Énergie et capitalisme : éléments de réflexion pour une écologie révolutionnaire

Accentuation du changement climatique global dû aux émissions de gaz à effet de serre, interventions et manœuvres impérialistes en Afrique, au Moyen-Orient ou en Europe de l’Est sur fond de rivalités pour le contrôle des ressources énergétiques mondiales, inflexions récentes de la politique moyen-orientale des États-Unis corrélativement au développement des ressources « non-conventionnelles » domestiques (dont les huiles et gaz de schistes)… Sous bien des aspects, l’énergie apparaît au cœur du système capitaliste. De sa crise contemporaine à son histoire plus longue, le mode de production capitaliste est traversé de contradictions dont les enjeux énergétiques forment une dimension centrale, lorsqu’ils n’en sont pas le déterminant principal, comme dans le cas du changement climatique.

Le présent article représente une modeste tentative de réflexion sur les enjeux énergétiques dans le mode de production capitaliste. Il s’agit d’examiner théoriquement et historiquement l’articulation des rapports de production capitalistes avec les questions énergétiques, afin de questionner en retour les stratégies écologistes adéquates dans une perspective révolutionnaire. On reviendra notamment sur la notion de « transition énergétique » et son histoire, afin de questionner en retour la pertinence d’un tel mot d’ordre et de son contenu.

La perspective adoptée part du point de vue des mouvements de lutte écologiste et anticapitaliste, et des débats stratégiques les traversant. Pour autant, cette publication ne s’inscrivant pas dans le cadre organique d’un mouvement ou d’une organisation, il ne s’agit pas ici de proposer des perspectives programmatiques ou d’action précises. L’objectif est davantage d’ouvrir des pistes de réflexion et des cadres d’analyse qui permettent d’alimenter les débats stratégiques au sein de ces organisations.

Brève histoire d’une notion entre sciences et travail salarié

Le concept scientifique d’énergie a connu une longue histoire de cristallisation au long du xixe siècle. Assez schématiquement, il désigne aujourd’hui une grandeur caractérisant l’état d’un système (physique, biologique, chimique) et ses capacités à se transformer dans un autre état sous certaines conditions : produire un mouvement, de la chaleur, une réaction chimique, etc. Au-delà de sa signification scientifique, la notion d’énergie renvoie à une multiplicité de significations (dispositions corporelles ou sociales, qualification de certaines ressources, etc.), qui bien évidemment se répondent. On y retrouve exprimée l’idée d’une capacité latente (dans le sens qu’elle est présente, incorporée, mais pas nécessairement réalisée) à agir sur le monde, à transformer son état d’une situation A vers une situation B.

La structuration de la notion scientifique de l’énergie est indissociable historiquement de la révolution industrielle et du développement des machines thermiques. La science thermodynamique, qui a largement influencé les débats théoriques de la physique de la fin du xixe siècle et du xxe siècle sur les relations entre matière et énergie, a avant tout émergé comme une science pratique visant à déterminer théoriquement les capacités des différents moteurs et à optimiser leur rendement. Le projet intellectuel de cette science fut une mise en équivalence de la totalité des forces productives, des machines à l’être humain en passant par l’ensemble des forces naturelles. La notion d’énergie fut le ciment théorique de cette mise en équivalence, qui se matérialise de nos jours par l’évidence qu’il y a d’envisager un baril de pétrole, un effort physique humain quelconque, un aliment, et un rayon de soleil selon une même unité calorique (calories, joules).

Le pas décisif de cette révolution intellectuelle se joua autour du travail salarié et de la machine thermique[i]. Durant la première moitié du xixe siècle, les ingénieurs se sont en effet questionnés sur la rentabilité économique des machines. Dans la mesure où celles-ci venaient remplacer du travail humain ou animal, se posait alors le problème d’évaluer quantitativement leur effet économique, afin de justifier ou non leur achat. C’est dans ce contexte de développement du capitalisme industriel, et de questionnement de sa rentabilité économique que se structura finalement la notion scientifique de l’énergie.

