En Irlande, après la crise ?

En Irlande, le discours dominant insiste désormais sur la reprise et la baisse du taux de chômage (autour de 10% aujourd’hui). Dans un communiqué très récent, le FMI a encore adressé toutes ses félicitations à l’ex-tigre celtique, saluant le champion d’Europe de la croissance. Cependant, le pays reste à la merci de la prochaine crise financière internationale. A noter : l'effondrement de 2008 est lié à éclatement de la bulle immobilière. On se souvient des « quartiers fantômes », résidences non terminées faute de moyens et d’acheteurs. La spéculation immobilière tourne aujourd'hui à vide : l'activité n'a pas repris sur ce terrain, le manque de logements est criant, notamment à Dublin, ce qui entraine une remontée des prix.

L'austérité demeure un sujet au centre de l'actualité. Venues incarner la lutte contre l’austérité, les mobilisations contre la taxe sur l'eau, massives ces derniers mois, ont récemment faibli, notamment parce que des concessions progressives ont été obtenues. Le projet de loi doit très prochainement être discuté au Parlement. La capacité de l’Etat à percevoir cette taxe est cependant loin d’être assurée.

Le "procès" des banques, et du gouvernement qui les a couvertes, est encore en cours. En 2008, le gouvernement a accepté de renflouer l'ensemble des banques, dont la plupart n'étaient plus solvables depuis longtemps. Leurs profits étaient en effet fondés sur des prêts accordés généreusement mais sans garantie, les bonus étant fonction de la taille des prêts, sans qu'il soit tenu compte de la capacité à rembourser. Ce sauvetage des banques a été à la base de la cure d'austérité imposée ensuite par l'UE, avec des coupes très importantes dans les services publics –forte baisse ds salaires- ainsi que dans le domaine des retraites et de l'aide sociale). Une enquête est aujourd’hui en cours. Cette semaine, un ancien dirigeant d'une des principales banques (AIB) a fait la une des journaux en reconnaissant devant la commission chargée de cette enquête des "erreurs", un aveuglement ayant conduit à des prêts inconsidérés. Cela relance les débats sur la politique menée par le précédent gouvernement, électoralement balayé par la crise. L’actuel a surtout le tort d’avoir été élu pour renégocier le plan imposé par Bruxelles … Le premier ministre, Enda Kenny, a très vite remisé ses revendications pour revenir au rôle de bon élève.

L’état du champ politique constitue donc une conséquence des politiques d’austérité menées depuis 2008. En Irlande, il n'est pas structuré selon un axe droite/gauche. Depuis l'indépendance et la guerre civile (en 1921-1922), les deux principaux partis (Fianna Fail et Fine Gael) doivent leur existence aux divergences entre deux fractions de la bourgeoisie irlandaise qui ont fait des choix différents notamment quant au type de liens économiques avec les Britanniques. Cette division n'a aujourd'hui plus aucun sens, et les deux partis ont été discrédités par leur gestion de la crise et de l'austérité. Ils sont au plus bas dans les sondages. Il est même (très vaguement pour l'heure) question d'une unification, qui, pour le coup, laisserait la possibilité d'une structuration plus classique de l'échiquier. Le Labour est un petit parti, mouillé dans bien des coalitions gouvernementales – dont l’actuelle - et vraisemblablement sans beaucoup d'avenir. Le Sinn Fein (ancienne branche politique de l’IRA, dirigé par Gerry Adams) pourrait profiter de cette recomposition. Il ne faut cependant pas trop en gauchir les perspectives et les revendications. Outre ses liens anciens avec l'IRA, qui le discréditent auprès de certaines couches de la population, (eh oui, ce n'est pas l'Irlande du Nord), ils trainent une réputation d'opportunisme, récemment renforcée : par souci de préserver un profil de "force gouvernementale" (et la recherche d'alliés pour ce faire), Sinn Fein n'a que modérément soutenu le mouvement contre la taxe sur l'eau, pris sur sa gauche par une série de petits groupes "socialistes" comme on dit en anglais, de diverses obédiences trotskistes. Celles-ci cherchent aujourd’hui à pousser à la constitution d’une plate forme électorale pour les prochaines échéances. Disons simplement que côté Sinn Fein, ce n’est ni Podemos, ni Syriza, ni le FdG... Mais beaucoup dépendra des évolutions de la situation en Grèce.

L’immigration s’est fortement développée au moment du boom économique. La présence de populations issues de l’immigration est désormais une donnée structurelle (la question était inexistante jusque dans les années 1990), mais le mouvement s’est ralenti avec la crise, beaucoup d’immigrés sont repartis, notamment ceux venus d’Europe de l’Est (Pologne et Pays baltes surtout), qui occupaient pour beaucoup des emplois créés durant la phase de forte croissance, et l’émigration a repris. Depuis 2008, plus de 300 000 personnes sont parties, notamment parmi les plus jeunes et les plus diplômés. Rappelons que la législation s’est progressivement durcie : en 2004, après un référendum, le droit du sol, intégral jusque-là, a été fortement limité. L’amendement à la constitution proposé obligeait les immigrés à être résidents en situation régulière sur le sol irlandais depuis au moins trois ans pour que leur nouveau-né puisse devenir citoyen irlandais. Au plus haut en 2002, le solde migratoire avoisinait alors les 200 000, il n’était plus que d’à peine 15000 en 2014 et pourrait être négatif en 2015.

Dernier aspect : au mois de mai, aura lieu un référendum sur le mariage pour toutes et tous. Il est très étonnant, vu de France, que l'ensemble des principaux partis appellent à voter oui, dans un pays où la question de la légalisation de l'avortement demeure fortement taboue, même dans une partie des jeunes générations. Les évolutions sont visiblement déconnectées, les femmes étant comme souvent les dindonnes de la farce. Le oui devrait passer, mais moins largement que prévu. Ce sera aussi un bon moyen de mesurer le poids maintenu de l'Eglise catholique (normalement très affaibli). Il faut enfin espérer que le rejet du gouvernement ne passe pas par là.

Ingrid Hayes

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