Encore une fois à propos de l’élection présidentielle

J'héberge là une contribution de Isaac Johsua.

Dans ce premier tour, ce qui, dès l’abord, appelle l’attention, c’est la percée de Macron. Pour l’expliquer, il y a, bien sûr, le parcours de l’aventurier, surgissant hors des sentiers battus, qui profite de l’effondrement des structures de représentation politiques rongées de l’intérieur. A l’évidence, cela ne suffit pas à expliquer la montée en puissance du personnage. Le programme a joué un rôle, mais sans doute pas déterminant. On n’y trouve aucune mesure-phare, comparable, par exemple, au revenu universel de Benoît Hamon. D’ailleurs, ce programme, nous serions bien incapables de le résumer. En fait, à y bien regarder, nous sommes en présence d’un prolongement de l’option Hollande. De ce dernier à Macron, nous naviguons dans les mêmes eaux, en se débarrassant au passage des remords qui accompagnaient la trajectoire Hollande pour adopter un libéralisme décomplexé.

Tout cela est important certainement, mais ne suffit toujours pas à expliquer le succès de l’opération. Plutôt que de concentrer notre attention sur le seul Macron, tournons-nous donc vers l’ensemble de la scène politique. La candidature Macron est présentée comme le grand agent de la nouveauté, celui, qui, par sa seule présence, fait exploser le dispositif politique habituel. En réalité l’espace Macron est avant tout l’expression d’un rejet, d’un double rejet, de Fillon, et de Le Pen. Ce n’est pas parce que Macron entre dans le jeu que Fillon et Le Pen sont rejetés ; c’est, au contraire, parce que Fillon et Le Pen sont rejetés que Macron peut rentrer dans le jeu. Du côté Le Pen cela revient à dire : nous ne voulons pas du repli, de l’enfermement, de la peur du large, de la haine de l’autre, du « protégez-moi, j’ai peur ». Du côté Fillon cela revient à dire : nous ne voulons, ni de l’hyper-libéralisme qui est une entreprise de démolition, ni de la réaction sociétale autour du culte de la famille.

Ajoutons que la structure classique de la droite de gouvernement est : libéral / libéral. A savoir : libéral sur le plan économique, libéral sur le plan sociétal (cf. par exemple Giscard). De façon tout à fait significative, la structure que le FN met en œuvre s’oppose frontalement à une telle distribution puisqu’il s’agit de : antilibéral / antilibéral. Soit encore : antilibéral sur le plan économique, antilibéral sur le plan sociétal. Or, Fillon, désigné candidat de la droite de gouvernement, se situait en réalité sur un tout autre terrain, puisque la structure de son programme était : libéral (sur le plan économique), et antilibéral (sur le plan sociétal). Soit une association redoutable entre une violente attaque libérale au niveau économique et une inspiration profondément réactionnaire au niveau sociétal. Dès lors, Macron sera d’autant plus facilement accueilli qu’il reviendra à la structure habituelle de la droite de gouvernement, c’est-à-dire au doublon libéral/libéral.

Si Macron l’emporte, pour la première fois, la mondialisation néolibérale aura été approuvée par un vote public et massif. Jusque-là, cette mondialisation s’était imposée subrepticement, en contrebande ou même en négation du vote démocratique, comme cela a été le cas en 2005 lors du référendum sur le TCE. On objectera, à juste titre, qu’il n’en est pas vraiment ainsi, qu’on n’a pas demandé au peuple si ce qu’il voulait c’était bien la mondialisation néolibérale, le triomphe du marché et de la finance. C’est exact, mais il n’en demeure pas moins que cette mondialisation sort de l’épreuve considérablement renforcée, car, si elle n’a pas été approuvée en toute connaissance de cause, tout au moins n’a-t-elle pas été rejetée, comme cela a été le cas avec le Brexit ou avec Trump. Ce n’est pas rien, et cela permet d’asseoir avec toutes les apparences de la stabilité un nouveau régime politique basé sur l’alliance du grand capital et d’une partie du salariat, celle qui serait prête, à certaines conditions, à jouer le jeu de la mondialisation.

Il a beaucoup été dit qu’avant cette élection, tout s’organisait autour de deux grands partis (Les Républicains et le PS) et que, désormais, c’était un jeu à quatre, beaucoup plus instable, à savoir : Fillon, Le Pen, Macron, Mélenchon, tous dans un mouchoir de poche au premier tour. En réalité, le jeu était déjà à quatre avant, puisqu’on pouvait compter : la droite traditionnelle (Les Républicains), le PS, mais aussi l’extrême-droite (FN) et enfin la gauche radicale. Cette dernière a eu au cours du temps des représentations diverses (dernière en date : Front de gauche), mais n’en existe pas moins comme un tout. Alors, beaucoup de bruit pour pas grand-chose ? Non, bien sûr, parce que, derrière l’égalité arithmétique se cache un véritable bouleversement : un parti démocrate à l’américaine (le courant Macron) a remplacé le PS. Ce qui avait toujours été l’objectif de Hollande et de Valls, sauf qu’ils espéraient y parvenir sans avoir pour cela à briser le PS. Mais voilà, le PS d’Epinay est en train de sombrer et, s’agissant d’un pilier de la représentation, le tsunami qui en résulte balaye toute la scène politique. L’espace politique du PS s’est déjà scindé en deux, et il est aspiré, d’un côté, en direction de Macron, et, de l’autre, en direction de Mélenchon. Avant même que l’oraison funèbre soit prononcée, nous assistons au partage des dépouilles d’un PS que Mitterrand a fait et que Hollande a détruit. 

Si Macron l’emporte, on aura, pour la énième fois, signifié au FN que l’accès au pouvoir lui est interdit, mais, par la même occasion, le grand capital aura emporté la mise. Et pourtant, la gauche radicale sort renforcée de l’épreuve. Des indécis ont été gagnés, des abstentionnistes mobilisés, des dégoûtés de la politique ont recommencé à s’y intéresser, mais surtout des voix ont glissé de Hamon à Mélenchon et l’espace politique de la gauche radicale s’est élargi sur sa droite. Cette gauche radicale s’est donc agrandie, en partie, par ses propres moyens. Mais, il faut bien le reconnaître, il s’agit surtout d’un phénomène de vases communicants avec l’espace PS, ou ce qu’il en reste. Le PS en train de sombrer fournit les matériaux pour une nouvelle construction de gauche. Et l’opération consiste moins à créer de nouvelles pierres qu’à déplacer les anciennes d’un endroit à l’autre de l’espace politique.

Cependant, comment ne pas être partagé entre la grande satisfaction du score obtenu par Mélenchon et l’inquiétude de constater que beaucoup (beaucoup trop) repose maintenant sur les décisions d’un seul individu ? Il faudrait trouver une forme de regroupement suffisamment flexible qui permette de rassembler la gauche radicale tout entière, mais comment faire alors que le terrain est déjà très largement occupé, pour ne pas dire encombré ? Pourra-t-on éviter l’erreur commise à chaque fois qu’une composante de la gauche radicale a cru pouvoir regrouper autour d’elle la gauche radicale tout entière (souvenons-nous du PC voulant imposer la candidature de Marie-Georges Buffet, ou encore du lancement du NPA) ? Mélenchon s’imaginera-t-il que « La France insoumise » est à elle seule la réponse à la question ? Sinon, comment mettre tout le monde dans la même calèche ? Nous ne sommes pas au bout de nos peines….

Isaac Johsua, le 28 avril 2017.

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Auteur: 
Samy Johsua