Il peut paraître à première vue surprenant que l’un des personnages clé de cette histoire, Julius Robert von Mayer – qui formula dans les années 1840 le principe de conservation de l’énergie et l’équivalence entre énergie mécanique et thermique – était non pas ingénieur mais médecin. Il remarqua que le sang veineux de ses patients sous les tropiques était plus foncé, et donc plus riche en oxygène, que celui des patients européens. Ceci était selon lui lié à une « combustion » différente des aliments par le corps humain dans les deux zones géographiques : le corps humain ayant moins besoin de se chauffer à effort égal sous les tropiques. L’analogie avec la consommation de charbon et d’oxygène par la machine thermique était directe : la « machine humaine » était plus performante sous les tropiques qu’en Europe. Ces réflexions l’amenèrent à formuler l’équivalence entre énergie mécanique (travail musculaire de l’homme), énergie chimique (des aliments), et chaleur. Ce sont ces hypothèses qui guidèrent les travaux ultérieurs sur l’équivalence mécanique de la chaleur et le développement de la science thermodynamique[ii].

L’énergie forme donc un concept scientifique dont l’histoire est intimement liée à la mise en équivalence des différentes formes de travail pour les besoins du développement du capitalisme industriel. Le processus de marchandisation de la force de travail a joué un rôle déterminant dans son émergence, en impulsant la nécessité économique de cette mise en équivalence scientifique. Il est important de rappeler ces racines industrielles et salariales de la notion scientifique d’énergie, car l’appréhension courante de ce terme se réduit généralement à ses dimensions techniques. Il s’agit au contraire d’opposer le contexte éminemment politique dans lequel cette notion fut structurée : le concept d’énergie scientifique est né d’un modèle d’organisation sociale de la production tout à fait particulier, et surtout, elle a largement participé à le structurer.

Énergie, production, travail : quelle(s) lecture(s) marxiste(s) ?

De par sa finalité, la notion d’énergie correspond donc à un niveau d’abstraction élevé : elle s’applique afin de qualifier aussi bien des phénomènes mécaniques qu’écologiques, chimiques, nutritionnels, etc. Dès qu’il y a transformation, une lecture énergétique est envisageable. Par ailleurs, ce concept scientifique a joué un rôle important dans le développement du capitalisme industriel. Quelle place trouve-t-il donc dans la qualification des rapports de production ?

Au tout début des années 1880, le socialiste ukrainien Serge Podolinski tenta un rapprochement entre l’analyse matérialiste de l’organisation de la production portée par Karl Marx et Friedrich Engels, et les théories thermodynamiques alors en plein développement[iii]. Il proposait une lecture du travail humain comme agent de médiation entre deux processus énergétiques naturellement concurrents sur Terre : d’un côté celui d’accumulation, propre au règne végétal via la photosynthèse de la lumière solaire ; et de l’autre celui de dissipation, propre au règne animal via la consommation des énergies accumulées par les végétaux. Bien qu’il participe au processus de déstockage pour sa reproduction, l’homme aurait la capacité spécifique, par son travail utile – en particulier d’agriculture et d’aménagement de la nature –, de déplacer l’équilibre planétaire entre accumulation et dissipation de l’énergie. Pour Podolinski, le déterminant principal des effets écologiques d’une société humaine, à un stade de développement donné, résidait dans le mode d’organisation du surproduit social. En fonction de la nature et de l’intensité du travail correspondant, l’équilibre énergétique planétaire entre accumulation et dissipation était déplacé dans un sens ou bien dans l’autre. À partir de ce modèle et de ses observations, Podolinski concluait quant au caractère désastreux du bilan écologique du mode de production capitaliste, ce qui offrait une nouvelle démonstration de la nécessité historique du socialisme.

