Etat espagnol : le trublion violet et l'instabilité du système

Les élections espagnols ont été, sans conteste, marqué par l'effondrement du bipartisme qui a structuré le système politique espagnole depuis la Transition (1975-1982). Les deux principaux partis (le Parti Populaire, PP et le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol, PSOE) ne recueillent que 50,7 % des suffrages alors qu'ils en recueillaient encore 83,81 % lors des élections législatives de 2008. Pour le PP qui a obtenu 28,72 % des voix dimanche dernier, il faut remonter à 1989 pour trouver une déroute comparable (25,79 %). Quant au PSOE, il obtient son plus mauvais score (22,02 %) depuis le retour de la démocratie.

Si le système a un genoux à terre, il n'est cependant par encore K-O. Malgré l'échec cuisant de la présidence de Rajoy, l'absence de charisme de son leader, les scandales à répétition, le PP reste la force politique la plus votée. Ciudadanos (13,93%), malgré le soutien affiché de l'élite médiatique et financière n'a pas réussi à mettre hors-jeu le parti traditionnel de la droite espagnole. Ce résultat s'explique en partie par le poids toujours important du franquisme dans une partie importante de la population. Le PSOE, quand à lui sauve les meubles en arrivant en deuxième position. L'influence de ses barons locaux et des réseaux clientélistes, notamment en Andalousie, lui permette de placer Pedro Sanchez, son secrétaire général comme potentiel chef de l'opposition. Toutefois, le souffle de Podemos (20,66 %) sur la nuque du PSOE le place dans une situation très délicate.

Le succès des candidatures de convergence

Nombres de commentateurs ont souligner, à raison, le succès de Podemos. Mais ce succès dépend en bonne partie des alliances qu'a passé le parti violet avec d'autres forces politiques. Il est à noter que les meilleurs scores obtenus le sont là où Podemos s'est légèrement mis en retrait et a permis le développement d'une dynamique unitaire : avec Anova (parti nationaliste de gauche), les Mareas (plateforme citoyenne anti-austérité) et Izquierda Unida en Galice (25,04 %), avec Barcelona En Comú (plateforme dirigée par Ada Colau), Izquierda Unida (IU) et ICV (parti écolo-régionaliste) en Catalogne (24,74 %) et avec Compromis dans la Communauté Valencienne (25,09 %). La seule exception concerne le Pays basque où Podemos seul a obtenu 25,97 % des suffrages. Ce résultat inattendu s'explique par un transfert important de voix de la gauche indépendantiste (EH Bildu passe de 7 sièges à 2) vers Podemos. Plusieurs enquêtes ont montré dernièrement un recul du sentiment indépendantiste au Pays basque et la crédibilité de l'hypothèse Podemos a fortement remis en cause les thèses de la gauche abertzale.

De ces résultats peuvent être tirer deux enseignements : le succès des dynamiques de confluence et la réussite de l'inflexion du discours sur la question nationale. La direction de Podemos a toujours marché à reculons concernant de possibles alliances, allant même jusqu'à rompre les négociations avec IU en vue de présenter une candidature commune aux législatives ; la direction voulant préserver au maximum la « marque » Podemos et a refusé de partager son pouvoir avec d'éventuels alliés. Après l'échec des élections catalanes (9 % le 27 septembre dernier), la direction de Podemos a clairement remis en avant la revendication du « droit a décider » et la proposition d'organiser des référendums sur l'indépendance des régions historique alors que Pablo Iglesias s'était montré très pro-unité de l'Espagne pendant la campagne catalane.

L'ouverture d'une période instable

L'incertitude la plus complète règne sur de possibles accords de gouvernement. La Commission européenne a déjà fait indirectement savoir qu'elle était favorable à un gouvernement PP-PSOE, de même que l'IBEX 35 (le CAC 40 espagnol). D'ailleurs l'indice boursier a dévissé de 3,62 % le lendemain des élections alors que les autres places européennes étaient en augmentation, soulignant ainsi les inquiétudes des puissances financières. Sans rentrer dans les hypothèses de coalitions, il est à souligner que si un accord est trouvé, au vue de la configuration du Congrès des députés (l'Assemblé nationale espagnole), le gouvernement sera forcément très instable.

