Entre deux tours, entre deux mondes

Il est un peu tard pour s’étonner ou pour se lamenter face aux scores du Front national, et sur la porosité entre la droite et l'extrême droite. Les ingrédients en ont été réunis depuis des années en projetant des pans entiers de la population dans le mur de l'austérité et du chacun pour soi, et en désignant des bouc émissaires. C’est ainsi d’ailleurs que l’extrême droite n’a pas le monopole des pratiques racistes.

L'analyse ne devrait pas passer trop vite sur le fort niveau d'abstention. Elle devrait s'attacher à comprendre la crise des partis de gouvernement, l'éparpillement des suffrages, le surgissement ça et là de listes "hors sérails" exprimant un ras-le-bol ou un désir de changement... Ce sont des symptômes d'une crise profonde de la représentation politique. Lorsque l'exercice concret de la "démocratie" consiste à éliminer plutôt qu'à choisir, lorsqu’il s’agit d’élire des élus de plus en plus démunis, on ne voit pas comment il pourrait en être autrement.

Chacun a devant les yeux l'épuisement de la vieille gauche, et de l’union (de la gauche) qui va avec, reconduite dans une forme de déni du problème que pose la conversion libérale du Parti socialiste. L'enjeu pour le Front de gauche, et pas seulement pour lui - par exemple pour EELV, si les écologistes se décident à sortir de leur impasse actuelle -, est de construire une nouvelle stratégie politique. Il s'agit d’inventer de nouveaux rapports entre luttes et actions politiques. Il s'agit aussi de revoir les rôles des syndicats, des associations et des partis, et les rapports entre eux. Et il s'agit surtout d'ouvrir la politique à la citoyenneté là où elle est aujourd’hui confisquée par les professionnels et les avant-gardes autoproclamées. À ce propos, nous voyons de multiples initiatives locales menées lors de ces élections qui expérimentent la dynamisation d’espaces politiques locaux plus libres vis-à-vis des institutions et débordant les modalités traditionnelles de l’engagement.

Avec Ensemble !, composante du Front de gauche, nous considérons qu'il faut vraiment s'émanciper de l'hégémonie du Parti socialiste sur la gauche. Mais il faut aller plus loin : le cahier des charges de ceux qui ne se résignent pas à vivre dans un monde invivable consiste à concevoir une alternative - globale, ambitieuse, concrète - dans une visée d'émancipation, où les formes de la politique se conjugueront avec le fond du projet. Et si, en fait, ce mouvement avait déjà commencé ?

Gilles Alfonsi, 29 mars 2014. Publié sur le site de Cerises.

Article