Mais Podolinski n’arrêtait pas là son développement. Il était fortement intrigué par la question de l’origine du surproduit social, qu’il traduisit comme la capacité de la force de travail humaine de produire plus d’énergie que ne nécessite sa reproduction. Quel phénomène pouvait bien expliquer cet apparent miracle ? Podolinski en proposa une lecture énergétique. En partant du principe que le corps humain « a la capacité de transformer un cinquième de l’énergie accumulée par l’assimilation d’aliments en énergie musculaire », et en définissant cette proportion comme le « coefficient économique », il fit alors la déduction qu’à partir du moment où la productivité énergétique du travail humain (comprise comme le rapport entre l’énergie accumulée par l’activité de travail socialisé et l’énergie musculaire dépensée pour ce travail) dépassait ce coefficient, il naissait la possibilité d’accumuler plus d’énergie que celle nécessaire à la survie de l’espèce. Dit autrement, pour Podolinski, la base de l’accumulation matérielle était une question de productivité énergétique du travail socialisé. D’une différence quantitative émergeait la différence qualitative.

Intrigué par l’analyse de Podolinski, dont certains des développements faisaient écho à sa pensée de la rupture métabolique entre ville et campagne portée par le capitalisme[iv], Marx consulta Engels. La réponse de ce dernier fut formelle : Podolinski faisait fausse route car « il a[vait] voulu trouver une nouvelle preuve scientifique de la justesse du socialisme et qu’il a[vait] mêlé de ce fait le physique et l’économique ». Daniel Bensaïd a très bien analysé les justifications idéologiques, et surtout épistémologiques, de cette méfiance d’Engels envers Podolinski[v]. Le travail, comme notion physique, n’est pas égal à sa signification sociale. La physique ne saurait voir l’exploitation, et il n’était aucunement envisageable, voire dangereux, pour Engels, de formuler les rapports économiques selon des lois et mesures physiques.

Mais au-delà des dangers pointés par Engels, parfaitement justifiés sur le plan analytique, la proposition de Podolinski contient certaines pistes rétrospectivement évocatrices lorsque confrontées au désastre environnemental actuel. On ne peut pas pour autant se permettre de reprendre les arguments de Podolinski sans les soumettre à d’importantes réévaluations critiques. La lecture énergétique de Podolinski réduit la question de l’accumulation à sa seule dimension technique. S’il est évident qu’il existe des limites à la fois biologiques et techniques à la possibilité de surproduction, le fond de la lecture marxiste consiste non pas à identifier la cause ultime de la possibilité de surproduction, mais à repérer le caractère socialisé de ce travail surproductif, et qu’il répond à une organisation sociale particulière basée sur une captation de la production par un groupe réduit d’individus (naissance de l’État). En restreignant son analyse énergétique à la question de l’origine du surproduit social, Podolinski a finalement manqué une discussion beaucoup plus intéressante : qu’est-ce qu’une telle compréhension énergétique du travail permet d’éclairer sur le mode de production capitaliste et ses contradictions ?

Une première piste se situe dans les contradictions au sein du procès de reproduction de la force de travail. Dans la perspective de Podolinski, le travail humain est en effet au centre de l’évolution des équilibres naturels. La question temporelle est ici centrale. Le capitalisme, en imposant une organisation sociale centrée sur la marchandisation des rapports de production, impose le marché comme déterminant des possibilités de vie et de reproduction de la société, notamment dans son rapport à la nature. Autrement dit, le capitalisme est porteur d’un projet de subordination des équilibres écologiques aux lois du marché, à savoir la production de plus-value capitaliste. Or, précisément parce que ces lois répondent à un impératif de profit individuel et court-termiste, indépendant de la satisfaction des besoins sociaux (notamment de reproduction de la nature) à moyenne et longue échéance, ce projet est essentiellement contradictoire. On retrouve ici l’idée de James O’Connor d’une « seconde contradiction », éminemment temporelle, du capitalisme avec la nature, celle-ci venant s’ajouter à la première contradiction entre capital et travail[vi]. La seule piste qui s’ouvre alors est le dépassement de ces deux contradictions, essentiellement indissociables, par la mise en place d’une nouvelle organisation sociale de la production, communiste et respectueuse des équilibres écologiques.

