Etudiants et lycéens : devoirs de classe!

Le retour de la jeunesse étudiante et lycéenne ?

Une si longue absence... Une bonne partie des commentateurs a été surprise par le retour des étudiants dans l’arène publique et dans la rue, tant les mêmes avaient expliqué que si  la jeunesse se montrait si absente depuis 2006, c’est qu’elle était « dépolitisée », considérant les organisations militantes comme en chute libre.  Dès lors, la contestation étudiante dont l’UNEF était la principale porte-parole, ne pouvait s’expliquer que par des manœuvres d’un « baron noir » qui pourrait se cacher parmi les frondeurs et autres dissidents : Benoît Hamon, Pouria Amirshahi, Laurent Baumel, Fanely Carrey-Conte qui, justement, avaient été des militants actifs et responsables de l’UNEF sans oublier Bruno Julliard, Sophie Binet, Caroline de Haas, Karl Stoeckel en responsabilité à l’UNEF ou à l’UNL dans la « génération CPE ».  Eureka : l’explication serait donc là, dans le conflit interne au PS entre les « deux gauches », l’une d’entre elle aurait appuyé sur le bouton et du coup des dizaines de milliers de jeunes sont descendus dans la rue, avec des moins jeunes d’ailleurs. Problème, comment et pourquoi une jeunesse soi-disant dépolitisée et peu encadrée par des syndicats et des organisations  dont elle est paraît-il très distante, dont on dit qu’ils sont affaiblis, comment donc cette jeunesse obéirait sur le champ à un ordre de mobilisation donné par un état major? Mystère ! On notera au passage que quand ce sont des paysans, des artisans, des « pigeons » qui manifestent les medias ne mettent guère en avant cette forme particulière de théorie du complot. Cela révèle au moins un certain mépris pour la jeunesse qui ne pourrait réfléchir ni agir sans tutelles venues d’ailleurs[1]. Et si en réalité la « manipulation » (comme on le fait pour prendre en main un outil) venait « par en bas » ? Si c’étaient les jeunes, plus largement les acteurs des mobilisations sociales, qui entraînaient les grands partis loin de leur point de départ dans ces moments particuliers ? On dit que c’est le PS qui commande l’UNEF, mais au cours de ces dernières années on constate un processus inverse : c'est une partie de l’encadrement de l’UNEF qui a été confrontée aux grandes mobilisations depuis le début du 21e siècle qui a nourri, voire créée des courants de gauche au sein du PS. Que ceux-ci aient pour certains rompu et d’autres pas est une autre affaire ! Les dominants aiment bien l’histoire qui se fait d’en haut, cela leur permet de raconter des histoires où les groupes sociaux ne tirent jamais les ficelles. C’est une des formes du mépris de classe, voire de caste.

Un secteur du monde du travail

C’est que « la vérité est ailleurs », dans les conditions de vie et de travail présentes des étudiants comme de leur perception de l’avenir. Les étudiants de l’enseignement supérieur post-bac sont deux millions et demi, et plus de deux millions dans le secteur public, universités, instituts, écoles. 45 % de ces derniers selon l’enquête de l’OVE 2013 ont un travail salarié dans l’année, et pour une bonne moitié d’entre eux c’est pour un horaire égal ou supérieur à un mi-temps, sachant qu’au-delà de 10/12 heures par semaine les études peuvent être sérieusement compromises surtout en premier cycle. Dans leur majorité les étudiants sont des enfants de salariés, des futurs salariés et autour d’un million d’entre eux connaissent dans le présent la condition salariale. Il n’y a donc pas de mystère dans l’intérêt que les étudiants portent à une réforme qui, même sans toucher à l’université, touche au code du travail. Et là réside le fait que les relations entre organisations étudiantes et confédérations syndicales ne pose plus de problème de principe, sauf à quelques groupements se réclamant de « l’apolitisme » dont on sait qu’il est souvent le masque d’une droite conservatrice. L’UNEF pratiquait, ou tentait de le faire, cet intersyndicalisme, depuis qu’elle a adopté la « charte de Grenoble » en 1946, en passant par la guerre d’Algérie, la recherche de « l’unité étudiants/travailleurs » en mai 1968. Pour une organisation comme la FAGE c’est le fruit d’une évolution qui avait commencé par un apolitisme et un asyndicalisme proclamés à sa création en 1989 pour être  aujourd’hui considérée – même hâtivement – comme une sorte de CFDT étudiante, se réclamant elle aussi de la charte de Grenoble. Déjà en 2006 elle était opposée au CPE, mais il est vrai qu’alors peu connue elle était « noyée » dans l’unité syndicale contre la Loi CPE. Dans une certaine mesure, ses prises de position distinctes de l’UNEF lui ont donné une plus grande visibilité et médiatisation qu’auparavant. Ce sont les deux forces dominantes du paysage syndical étudiant mais pas les seules. PDE (Promotion et défense des étudiants) se maintient dans « l’apolitisme » et « l’asyndicalisme », ne dit rien de la Loi Travail, et l’UNI continue à se revendiquer ouvertement à droite. A gauche, la Confédération étudiante, quasi-création de la CFDT en 2003, connue en 2006 par sa porte-parole Julie Coudry, n’a pas survécu de manière militante à la perte de son dernier élu au CNESER, elle s’est dissoute dans les faits. A l'inverse Solidaires étudiants – issu d’une fusion entre Sud-étudiant et la FSE -  qui a frôlé (mais manqué) l’élection d’un élu au CNESER dispose de forces militantes ainsi que d’une audience et d’une capacité d’influence notamment dans les mobilisations en appuyant les dynamiques d’auto-organisation qui peuvent parfois rentrer en contradiction avec des pratiques dites plus traditionnelles des organisations syndicales plus institutionnalisées.

