques, pour lui porter la phrase : « J’ai une équation à résoudre pour le Maroc ».

Mehdi et ses amis adoptent une position claire : pour apporter une solution au Maroc, ils sont prêts à prendre leurs responsabilités, mais à deux conditions : un programme de gouvernement public de deux ans, un gouvernement homogène et non un gouvernement attrape-tout. Sur la base de cette réponse, des négociations s’engagent. Mehdi, installé au Caire avec sa famille, envisage de rentrer au Maroc.

Pour ce faire il pose deux conditions qui le concernent personnellement : une loi d’amnistie pour ses deux condamnations à mort, le respect de ses obligations par rapport à la Tricontinentale, qui font qu’il ne pourra retourner au Maroc qu’après la tenue celle-ci.

En juillet 1965, les pourparlers sont brutalement stoppés, Hassan II déclare : « Il est trop tard ».

On sait à présent que dès avril-mai les préparatifs de l’enlèvement étaient engagés, comme le révèle le rapport rédigé par Antoine Lopez (14), agent des services secrets français, qui ambitionnait de devenir le patron de Royal Air Maroc.

Il a rencontré Oufkir en avril-mai, et une fois rentré a écrit un rapport destiné aux responsables du SDECE (15) pour indiquer que les autorités marocaines voulaient récupérer Ben Barka de « manière non orthodoxe ».

CT : Il nous faut à présent aborder ce qui restera comme « l’affaire Ben Barka ».

B. B B : La décision de mettre fin aux activités de Mehdi par n’importe quel moyen a été prise au plus haut niveau du pouvoir marocain. La mise en œuvre et l’exécution de complot ont été confiées au CAB-1, supervisée par Oufkir (ministre de l’Intérieur) et Dlimi (directeur de la sûreté nationale).

Sur le terrain, la coordination fut menée par un certain Chtouki (16), (de son vrai nom Miloud Tounsi). Le complot consistait à approcher Mehdi Ben Barka sous le prétexte d’un film sur la décolonisation, « Basta », destiné à l’ouverture de la Tricontinentale, dont on lui proposait d’être le conseiller historique. Un projet passionnant aux yeux de Mehdi, qui allait se révéler un piège idéal. Le contact s’est fait par Philippe Bernier (17) et Georges Figon (18). Tout un système fut mis sur pied avec des complicités françaises. Lopez rendait compte régulièrement au SDECE des différentes étapes de réalisation du projet d’enlèvement. Chtouki faisait le lien avec Figon, un truand lui-même en relation avec les quatre autres truands de la bande à Boucheseiche (19), lequel avait des intérêts dans les maisons closes au Maroc et était connu des services secrets marocains et français.

Quant aux complicités politiques françaises, elles ne peuvent être évoquées qu’à titre d’hypothèses, mais on sait que Roger Frey, ministre français de l’Intérieur, était en bons termes avec Oufkir, au point de passer des vacances ensemble. Les services secrets français et marocains étaient habitués à se rendre des services mutuels. Les complicités israéliennes sont également importantes, puisque le Mossad (20) entretenait des relations étroites avec les services de renseignement marocains. À titre d’exemple, des révélations récentes ont montré que, lors des sommets des chefs d’État arabes au Maroc, les discussions étaient enregistrées et les bandes remises aux Israéliens.

Mehdi, lors d’une conférence au Caire en avril 1965, avait dénoncé Israël comme étant un relais des intérêts impérialistes en Afrique, et expliqué que le conflit entre Israël et les Palestiniens ne relevait pas du religieux mais devait être posé dans le cadre des mouvements de libération.

Quant à la complicité des services américains, même si on ne dispose pas de preuves avérées, il est clair que les services secrets américains avaient leurs correspondants au Maroc. Au demeurant la CIA refuse de déclassifier les milliers de pages dont elle dispose au nom de Ben Barka (on a une fiche biographique de Ben Barka établie dès 1945). Des documents du Département d’État montrent que les déplacements de mon père étaient systématiquement signalés par les ambassades américaines des différents pays où il se rendait.