Un autre intérêt de l’approche énergétique du capitalisme est qu’elle tend plus généralement à mettre en exergue la matérialité des infrastructures sur lesquelles repose toute organisation sociale de la production. Une société donnée, ses institutions, son économie à une période donnée, peuvent être analysées selon l’agencement particulier d’extraction, de circulation et de consommation de ressources naturelles sur laquelle elle repose et qu’elle tend à reproduire ou étendre. Cet agencement dépend bien évidemment des processus productifs à l’œuvre ainsi que des rapports sociaux de production. Si l’on s’intéresse aux seules ressources énergétiques, on peut dire, en suivant Debeir, Déléage et Hérémy, que cette société repose sur un « système énergétique » déterminé[vii], qui lui garantit un approvisionnement en ressources énergétiques afin de répondre à ses besoins productifs. Si une telle lecture est bien évidemment insuffisante dans l’absolu, elle s’avère intéressante afin de saisir certains aspects des institutions sociales, et notamment des États capitalistes. Car ces instruments de domination et de coercition au service des classes dominantes visent aussi, comme toute institution, à garantir leur propre reproduction. Sous cette perspective, il devient intéressant d’articuler lecture sociale et lecture matérielle de l’histoire des institutions. Le capitalisme s’est en effet construit des superstructures (en particulier les États modernes) qui ont permis son déploiement historique, non seulement dans sa réalisation sociale, mais aussi dans son assise matérielle. C’est donc une facette complémentaire des institutions politiques que peut nous permettre d’éclairer une lecture énergétique du capitalisme.

Une histoire énergétique du capitalisme

S’il est donc possible d’écrire une histoire énergétique du capitalisme, à quoi celle-ci pourrait-elle ressembler dans ses grandes lignes ? Le schéma ordinairement invoqué par les historiens est celui des « transitions énergétiques »[viii]. Celui-ci consiste à dire que les sociétés capitalistes se sont historiquement appuyées sur des ressources énergétiques différentes dans leurs phases de développement successives. Les deux derniers siècles sont découpés en quatre grandes phases : le xixe siècle marquerait l’âge d’or du charbon, la première moitié du xxe siècle celui du pétrole, les années 1960-80 du nucléaire, et les 20-30 dernières années correspondraient au développement des énergies renouvelables et non-conventionnelles (gaz et huiles de schistes, pétroles lourds, etc.).

Une telle histoire énergétique peut sembler de prime abord marquée par un déterminisme technique : chaque forme d’énergie vient remplacer la suivante parce qu’elle est naturellement plus performante. Or cette explication n’est pas suffisante. Par exemple, les énergies non-conventionnelles domestiques s’avéraient à l’origine beaucoup moins rentables que les champs de pétrole du Moyen-Orient sur un plan purement économique. Pour autant, les États chinois, européens et d’Amérique du Nord semblent avoir eu des intérêts géopolitiques à développer ces ressources malgré ce défaut de rentabilité. Par ailleurs il faut bien garder à l’esprit qu’il n’y a formellement jamais eu de « transition énergétique », mais bien une augmentation continue de la production et de la consommation de ressources énergétiques depuis deux siècles : si le charbon s’avère aujourd’hui proportionnellement moins consommé que le pétrole, il n’en demeure pas moins que l’on n’a jamais consommé autant de charbon qu’en 2015 à l’échelle mondiale.

À l’encontre d’une histoire énergétique naturalisée par des déterminismes techniques, il est donc nécessaire d’analyser quels furent les facteurs économiques et politiques qui ont poussé à l’histoire énergétique que nous connaissons. Les travaux récents permettent d’en isoler trois d’une importance toute particulière. Le premier concerne les rivalités impérialistes entre les États capitalistes. Au-delà de la question évidente du contrôle des ressources pour des motivations géostratégiques, le rôle des États capitalistes s’est révélé majeur, en termes de financement de la recherche scientifique, de construction d’infrastructures (en territoires métropolitains et coloniaux), et d’investissement militaire. La construction massive des voies ferrées, l’aménagement des canaux fluviaux par les États, et les commandes militaires de charbon au xixe siècle ont été déterminantes afin de rendre la production de charbon rentable. Dans même logique, le support scientifique, technique et financier continu de la part des États nucléaires, ainsi que leurs pratiques impérialistes, sont aujourd’hui encore indispensables afin de rendre l’industrie nucléaire rentable. Mais surtout, outre de garantir un accès aux ressources stratégiques en toute circonstance à leurs armées et leurs industries, les États capitalistes ont été sans cesse poussés par les rivalités militaro-impérialistes à adopter des dispositifs moteurs innovants pour leurs armées, afin de dépasser leurs concurrents.

