Etat espagnol : temps des crises... temps des cerises ?

Temps de crises... 

Trois éléments majeurs sont à retenir des élections générales (législatives) du 20 décembre dans l'Etat espagnol.

Premier élément : la fin du "bipartisme" et de l'alternance au pouvoir, c'est à dire la possibilité qu'à chaque élection se mette en place un gouvernement stable de l'un ou l'autre des deux partis du système : le Parti Populaire - droite - ou le Parti socialiste ouvrier espagnol - social-démocratie - (seuls ou avec le soutien des partis bourgeois nationalistes de Catalogne ou du Pays Basque). 

Cette fois-ci, aucun des deux partis ne peut arriver à obtenir une majorité stable dans le Parlement. D'abord parce que la "crise territoriale" (le statut des nations historiques comme la Catalogne, le Pays Basque mais, aussi, la Galice) est arrivée à un point où il n'est plus possible pour les partis nationalistes de soutenir aucun de ces deux partis ouvertement opposés à reconnaitre le "droit à l'auto-détermination" et aux référendums sur ces questions de lien entre les régions autonomes et l'Etat central.

Ensuite, parce que ni la droite (PP), même avec le soutien de Ciudadanos (C's) -centre-droit -, n'arrive à avoir la majorité dans le parlement (163 siège sur 176 nécessaires), ni le PSOE qui ne peut obtenir le soutien de Podemos, Izquierda Unida ou des partis nationalistes parce que l'exigence d'un droit au référendum constitue une ligne rouge pour un accord (même si à l'interne de Podemos, il y a des divergences sur ce sujet).

Il n'y a certes pas d'effondrement total du PP et du PSOE (malgré les vois perdues : 3 millions pour le PP et 1,5 million pour le PSOE) ; il restent tous les deux en tête. La possibilité d'une grande coalition ( droite, social-démocratie) comme en Allemagne, ne semble pas avoir d'avenir parce que dans le PSOE, même son aile la plus droitière incarnée par Susana Diaz (leader du PSOE, et présidente du gouvernement en Andalousie) n'y est pas favorable. Tout le monde est conscient qu'un tel choix entrainerait la pasokization du PSOE.

Deuxième élément : dans le Parlement espagnol, 1/3 des élus (Podemos+les différents partis nationalistes) sont pour le "droit à l'autodétermination », ce qui marque un tournant dans l'histoire du Parlement et ouvre la boite de Pandore de la réforme Constitutionnelle, même si aujourd'hui on ne peut prévoir comment cette crise va se développer. Sans doute, l'évolution de la crise en Catalogne (le dimanche 27, on saura si la démarche pour ouvrir un processus constituant en Catalogne se met en route ou pas) va déterminer bel et bien l'évolution de cette crise là.

Enfin, troisième élément et élément majeur de ces élections : le score obtenu par Podemos (69 élu-es), ce qui le met à la troisième place et cela mérite une attention particulière. Parce que les résultats de Podemos ne jouent pas seulement dans le cadre de la situation politique espagnole mais européenne, comme symbole de la réussite d'une alternative anti-austeritaire après la mutation mémorandaire de Syriza en Grèce

Il ne faut pas oublier que Podemos est né en janvier de 2014 et que c'est la première fois qu'il se présente aux élections législatives, même s'il avait déjà connu le succès lors des élections municipales, où la construction de larges alliances avait permis des très bons scores. Justement, après cette expérience, Podemos a connu un fort débat interne sur comment bâtir les candidatures pour les législatives. Un secteur (connu comme secteur critique) a prôné la poursuite de cette démarche unitaire initiée lors des élections municipales : construire des listes par en bas, à partir de processus participatifs dans chaque circonscription...tandis que la direction décidait de construire une liste unique pour tout l'Etat espagnol. 