C’est un réseau de convergences qui a permis d’attirer Mehdi à Paris, et son interpellation devant la brasserie Lipp par deux policiers qui lui ont présenté des cartes officielles de la police française, ce qui lui a fait accepter de monter dans la voiture de service qui l’a amené à la villa de Boucheseiche. À partir de là il disparaît.

Les faits avérés se limitent à cela. Tout ce qui a été présenté par la suite comme étant « la véritable histoire » par les uns et les autres ne s’appuie sur aucun élément vérifiable et a souvent servi à brouiller les pistes. Même l’histoire racontée soi-disant par Figon, relayée par L’Express et qui allait servir de base à tous les autres récits n’a fait que contribuer à ce que nous appelons « l’enfumage » de l’opinion. En fait, depuis 50 ans, cette convergence d’intérêts politiques et policiers qui a conduit à l’enlèvement et à la disparition de Mehdi Ben Barka se poursuit pour faire obstacle à la vérité. Cela au nom de la raison d’État, celle de l’État marocain et celle de l’État français, les deux usant et abusant des mêmes artifices pour entraver le travail de la justice.

Il y a eu d’abord les défaillances au niveau de l’enquête policière. L’enlèvement a eu lieu le vendredi 29 octobre, dès le dimanche, au plus tard le lundi, les autorités françaises savaient tout des modalités de l’action et de ses protagonistes. Le député Lemarchand, ami et avocat de Figon, a su ce qui s’était passé, le commissaire des Renseignements généraux, Roger Caille, qui était proche du préfet Papon et de Roger Frey, a eu connaissance des tenants et aboutissants de l’affaire. C’est seulement le 4 novembre, à l’issue d’une soirée à l’ambassade du Maroc où étaient invités des représentants du ministre français de l’Intérieur, à laquelle étaient présents Oufkir et Dlimi, que ces deux derniers, informés on ne sait comment, quittent la réception à 2 heures du matin et partent précipitamment hors de France. Le bouclage des frontières ne sera mis en place qu’après leur départ. On ne sait pas si mon père était alors encore vivant et s’il aurait pu être sauvé, mais au moins ceux qui avaient participé au crime auraient pu être interpellés.

Mehdi avait rendez-vous avec le cabinet de De Gaulle le 30 octobre. De Gaulle avait déjà rencontré Ben Barka à la fin de la guerre d’Algérie, et à ce moment il était dans un cours anti-atlantiste qui l’a amené à s’intéresser à la Tricontinentale (Joséphine Baker fut présente à cette conférence, et considérée comme une quasi envoyée spéciale de De Gaulle). On dit que le Général de Gaulle est entré dans une colère noire lorsqu’il a appris l’enlèvement de Ben Barka. Situation révélatrice des contradictions au sein des services secrets, en particulier autour du réseau Foccart, préoccupé par les conséquences sur les Antilles françaises des mobilisations anti-impérialistes, et avec au sein de ces services des noyaux pro-OAS et d’autres pro américains. Au lendemain de l’affaire, De Gaulle a décidé une réorganisation des services secrets, qui sont passés de l’autorité du Premier ministre, Pompidou, à celle de la Défense, dont le ministre Messmer était un homme de confiance du Président.

CT : À ce jour, la vérité n’est toujours pas établie ?

B. B B : Cette loi du secret continue depuis 50 ans. Côté marocain on a accueilli et protégé les truands, on se refuse à reconnaître les responsabilités du pouvoir, aujourd’hui encore on n’exécute pas les commissions rogatoires internationales envoyées par les juges français. Même après l’avènement de Mohamed VI, et une volonté d’apaisement des consciences par rapport à ce qu’on a appelé « les années de plomb », on voit beaucoup d’effets d’annonce mais peu de concrétisations.