Un second point consiste à montrer que ces transitions énergétiques n’ont pas été provoquées par des motivations de l’ordre du progrès social, mais bien des intérêts capitalistes. C’est-à-dire que la diffusion des dispositifs techniques tels que les machines à vapeur, les moteurs à explosion, les centrales nucléaires, et l’extraction des ressources naturelles qui va de pair ont répondu à des logiques de profit économique. C’est, avant toute chose, la capacité de ces dispositifs à créer de la plus-value qui est à la base des phénomènes dits de transition énergétique, que ce soit parce qu’ils permettent d’augmenter les cadences de production, ou par la capacité de certains investisseurs à construire des marchés rentables en convaincant les États de la nécessité de leur assurer le contrôle sur certaines ressources, et/ou de soutenir financièrement leur industrie via diverses aides.

Enfin, un troisième facteur majeur de l’histoire énergétique concerne le degré d’organisation des travailleurs des industries de l’énergie, ou plus précisément les capacités de blocage de l’économie par les contestations ouvrières du secteur de l’énergie. Le cas le plus documenté est celui de la « pétrolisation » de l’économie après 1945. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique ont entrepris, à travers le plan Marshall, une vague de « pétrolisation » de l’ensemble de l’économie européenne. Celle-ci était encore majoritairement dépendante de la production domestique de charbon, et Washington y voyait un problème majeur : le fort degré de syndicalisation dans le secteur minier et le pouvoir de paralysie de l’économie dont disposaient les ouvriers. Le plan Marshall répondit à ce problème en poussant la mécanisation de la production de charbon en Europe, et en accroissant fortement la dépendance du système énergétique européen en pétrole, via le financement de raffineries, de chaudières industrielles au pétrole, la construction de routes, et des aides aux fabricants automobiles européens. L’historien Timothy Mitchell estime que 10 % des dépenses du plan Marshall ont ainsi été affectées à ce plan de « pétrolisation » de l’Europe.

Les ressources énergétiques se retrouvent donc historiquement au cœur des enjeux militaires et économiques et des stratégies des États. Certains historiens proposent une lecture selon laquelle les grandes phases énergétiques se superposent avec les séquences hégémoniques au niveau mondial. Les périodes de stabilité hégémonique seraient caractérisées par la croissance des systèmes énergétiques dominants, alors que les périodes d’instabilité seraient marquées par l’émergence de nouveaux systèmes[ix]. La domination britannique durant le xixe siècle et le début du xxe siècle serait ainsi liée à sa suprématie en matière de technologies et de ressources charbonnières, la domination impérialiste des États-Unis se serait ensuite appuyée sur la ressource clé du pétrole, et la diversification actuelle des stratégies énergétiques serait révélatrice de la période de relative instabilité hégémonique mondiale. Bien que très généraux, ces schémas traduisent incontestablement quelque chose de la centralité des ressources énergétiques dans l’histoire du capitalisme industriel et de ses institutions.

Quelles transitions énergétiques ?

Si l’histoire énergétique des derniers siècles a été façonnée par le capitalisme, un projet d’émancipation de ce dernier doit nécessairement aussi révolutionner notre rapport à l’énergie. Apparaît alors la question de la « transition énergétique » comme mot d’ordre. Si plusieurs publications historiennes font preuve de la valeur heuristique de ce terme, il est aussi reconnu que le vocabulaire de « transition » ne convient pas parfaitement à décrire les phénomènes que l’on englobe derrière ce terme. L’historien Jean-Baptiste Fressoz préfère ainsi parler d’ « additions énergétiques »[x]. Mais au-delà de l’aspect historique, il s’agit d’examiner la valeur politique de ce terme.

