Entretien avec Marcel Thebault, paysan au Liminbout à Notre Dame des Landes

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« Notre Dame des landes c'est assez révélateur des conneries que peuvent faire les politiques avec notre fric, avec nos terres, vraiment sans se gêner »

A dix jours de la manifestation du 22 février prochain à Nantes, 13h devant la Préfecture, il nous est paru important de donner la parole l'un des acteurs majeurs de la résistance paysanne à Notre Dame des Landes. Installé avec Sylvie, son épouse, depuis 1994, sur leur ferme de production laitière (43 hectares) au Liminbout, au coeur de la ZAD de Notre Dame des Landes, Marcel Thébault était l'un des grévistes de la faim qui, par cette longue grève au printemps 2012, ont contraint le PS à un premier recul. Marcel et Sylvie animent aussi le blog de résistance Paroles de Campagne http://parolesdecampagne.blogspot.fr/

As-tu le sentiment que sous sommes entrés dans une période d'affrontements imminents ?

Marcel : Aujourd'hui, vu d'ici, je ne sens pas l'affrontement, du moins jusqu'aux élections. Quand il y a eu la signature des arrêtés par le Préfet, j'ai surtout retenu que ça faisait un an qu'il devait les signer. L'année dernière, il s'est planté, là il est très prudent et ne veut pas se louper. Et après les municipales, il y a des déplacements d'espèces qui ne seront plus possibles.

Plusieurs échos du côté de l'Elysée nous confirment qu'Ayrault tient coûte que coûte à ce projet, quitte à y perdre son poste, ce qui plaiderait pour des débuts de travaux, accompagnés d'interventions courant juin. Mais je me dis que s'il y a intervention, ils vont encore perdre, sauf s'ils y mettent les chars. Mais s'ils y mettent les chars, ils seront discrédités.

Si on a su résister en octobre 2012, il y a quand même des chances qu'on y arrive, une fois de plus. Dans une AG, nous avons eu le débat et un jeune a très bien expliqué que « notre force c'est le désordre ». Dégagé des points fixes, des barricades, les militaires savent faire, mais réduire une résistance désordonnée, ils ne savent pas. Et c'est comme ça qu'on va gagner.

 

Mais aujourd'hui, n'est-ce pas aussi Vinci qui est à la manœuvre, avec les Ailes de l'Ouest (1) qui poussent ?

Marcel : Les Ailes de l'ouest poussent de tout ce qu'ils peuvent, c'est indéniable. Mais je ne partage pas ton analyse, je trouve Vinci très discret, pour ne pas dire inexistant. Maintenant qu'il a fait main basse sur les aéroports de l'Ouest, ça lui suffit bien. Il voit que Nantes Atlantique ça fonctionne très bien. Les mouvements sont à moins 2,5% on communique sur la hausse du nombre de passagers. Y'a du fric qui rentre, y'a du lowcoast. Vinci va réorganiser les aéroports de l'ouest comme il l'entend, tout lui va bien. Et je  ne suis pas certains que ses dirigeants apprécient d'être mis en première ligne au cœur de la polémique, qu'on dise du mal de Vinci. C'est pas bon pour les affaires. Mais ils font gaffe à ce que, dans leur calendrier, tout soit fait à l'heure pour qu'on ne leur reproche rien. Et pour que ce soit l'Etat qui paie si finalement l'aéroport ne se fait pas. L'histoire du sous-sol qu'est merdique, c'est une réalité objective que Vinci avait peut-être sous-estimé, mais il faut que ce soit l'Etat français qui arrête. Aujourd'hui le dossier est essentiellement politique. Aujourd'hui le dossier est essentiellement politique.

Qu'est ce qui va permettre de l'emporter, la mobilisation paysanne ?

Marcel : Pas facile de répondre car je suis partie prenante de cette mobilisation. Je pense très sincèrement que la réussite à Notre Dame c'est que tous les fronts aient été attaqués sans se faire de tort entre nous, même si aujourd'hui on est dans une phase délicate où chacun a tendance à vouloir tirer la couverture à lui, avec dans nos réunions, une vraie bagarre de leadership.

Ce qui est très déstabilisateur pour le pouvoir, c'est d'être attaqué de tous côtés par des gens qui ne se gênent pas trop entre eux . Ainsi, on a réussi à casser l'image des zadistes présentés comme des anarchistes, casseurs et violents quand ils ont gagné l'adhésion d'un grand nombre à leurs côtés. Quand tu vois des gens de 60 ans et plus qui sont dans la forêt et font face aux flics à côté des jeunes zadistes, c'est plus possible de casser les zadistes. C'est la même chose avec le squatt de Bellevue.