Une instance dite « Instance d’équité et de réconciliation », sur le modèle des commissions vérité et réconciliation en Amérique latine et en Afrique du Sud, mais disposant de moins de prérogatives (le mot vérité est absent de l’intitulé et de son carnet de route), est en charge de 15 000 dossiers de victimes, dont beaucoup ont été traités, permettant le règlement de problèmes personnels, familiaux, administratifs et le versement d’indemnisations pour nombre de victimes et de familles de victimes des violations graves des droits humains. Mais concernant les disparitions, une soixantaine, dont celle de Ben Barka, rien n’a été fait. Pourtant les éléments existent qui permettraient d’agir : les témoins sont encore vivants, dont Cthouki. Celui-ci se permet même l’outrecuidance de déposer plainte contre Maurice Buttin, l’avocat de la famille Ben Barka depuis cinquante ans ; ses plaintes sont diligentées et exécutées rapidement, alors que rien n’est fait pour faciliter le travail des juges d’instruction demandant d’auditionner les responsables sécuritaires marocains, ou pour investiguer dans des lieux où il serait possible de trouver les restes des truands, qui ont eux-mêmes été assassinés, dans des centres secrets de détention, et où selon certains témoignages se trouverait également une partie du cadavre de Mehdi. De telles hypothèses, pour être confirmées ou infirmées, supposeraient des fouilles ; or on sait où il faudrait les faire, ce que refusent toujours les autorités marocaines…                             

En France également des obstacles sont mis devant les juges. On en est au 8ème juge d’instruction à propos de l’affaire. La plainte pour assassinat a été déposée par notre famille en 1975, le dossier est toujours ouvert, mais les difficultés sont multiples ; par exemple l’impossibilité d’avoir accès aux dossiers des services secrets français, placés sous le sceau du secret défense. Lequel a été levé partiellement pour certains dossiers, mais pas pour la totalité d’entre eux.

Il faut souligner un paradoxe assez scandaleux : c’est au ministre de la Défense français de décider ou non la levée du secret défense sur des dossiers qui sont ceux de l’ex SDECE, alors que ce sont des agents du SDECE qui ont été impliqués. Il se trouve ainsi juge et partie !

Malgré tous les changements politiques survenus au long des années, on n’a toujours pas accès à tous les documents détenus par les services secrets concernant l’affaire Ben Barka. En 1981, après l’élection de F. Mitterrand, l’ordre fut donné de communiquer ces pièces au juge d’instruction de l’époque. Il y a trois ans, le juge d’instruction en charge du dossier a opéré une perquisition à la DGSE qui lui a permis de récupérer 400 pièces, mais celles-ci étant toujours couvertes par le secret défense il est impossible de les consulter.

Tout cela est humainement insupportable et politiquement condamnable. Qu’est-ce qui justifie cette frilosité de la part du pouvoir politique ? Ou bien cette vérité est-elle si horrible que 50 ans après elle fait peur aux dirigeants politiques français et marocains ?

Une situation identique existe concernant l’assassinat de Henri Curiel, de Mahmoud El Hamchari, de Dulcy September et beaucoup d’autres militants assassinés sur le sol français. La seule différence est que le dossier Ben Barka est toujours ouvert. C’est peut-être cette situation qui a fait comprendre à l’État français que précisément il ne fallait pas laisser ouverts d’autres dossiers sensibles, et qu’il convenait d’arriver le plus vite possible à décréter le non-lieu.

L’association « Mémoire, vérité, justice » a recensé plus d’une centaine d’assassinats ciblés de militants politiques effectués sur le territoire français depuis 1960. Aucun dossier n’a abouti en justice, tous ont débouché sur des non-lieux, après enquête policière ou non. Même dans des cas où le meurtrier a été arrêté et a avoué, et où il s’est vu renvoyé dans son pays d’origine, comme dans l’affaire Mecili.

À l’heure actuelle il n’y a que trois dossiers encore ouverts : celui des militantes kurdes, celui du militant tamoul assassiné il y a trois ans, et celui de Ben Barka.

Propos recueillis par Roger Esmiol et Francis Sitel. Publié dans ContreTemps n°27.