La naissance du terme de « transition énergétique » remonte à 1974, suite au premier choc pétrolier. L’administration états-unienne et la toute récente Agence internationale de l’énergie ont alors propulsé cette notion afin de contrecarrer les analyses en termes de « crise énergétique » et de justifier de nouvelles politiques énergétiques pour les pays occidentaux, centrées sur le développement des énergies dites domestiques permettant de s’émanciper partiellement de la dépendance en pétrole moyen-oriental[xi]. Le fait que tout un ensemble d’acteurs (gouvernements, multinationales de l’énergie, banques, etc.) porteurs de projets fondamentalement incompatibles avec ceux de l’écologie radicale, soient à l’origine de ce terme de transition énergétique, et l’utilisent actuellement abondamment à travers leurs politiques d’« économie verte », doit nous pousser à prendre du recul par rapport à cette notion, à la disséquer, afin de mieux savoir ce qu’on lui rattache et pourquoi il semble pertinent de l’utiliser. Le combat politique se joue en effet aussi comme une guerre de vocabulaire.

Il s’agit de ne pas méconnaître les enjeux réels que les capitalistes attachent derrière ce terme. Dans le contexte contemporain – marqué par les déstabilisations impérialistes au Moyen-Orient, en Afrique et en Europe de l’Est – particulièrement instable en matières énergétiques, les politiques de « transition énergétique » ne jouent pas uniquement un rôle de contournement et d’intégration de la critique écologiste. Elles tentent aussi d’apporter un certain nombre de réponses aux contradictions énergétiques de l’ordre existant.

Il s’agit donc de confronter le contenu des différents programmes de transition énergétique, ceux des classes dominantes, ceux des organisations écologistes et anticapitalistes, et de faire émerger les divergences profondes de dynamique sociale qui en émergent. Or c’est ici qu’apparaît la nécessité d’une clarification, d’ordre non pas sémantique, mais analytique et programmatique.

Le fait que les facteurs déterminants de la situation présente en matières énergétiques (et plus largement écologiques) sont des logiques de classes économiques, doit nous interroger sur le sujet de l’émancipation écologique à venir et son programme politique. Un danger est particulièrement fort : de réduire la crise énergétique actuelle à sa dimension technique, et de considérer que le sujet porteur de ce programme soit l’ensemble de l’humanité.

Le constat écologique contemporain est sans appel. L’ensemble des marqueurs écologiques mondiaux sont dans le rouge : les dégradations environnementales ont d’ores et déjà atteint une ampleur telle que les équilibres climatiques et écosystémiques ne sortiront de toute façon pas indemnes de la situation. Face à cette urgence, un seul outil peut permettre de limiter les dégâts : la planification écologique de la production. Il s’agit de réorganiser la production d’énergie, les activités industrielles et les transports à l’échelle mondiale afin de stopper cette dynamique, et d’organiser la production de manière respectueuse de nos milieux de vies.

Évidemment, un tel programme de planification comporte tout un ensemble de spécifications techniques (développement des énergies renouvelables, arrêt des productions écologiquement et socialement inutiles, financement de la recherche scientifique, etc.). Mais une question déterminante se pose : qui détient l’intérêt et les moyens de mettre en place une telle planification de la production ? C’est en se confrontant à ce problème que l’on réalise que le fond du problème énergétique et écologique contemporain n’est pas technique mais politique : il s’agit de savoir qui détient le pouvoir d’organiser la production aux diverses échelles, et selon quelles finalités. Or force et de constater que les premiers concernés, les travailleuses et les travailleurs du monde entier, n’ont aucun moyen réel de contrôle et de définition de leurs activités. L’organisation de la production, comme les institutions politiques « démocratiques », ne répondent qu’à un seul maître : les intérêts économiques des classes possédantes. Nous sommes donc bien face à un problème de classes : ou bien prendre le pouvoir afin de mettre en place une transition écologique fondée sur une planification de la production, ou bien laisser la machine capitaliste continuer à broyer nos vies et leurs environnements.