Le travail de contestation technique qu'a fait l'ACIPA depuis 10 ans, basée sur une expertise aéronautique extrêmement solide, a fait voler en éclat l'argumentation des promoteurs du projet.

Le travail de communication, la tracto-velo, la grève de la faim - qui a été un gros pavé dans la marre pour sensibiliser les nantais et casser la solidarité gouvernementale -, la résistance unifiée au mois d'octobre, tout cela a permis le rapport de force actuel.

L'arrivée du COPAIN (2) a été un point clé au moins pour la visibilité de la résistance agricole. Le 17 novembre, ce sont pas moins de 500 tracteurs qui étaient là : une mobilisation massive de paysans qui sont essentiellement de gauche, qui sont les copains du PS. Le squatt de la ferme de Bellevue, c'était arrêter la destruction du bâti. Ce sont des étapes complémentaires, efficaces et fortes. Si ajoute tout le travail fait par les élu-e-s.

Toutes ces étapes ont montré la détermination et permis de ré-ancrer le syndicalisme paysan. Notre force, et la clé de la victoire, c'est cette offensive sur tous les fronts en même temps, sans concurrence entre les différents acteurs. Pas simple, délicat même parfois, mais jusqu'ici on a réussi à ce que le gouvernement soit attaqué de tous côtés et (qu') il est aujourd'hui profondément déstabilisé sur ce dossier.

Le travail de contestation technique sur les expertises aéronautiques portées par les élu-e-s a littéralement démonté l'habillage technique bidon des études de la DGAC, au point que tout le monde a la conviction qu'effectivement c'est du bidon. L'apport de gens hyper-crédibles comme Jacques Bankir (2), qui se sont plongés dans ces dossiers et qui disent aux promoteurs du projet « vos arguments ça ne tient pas debout », a été très important. Anecdote intéressante rapportée par Jacques Bankir quand il a publié ses commentaires, les promoteurs lui ont indiqué qu'il aurait dû d'abord les rencontrer afin qu'ils lui donnent les « vraies raisons » du transfert. « Les vraies raisons de ce déplacement, je suppose », dit Jacques Bankir, « que ce sont des raisons immobilières ».

Bien sûr cela pose un problème démocratique de fond que d'avoir réalisé une déclaration d'utilité publique sur un argumentaire aéronautique qui est faux.

 

Comment vois-tu le 22 février, quels en sont les enjeux ?

Marcel : Pour moi, l'objectif c'est de leur mettre un peu la trouille par la masse de gens qu'il y aura et de leur faire comprendre que, dans cette vague de crise, de frustration sociale, de frustration des électeurs qui ont voté Hollande, il peut suffire d'un cristal pour que la colère fasse bloc. Et Notre Dame des Landes peut être ce cristal, car c'est suffisamment connu et c'est suffisamment simple sur le fond pour agréger la colère de beaucoup de monde. Et c'est très dangereux de jouer avec le feu.

Le 22, on est assez convaincu qu'il y aura beaucoup de tracteurs. Et beaucoup de monde.
 

Ca veut dire qu'au niveau du syndicalisme agricole, il y a une mobilisation qui grandit ?

Marcel : Oui, c'est bien plus que les bons militants du COPAIN, il y a tous leurs voisins qui sont prêts à venir. Car Notre Dame des landes c'est assez révélateur des conneries que peuvent faire les politiques avec notre fric, avec nos terres, vraiment sans se gêner. Ca suffit pour mettre les gens en colère. Avec en plus l'impopularité du gouvernement, son inefficacité, et sans doute cette idée que si le projet n'a pas encore concrètement avancé, il peut peut-être tombé.

Si on s'y met tous, on peut pousser, c'est aussi ça la très bonne nouvelle pour la Conf', le COPAIN, qui sont des syndicats bien minoritaires mais qui ont pris vraiment à cœur cette bagarre et qui ont de plus en plus le sentiment d'en récolter les fruits. La FNSEA se bat aussi pour la sauvegarde des terres, c'est dans ses discours, mais ses responsable se veulent réalistes et quand un projet s'impose, ils négocient le plus cher possible. Alors que la Conf', ne refuse pas forcément de négocier, mais se bat d'abord sur ses valeurs. Comme contre la ferme des 1000 vaches.

 

Propos recueillis par Philippe Champigny, François Préneau et Rémy Querbouet (Ensemble 44)

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