1- Le Maroc, à partir de 1912, subit le régime du protectorat, mis en place par le traité franco-marocain conclu à Fès le 30 mars 1912 entre la France et le sultan marocain Moulay Hafid. L’Espagne, pour sa part, avait reçu le Rif marocain et la zone d’Ifni au sud. L’Espagne avait également reçu le Rio de Oro, territoire revendiqué par le Maroc et annexé en 1975 avec la « Marche verte ». Le protectorat dura jusqu’à l’indépendance du Maroc, déclarée par Mohammed V le 18 novembre 1955.

2- Dans le cadre du processus de colonisation du Maroc, Tanger est une zone internationale.  Le 24 juillet 1925, un statut définitif pour Tanger est signé par le Royaume-Uni, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas, les États-Unis, le Portugal, l’Union soviétique et la France, auxquels se joindra l’Italie. La ville est dotée d’une administration internationale, avec une assemblée législative, composée de trente fonctionnaires internationaux désignés par leurs consuls respectifs et de neuf marocains. Les effets du traité se prolongeront jusqu’au 20 octobre 1956, date du rattachement définitif de Tanger au Royaume du Maroc.

3- Le colonisateur maîtrise totalement l’appareil central d’État. Dans la pratique, le sultan n’a aucun pouvoir réel. Le Protectorat lui fait approuver des textes préparés par les services de la Résidence. Il en assure ensuite la promulgation. Le Résident représente le Maroc au plan international. Il commande l’armée. Il dirige l’administration et choisit les fonctionnaires. La Banque de Paris et des Pays Bas contrôle la Banque d’État du Maroc. Elle contrôle aussi la Compagnie Générale du Maroc et l’Omnium nord-africain (sources d’énergie et transports). En ce qui concerne l’agriculture, un dahir (décret) de 1919 donne le droit de décider des expropriations pour cause d’utilité publique. C’est-à-dire la spoliation pure et simple du sol. Ces terres sont gérées par le directeur des affaires indigènes et confiées à des colons. En 1956, les colons disposent de 13 % des terres cultivables du Maroc Le Maroc, jusqu’à l’indépendance, demeure un fournisseur de matières premières et un marché pour les produits manufacturés français.

Un prolétariat marocain se développe avec la création de nombreuses entreprises françaises après la Deuxième Guerre mondiale.

4- Les revendications du Parti national sont modérées : création d’une Assemblée nationale élue ; création d’assemblées locales ; intégration progressive de Marocains dans les administrations. Au plan économique : nationalisations des mines et des chemins de fer. Le Parti national réclamait aussi la liberté d’expression, d’association et de manifestation. Le terme d’indépendance n’était pas prononcé.

5-Istiqlal : en français « indépendance ». Le nom même du parti est significatif du virage politique par rapport au Parti national. Désormais, pour l’Istiqlal la priorité absolue est l’indépendance ; la question se pose immédiatement : par quels moyens ?

6-Selon Zakya Daoud et Maâti Monjib, l’Istiqlal comptait trois mille membres en 1945. Sa structure était centralisée au niveau d’un Comité exécutif de 9 membres, avec un Conseil national de 25 membres avec 4 commissions d’études. (in Ben Barka, une vie une mort, Éditions Michalon, p 97).

7- Dans le cadre de cet article il n'est pas possible de présenter la lutte armée évoquée, ce qui nécessiterait un long développement.

8- En 1960, 14 États de l’Afrique subsaharienne sous domination française accèdent à l’indépendance ; il en est de même pour le Congo belge, la Somalie italienne, le Nigeria britannique. La Guinée française avait voté « non » au référendum du 28 septembre 1958, qui définissait l’indépendance avec des liens avec la France, et s’engageait pour un temps dans une politique progressiste. La France supprimera sa coopération avec la Guinée. Pour ce qui est du Cameroun, la France va poursuivre pendant des années une intervention militaire très dure contre l’UPC (Union des Populations du Cameroun) et imposer des fantoches au pouvoir. En ce qui concerne le Congo belge, l’indépendance s’est très vite traduite par l’assassinat de Lumumba.

9-Les principaux axes de l’orientation politique de l’UNFP sont les suivants : indépendance du pays, retrait des armées étrangères, réforme agraire, politique d’industrialisation, nationalisation des secteurs économiques clés, instauration d’une démocratie réelle où le peuple pourra prendre en mains ses affaires, dans le cadre d’un monarchie constitutionnelle sous l’égide de Mohamed V, aide et soutien à la lutte de libération nationale du peuple algérien.