Malgré cette décision, les succès des candidatures unitaires à Barcelone et en Galice et l'échec de Podemos à Valence, a « obligé » la direction de Podemos à trouver des accords dans ces trois Communautés avec des forces souverainistes (en faveur du droit à l'autodétermination), ce qui a fait basculer aussi son programme. La direction de Podemos s'est vue dans l'obligation d'incorporer dans son programme le soutien aux "referendum" comme formule pour résoudre la crise territoriale dans l'Etat espagnol ainsi que l'acceptation que les élus de ces listes auront le droit à leur propre groupe (sans discipline avec celui de Podemos) dans le Parlement.

Ainsi, pour la première fois après la transition, une alternative de gauche au niveau de tout l'Etat défend le droit à décider des « nations » comme la Catalogne, Pays Basque ou la Galice. Et c'est cette démarche qui explique l'énorme succès de Podemos en Catalogne, au Pays Basque et en Galice. Finalement, presque la moitié des élu-es de Podemos proviennent de ces listes. 

Il y a deux « leçons » à retenir : la convergence des forces et la défense d'un alternative démocratique pour résoudre le problème national. En ce qui concerne les convergences, il faut signaler que les directions de IU comme de Podemos ont chacune mis des bâtons dans les roues qui ont empêché une convergence large à la gauche du PSOE et du coup n'ont pas permis la possibilité d'arriver devant le PSOE et d'être clairement la première force à gauche. Pour l'avenir....

À la date d'aujourd'hui, le seul résultat certain, c'est la crise institutionnelle majeure. On peut dire que quelque soit ce qui va essayer de se dessiner en terme de possibles ou probables majorités dans le Parlement, l'élément qui reste, c'est qu'aucune combinaison ne pourra gouverner sans ouvrir la voie à une réforme constitutionnelle.

Mais tout le monde commence à rebattre les cartes. Rajoy, demande le soutien du PSOE, C's propose un accord à trois : PP,PSOE et C's. Le PSOE se refuse à soutenir Rajoy et Podemos joue à la "responsabilité d'Etat" : il propose un candidat "indépendant" qui ferait accord avec le PSOE (parce qu'il considère que Pedro Sanchez, le candidat et secrétaire général du PSOE, n'a pas le soutien de son propre parti).

Il faudra attendre le 13 janvier ( jour où se met en place le Parlement et où commence le processus pour décider d'un gouvernement) pour voir les choses plus clairement.

Temps des cerises ?

Ce n'est pas certain. Au lendemain des élections, une réalité demeure : c'est la limite de la montée de Podemos et de l'effondrement du PSOE social-liberal : un parti qui a imposé l'introduction dans la constitution du Pacte de stabilité européen et qui est largement responsable de la démolition sociale mise en place entre 2008-2011 avec, particulièrement, une augmentation spectaculaire du chômage en parallèle à la sauvegarde du système bancaire.

Depuis son Congrès de fondation, la direction de Podemos a fait le pari de construire une "machine 100% électorale", très verticale ; les secteurs militants plus actifs de Podemos (investis dans les cercles) sont subordonnés à des dynamiques plébiscitaires (des propositions de la direction) à travers internet... ; lors du Congrès de Podemos, ce qui avait été mis en avant, c'est que pour gagner les élections, il fallait mettre l'efficacité au dessus de la démocratie. Une position très paradoxale pour un parti dont les origines sont liées au le mouvement du 15M( Indignés). 

A l'issu de ces élections, c'est évidemment la nécessité de construire une perspective à plus long terme où le centre de gravité change, avec en particulier la nécessité de construire un rapport de forces en faveur des secteurs plus touchés par la crises, de s'insérer et animer la dynamique de mobilisation sociale et la construction d'un pouvoir populaire à partir des mairies de la gauche anti-austeritaire. Pour que le temps des cerises arrive, il faudra que Podemos change de cap, mette son pouvoir institutionnel au service des classes populaires et fuit comme la peste toute tentation de jouer un rôle de "responsable au service de l'Etat". Comme l'a dit le maire de Cadix le lendemain des élections: "bienvenue l'instabilité des institutions si cela ouvre des opportunités pour le changement à faveur du peuple qui souffre". 

Sophie Zafari, le 23 décembre. 

 

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