Etrange moment, inquiétant pouvoir...

Le pays est confronté à de grands dangers, dont celui des crimes terroristes.

Il est étrange et inquiétant, en de tels moments, de voir à quel degré d'abaissement est tenu le débat politique.
Au centre de tout : l'état d'urgence. Instauré, prolongé, peut-être demain constitutionnalisé... Avec l'extension et la constitutionnalisation de la possibilité de déchéance de nationalité pour des binationaux nés français. Tout cela, dit-on à Matignon, est symbolique. Et d'ajouter : « Mais les symboles, dans la République, ça compte ». En effet !

On est dans le symbole, puisque ces mesures n'ont évidemment rien à voir avec les moyens qu'il convient de mettre en œuvre pour assurer la sûreté de la population. Mais les symboles cela fait s'agiter le monde politique et médiatique. Que Hollande feigne de reculer, on le décrète piégé par la droite. Qu'il persiste, c'est la droite qu'on déclare piégée. Et, comme à l'habitude, le Front national observe ses concurrents se pièger tous eux-mêmes.

Du côté de Daech, on doit estimer pouvoir ricaner. Les candidats aux crimes terroristes, au cas éventuel où ils seraient binationaux nés français, ne risquent guère d’être impressionnés par la menace d’être déchus de leur précieuse nationalité française. En revanche, les commanditaires des attentats de novembre peuvent se féliciter des embardées qu'ils ont réussi à provoquer dans la politique française : limitation des libertés, multiplication des bavures policières, atteinte au principe du droit du sol, à celui de l’égalité entre citoyens, entre personnes de même nationalité (bref, entre compatriotes !)...

L'heure est grave, nous disent le Président de la République et le Premier ministre, tous deux censément situés à gauche, donc changeons la Constitution ! Pour y intégrer une mesure infâme défendue de longue date par l'extrême droite et par les plus droitiers de la droite.

Inquiétants personnages, qui ne cèdent pas à un égarement passager, mais agissent par calcul.

L'opération leur paraît devoir être menée, non pas parce qu’elle serait efficace au regard des objectifs affichés - protéger la France du terrorisme -, mais parce qu'ils la jugent habile. Ne réussit-elle pas le double exploit d'obliger une partie de la droite à approuver et une partie de la gauche à condamner ?

On ne fait pas de recomposition sans casser quelques principes ! Si cette réforme constitutionnelle est adoptée aux trois cinquièmes, ce sera sans une petite portion de la gauche et avec une grosse de la droite. Beau coup de maître, prometteur pour l'avenir!

Croient-ils...

Francis Sitel

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