10- Le 20 mars 1955 l’Union marocaine du travail (UMT) est créée. Le Maroc étant alors sous protectorat français, la Résidence déclare le 21 mars 1955 : « la création d’un tel organisme n’est pas compatible avec la législation actuellement en vigueur au Maroc ». Elle sera reconnue en 1956, à l’indépendance, et Mohamed V la déclare « héritière du mouvement national ». Elle compte alors 65 000 adhérents.

11- Oufkir : Carrière dans l’armée française (deuxième Guerre mondiale, puis Indochine). Aide de camp de Mohamed V à l’indépendance. Directeur de la Sureté, ministre de l’Intérieur, ministre de la Défense. Effectue les coups tordus pour le compte de Hassan II. Organise le coup d’État des aviateurs le 16 août 1962. Échec : l’avion de Hassan II réussit à se poser. Soi-disant suicidé le 23 août 1962, mais plus vraisemblablement assassiné.

12- Henri Curiel, après la fin de la guerre d’Algérie durant laquelle il apporte son soutien au FLN décide de créer une organisation de soutien aux mouvements antifascistes en Europe et aux mouvements de libération nationale en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Ce sera Solidarité. De 1962 à 1965, il rencontre souvent Mehdi Ben Barka à Alger et ils discutent des luttes de libération nationale. Henri Curiel avait convenu avec Mehdi Ben Barka qu’un des membres du Secrétariat de Solidarité serait secrétaire de celui-ci pour la Tricontinentale.

13- Le 18 mars 1845 : le Traité de Lalla Maghnia fixe une frontière algéro-marocaine. Elle est arbitraire car elle coupe en deux le territoire de certaines tribus. Au Maroc, parmi certains nationalistes, la revendication du Grand Maroc sera présentée, à partir notamment de l’empire des Almohades et de celui des Almoravides.

14- Lopez : agent du SDECE depuis 1956. Couverture : inspecteur à Orly. Condamné à huit ans de prison.

15- Le SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) est un service de renseignements français, qui a été créé le 28 décembre 1945, et remplacé le 2 avril 1982 par la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE).

16- Chtouki : agent marocain au service d’Oufkir.

17- Bernier : journaliste. Se disait ami de Ben Barka. A travaillé à l’ORTF puis à Alger. Était aussi en relation avec des agents des services secrets.

18- Figon : Trafic de devises. Hante les milieux intellectuels. « Suicidé » le 17 janvier 1966.

19- Boucheseiche : escroc, proxénète et gangster. Ami de Figon.

20 –Mossad : « Institut pour les renseignements et les affaires spéciales », Mossad signifiant « Institut », est l’une des trois agences de renseignement d’Israël.

ANNEXES

ANNEXE 1 :

Texte du Manifeste de l’Indépendance du 11 janvier :