Les mots d’ordre de « transition énergétique » et de « transition écologique » importent à plusieurs niveaux. Avant tout parce que face à l’urgence environnementale, il s’agit bien d’affirmer la nécessité de mesures tranchant radicalement avec l’ordre existant. Mais ce faisant, ce programme de transition doit aussi faire ressortir l’impossibilité de mise en place des mesures de planification écologique dans le cadre du système de production capitaliste. Il ne peut alors se limiter à de simples revendications techniques ou même démocratiques : il doit s’articuler à un ensemble de revendications économiques, concernant notamment le partage du travail, qui permettent de poser en creux la question centrale de la prise de pouvoir par les travailleuses et les travailleurs, et de l’organisation réellement démocratique de la production selon leurs propres besoins.

La question du pouvoir et de l’organisation…

Pour arriver à ses fins, le mouvement écologiste devra se confronter à la bourgeoisie et poser la question de la prise du pouvoir par les travailleuses et les travailleurs. De ceci découle assez logiquement la question de l’organisation. Et c’est ici que commencent les débats pour les organisations écologistes et du mouvement ouvrier : quelle forme d’organisation adopter, quelles stratégies et tactiques, etc… Ce texte ne souhaite pas apporter de réponses sur ces points : c’est au sein des organisations et des mouvements que le débat doit avoir lieu. À travers la question énergétique, on a souhaité démontrer une fois de plus les rapports intimes liant la situation écologique actuelle à l’organisation capitaliste de la production. S’il paraît bien illusoire de songer s’émanciper de la première sans mettre à bas la seconde, une lourde responsabilité incombe aux militants révolutionnaires et aux militants écologistes conscients de ce fait. Le temps est en effet de plus en plus compté pour opposer le socialisme à cette barbarie humaine et écologique dans laquelle nous plongent les capitalistes.

Victor Osmer, militant anticapitaliste et écologiste, membre du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA). Publié dans le numéro 26 de Contretemps.

[i] François Vatin, « Le ‘travail physique’ comme valeur mécanique (XVIIIe-XIXe siècles). Deux siècles de croisements épistémologiques entre la physique et la science économique », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 2009, no 110, p. 117‑135.

[ii] Robert D’Haëne, « La notion scientifique de l’énergie, son origine et ses limites », Revue de Métaphysique et de Morale, 1967, vol. 72, no 1, p. 35‑67.

[iii] Voir la correspondance entre Marx et Engels sur la théorie de Podolinski dans les Lettres sur les sciences de la nature, Éditions sociales, Paris, 1973.

[iv] Sur cette question voir John Bellamy Foster, Marx’s ecology materialism and nature, New York, Monthly Review Press, 2000.

[v]  Daniel Bensaïd, Marx l’intempestif : Grandeurs et misères d’une aventure critique, Paris, Fayard, 1996, p. 369‑381.

[vi] James O’Connor, Natural Causes: essays in Ecological Marxism, New-York, Guilford Press, 1997.

[vii] Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery, Une histoire de l’énergie les servitudes de la puissance, Flammarion, 1986.

[viii] On se base notamment ici sur les travaux de Bruce Podobnik, Global Energy Shifts: Fostering Sustainability in a Turbulent Age, Temple University Press, 2005 ; Timothy Mitchell, Carbon democracy: le pouvoir politique à l’ère du pétrole, Paris, La Découverte, 2013.

[ix] B. Podobnik, Global Energy Shifts, op. cit., p. 1‑17.

[x] Jean-Baptiste Fressoz, « Pour une histoire désorientée de l’énergie », Entropia, 2013, no 15.

[xi] J.-B. Fressoz, « Pour une histoire désorientée de l’énergie », op. cit. ; B. Podobnik, Global Energy Shifts, op. cit., p. 113‑141.

 

 

Article