Les députés entrerons en fonction le 13 janvier. Après cette date, il est donné deux mois à l'issue desquels, si un accord n'est pas trouvé, seront convoquées de nouvelles élections. Ce scénario n'est pas complètement à écarter. Pour Ciudadanos qui n'a pas réussi son pari mais qui est, tout de même, rentré en force au Congrès (40 députés), ce scénario serait à haut risque. En effet les électeurs de droite préféreront sûrement rechercher la sécurité et la stabilité en votant pour le parti le mieux placé, le PP. Pour le PP, il est possible que le leadership de Rajoy soit remis en cause. Aznar, l'ancien président du gouvernement, a fait une réapparition remarquée lors de la réunion de l’exécutif du parti. Pour le PSOE, la concurrence sera forte entre Pedro Sanchez le leader actuel et Susana Diaz, sa populaire rivale andalouse. Enfin pour Podemos, cela peut être l'occasion de transformer l'essai en passant devant le PSOE – qui était l'objectif affiché des élections du 20 décembre. Et surtout, l'instabilité du régime, crée un contexte favorable au développement du projet transformateur du parti violet.

Un succès incontestable accompagné toutefois de ratés

L'intelligence, la nouveauté et la créativité du nouveau venu de la gauche radicale européenne ont été largement salué sur le vieux continent. Il ne faut toutefois pas complètement idéaliser les choix stratégiques d'Iglesias et de sa direction. Il est probable que le score aurait été encore plus élevé si un accord avait été trouvé avec IU. D'ailleurs, la direction avaient choisi de faire l'impasse sur les élections municipales du 24 mai dernier, ce qui a permis une grande souplesse dans les accords passés et le succès que l'on connaît avec notamment les victoires madrilène et barcelonaise. La « remontada », la remontée, des trois dernières semaines de campagne – fin octobre Podemos était donné à 10/13 % des intentions de vote - s'explique en partie par le débordement et l'appropriation de la campagne par de nombreux militants de base alors que la direction du parti a pendant longtemps cherché a contrôlé le processus.

Des choix stratégiques différents

S'ouvre maintenant pour le parti émergeant une nouvelle étape. Il est fort probable que vont affluer de nombreux nouveaux militants. Pour les intégrer, il va falloir rendre du pouvoir aux « circulos », les cercles, les structures de base de Podemos et revoir le schéma vertical de fonctionnement du parti. Doit être également recherché une plus grande implication dans les mouvements sociaux, qui ont contribué de façon déterminante à préparer le terrain social de cette victoire électorale. La convergence avec les autres formations politiques doit également se faire à la base et non entre directions de partis.

La direction de Podemos envisage de convoquer un Vista Alegre II, en référence à l'Assemblée citoyenne, le congrès de fondation, de Vista Alegre d'octobre 2014. Si cette assemblé se tient – mais même si elle ne se tient pas -, la lutte risque d'être forte entre les trois « familles » de Podemos : Iglesias, tenant d'un euro-communisme renouvelé, Íñigo Errejón, numéro deux du parti, partisan d'un populisme décomplexé – avec toutes les modérations du discours et du programme que cela entraînent –, qui a la main sur l'appareil du parti et enfin le « secteur critique », structuré autour de Anticapitalistas. Ce denier, emmené par Teresa Rodríguez et Miguel Urbán, s'est retrouvé écarté par la direction – composée des courants de Iglesias et Errejón – de la composition des listes pour les législatives. Il ne compte donc presque aucuns députés dans les 69 envoyés au Congrès par Podemos et les candidatures de confluence. Toutefois, son poids reste important auprès des militants de base et la période qui s'ouvre est propice à la redéfinition des hypothèses stratégiques.

Pierre Marion, le 22 décembre 2015.

 

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