  1. Considérant que le Maroc a toujours constitué un État libre et souverain, et qu’il a conservé son indépendance pendant treize siècles jusqu’au moment où, dans les circonstances particulières, un régime de protectorat lui a été imposé ;
  2. Considérant que ce régime avait pour fin et pour raison d’être de doter le Maroc d’un ensemble de réformes administratives, financières et militaires, sans toucher à la souveraineté traditionnelle du peuple marocain sous l’égide de son Roi ;
  3. Considérant qu’à ce régime, les autorités du Protectorat ont substitué un régime d’administration directe et d’arbitre au profit de la colonie française, dont un fonctionnariat pléthorique et en grande partie superflu, et qu’elles n’ont pas tenté de concilier les divers intérêts en présence ;
  4. Considérant que c’est grâce à ce système que la colonie française a pu accaparer tous les pouvoirs et se rendre maîtresse des ressources vives du pays au détriment des autochtones ;
  5. Considérant que le régime ainsi établi a tenté de briser, par les moyens divers, l’unité du peuple marocain, a empêché les Marocains de participer de façon effective au gouvernement de leur pays et les a privés de toutes les libertés publiques individuelles ;
  6. Considérant que le monde traverse actuellement des circonstances autres que celles dans lesquelles le protectorat a été institué ;
  7. Considérant que le Maroc a participé de façon effective aux guerres mondiales aux côtés des Alliés, que ses troupes viennent d’accomplir des exploits qui ont suscité l’admiration de tous, aussi bien en France, qu’en Tunisie, en Corse, en Sicile et en Italie, et qu’on attend d’elles une participation plus étendue sur d’autres champs de bataille ;
  8. Considérant que les alliés qui versent leur sang pour la cause de la liberté, ont reconnu dans la Charte de l’Atlantique le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et qu’ils ont récemment, à la Conférence de Téhéran, proclamé leur réprobation de la doctrine qui prétend que le fort doit dominer le faible ;
  9. Considérant que les Alliés ont manifesté à différentes reprises leur sympathie à l’égard des peuples musulmans et qu’ils ont accordé l’indépendance à des peuples dont le patrimoine historique est moins riche que le nôtre, et dont le degré de civilisation est d’un niveau inférieur à celui du Maroc ;
  10. Considérant enfin que le Maroc constitue une unité homogène, qui, sous la Haute direction de son Souverain, prend conscience de ses droits et de ses devoirs, tant dans le domaine interne que dans le domaine international et sait apprécier les bienfaits des libertés démocratiques qui sont conformes aux principes de notre religion, et qui ont servi de fondement à la Constitution de tous les pays musulmans.

Décide :
A- En ce qui concerne la politique générale :

  1. De demander l’indépendance du Maroc dans son intégrité territoriale sous l’égide de Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef, que Dieu le glorifie ;
  2. De solliciter de Sa Majesté d’entreprendre avec les nations intéressées des négociations ayant pour objet la reconnaissance et la garantie de cette indépendance, ainsi que la détermination dans le cadre de la souveraineté nationale des intérêts légitimes des étrangers au Maroc.
  3. De demander l’adhésion du Maroc à la Charte de l’Atlantique et sa participation à la Conférence de la paix.

B- En ce qui concerne la politique intérieure :

  1. De solliciter de Sa Majesté de prendre sous Sa Haute direction le Mouvement de réformes qui s’impose pour assurer la bonne marche du pays, de laisser à Sa Majesté le soin d’établir un régime démocratique comparable au régime de gouvernement adopté par les pays musulmans d’Orient, garantissant les droits de tous les éléments et de toutes les classes de la société marocaine et définissant les devoirs de chacun. »

ANNEXE 2 :

Option révolutionnaire au Maroc

§ Perspectives révolutionnaires

(…)

Définir le but n’est pas s’affubler d’une étiquette. Si le processus de construction du pays tend vers la recherche de moyens qui permettent d’avoir  une société équilibrée, sans exploitation et hautement productive, la pratique de cette politique peut être qualifiée de socialiste dans un sens rigoureux. Mais le problème justement n’est pas de vouloir le socialisme dans l’abstrait, mais de commencer à bâtir réellement les bases de ce système économique et social. Le rôle d’un parti révolutionnaire à l’heure actuelle n’est pas tellement de s’affubler d’un titre, que de montrer en quoi il se différencie de tous les pseudo socialismes qui remplissent aujourd’hui le continent africain de leurs vacarmes.

Dès lors, il apparaît absolument nécessaire de lutter contre les déviations et les mystifications concernant le socialisme qui, comme étiquette fallacieuse, peut aussi bien couvrir un régime semi-fasciste, qu’un État féodal ou une création de l’impérialisme

Pour nous le contenu du socialisme scientifique se caractérise :

            - Par une solution correcte du problème du pouvoir grâce à la mise en place d’institutions politiques qui permettent un contrôle démocratique des masses sur         l’appareil de l’État ainsi que sur la répartition des ressources et du produit national ;

            - Par une structure économique qui déracine les fondements de la domination de l’impérialisme allié de la féodalité et de la grande bourgeoisie parasitaire ;

            - Par une organisation politique et sociale qui encadre et éduque les masses en vue de mobiliser toutes les ressources nationales nécessaires à l’accumulation.

Comme pour l’unité africaine, on ne peut passer en un clin d’œil du capitalo-féodalisme au socialisme, mais il est nécessaire de passer par une longue période pendant laquelle on construit les bases même d’une société socialisme.

En ce qui concerne les moyens, si donc il s’agit d’un long processus, il faut expliquer que toutes les options économiques du parti révolutionnaire qui sont les points de son programme, ne sont pas par elles-mêmes le socialisme, mais que simplement elles lui préparent le terrain. La planification par exemple est un moyen rationnel de choisir les points d’impact des investissements, les nationalisations dans les domaines agricole, industriel, commercial et bancaire - quand elles sont possibles et favorables - servent à augmenter les possibilités nationales d’investissement.


ANNEXE 3 :

Extraits de : « LA REVOLUTION NATIONALE EN AFRIQUE ET EN ASIE »

Article publié dans la revue algérienne Révolution africaine, 13 avril 1963

[…]

Les fausses indépendances

L’indépendance acquise par certains pays n’est que nominale.

C’est là la caractéristique fondamentale du colonialisme dont nous devons dégager le sens et le mécanisme profond pour mieux déjouer ses manœuvres.

La compréhension de la réalité du néocolonialisme, l’étude précise des moyens qu’il emploie, l’isolement des éléments qui lui servent d’appui dans nos pays, demande un travail constant d’investigation et de clarification.

En raison de la conjoncture actuellement créée par le  Marché Commun Européen et du rôle que sont appelés à y jouer certains nouveaux États africains indépendants, il importe de dégager les fondements économiques du phénomène néocolonialiste générateur de fausses indépendances.

Certes, les indépendances « octroyées » par les colonisateurs ne constituent pas une nouveauté dans l’histoire coloniale (Égypte en 1922, Irak en 1932 par exemple). Mais ce qui n’était qu’occasionnel entre les deux guerres, est devenu une politique conçue avec clarté et appliquée avec persévérance.

Cette orientation du système colonial traditionnel n’est que l’expression d’un changement profond dans les structures du capitalisme occidental. Ce n’est pas par hasard que, dans la politique des pays européens vis-à-vis de leurs colonies, un « libéralisme » croissant est apparu en même temps qu’une modernisation, une américanisation du capitalisme européen.

En vérité, du moment où après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe occidentale, par l’aide Marshall et une interpénétration de plus en plus grande avec l’économie américaine, s’est éloignée des structures du XIXème siècle pour s’adapter au capitalisme américain, il était inéluctable qu’elle adoptât également les relations des U.S.A. avec son prolongement dans le nouveau monde, autrement dit qu’elle eût aussi son Amérique Latine.

C’est là le sens profond notamment de la politique française à l’égard des anciennes possessions africaines groupées aujourd’hui dans l’U.A.M.

Elle a consisté en résumé à accorder « généreusement » l’indépendance politique, au besoin en créant des États factices, à proposer une coopération dont le but est une prétendue prospérité mais dont les bases objectives sont en dehors  de l’Afrique.

 Est-ce là un phénomène nouveau ? N’est-ce pas dans son essence la définition de l’impérialisme.

Mais ce qui est nouveau c’est, dans les relations de l’Afrique avec les puissances coloniales de l’Europe, une tendance nouvelle par rapport à la domination et l’exploitation directe, et par rapport à la colonisation de peuplement.

C’est pourquoi nous devons juger d’une manière nouvelle les propositions des puissances européennes et la position des chefs politiques des nouveaux États.

Le temps où l’accession à l’indépendance était progressiste est révolu. Seul a un sens progressiste ou non le contenu politique et économique de cette indépendance.

C’est le problème de la nature du pouvoir dans ces nouveaux États qui se trouve ainsi posé. Il s’agit alors de savoir si les détenteurs du pouvoir sont l’expression d’une volonté nationale ou les gestionnaires des intérêts colonialistes.  […]

 

 

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