L’action

C’est dans les années 1970, face à l’éclatement et l’émiettement de la représentation syndicale classique (ou à sa quasi- absence dans le cas lycéen) que naît la coordination comme outil du répertoire d’action dans la grève, permettant aux jeunes scolarisés d’élire dans leurs AG des délégués qui, en se coordonnant, vont décider de l’action, des contenus, des modalités y compris de représentation auprès des médias et même des autorités. Cette modalité a été intégrée par nécessité ou conviction par les syndicalismes étudiants. Toutefois, il est nécessaire de voir au cas par cas, que ce soit dans l’histoire ou dans chaque territoire, ce que recouvre à chaque fois concrètement cette « auto-organisation ». Quand (comme en 1986 ou 2006) la grève est générale, partout au même moment, et que toutes les assemblées générales sont massives, l’on a un mouvement plutôt homogène dans lequel les coordinations sont bien représentatives de l’ensemble de la mobilisation. En revanche, le problème devient plus complexe quand à côté des grandes AG de facultés bien mobilisées, il y a des «AG » réunissant quelques dizaines de personnes, soit autant que chacun des syndicats ou des organisations. En ce cas, il est difficile de parler de légitimité plus importante des uns ou des autres en cas de conflit de représentativité, surtout quand – touchant au code du travail – il y a à la fois un mouvement étudiant (avec ses structures) et un mouvement plus général, impliquant donc l’intersyndicalisme avec les confédérations et unions de salariés. En ce qui concerne les blocages, il en va de même puisque la méthode peut s’appliquer différent selon qu’elle émanen d’une minorité isolée (et s’isolant) qui n’a pas réussi à mobiliser, ou d’une importante minorité active dans une dynamique ascendante exprimant un sentiment majoritaire. Il n’y pas de loi en la matière autre que celle de l’art, du savoir-faire des militants ayant le souci d’être, non des défenseurs d’une « radicalité » en soi, mais de trouver les moyens efficaces de rassembler démocratiquement toutes celles et ceux ayant intérêt à l’action collective, de consolider le rapport de forces pour gagner en impliquant chacune et chacun.

Effet de génération ?

« Génération sacrifiée », ainsi présente t-on (et parfois elles mêmes se définissent comme telles) ces cohortes à l’avenir plus incertain que celui de leurs parents ou grands-parents. Jeunesse exploitée, opprimée certes, mais ce terme de « sacrifiée » demeure ambigü, car il sert aussi à orienter le ressentiment des jeunes à l’encontre des plus anciens assis sur leurs conquêtes nommées « privilèges » (CDI, statut de fonctionnaire, droits à la retraite, à des salaires). Ce sont les mêmes (ceux-là titulaires d’authentiques privilèges en termes de situation, postes, rémunérations et autres stock options ) qui  désignent à la vindicte publique d’un index accusateur une jeunesse étudiante qui, en défendant le code du travail, défendrait à son tour ses « privilèges » face à une jeunesse des quartiers, descolarisée, déqualifiée, chômeuse et précaire (ils ne disent pas exploitée….). Il est vrai que les étudiants ont des possibilités d’action que d’autres couches n’ont pas : contrairement aux jeunes des quartiers, souvent atomisés, les scolaires ont des lieux de regroupement (les facs, les lycées) où ils peuvent s’organiser collectivement, essaimer dans les villes et les quartiers ; les étudiants ont un « temps des études » qui donne une certaine disponibilité à la différence du plus grand nombre des travailleurs. Que dirait-on s’ils ne mettaient pas ces moyens au service du grand nombre ? Les traiterait-on aussi d’égoïstes ? En vérité, les « jeunes travailleurs intellectuels » par leurs manifestations, actions de rue, en faisant parler d’eux, utilisent les moyens mis à leur disposition pour se placer à l’avant-garde[2] (au sens quasi-militaire), occupant en éclaireurs des espaces que les grandes masses investiront. En quelque sorte ce sont leurs devoirs de classe ! Quelque soit  l’issue de la mobilisation actuelle, cette expérience renouvellera par capillarité l’ensemble des mouvements sociaux, comme cela fut le cas pour les générations précédentes.

 

Pour aller plus loin, le site du Germe (Groupe d’études et de recherches sur les mouvements étudiants), www.http://germe-inform.fr/

[1] C’est chez les jeunes qu’il est le plus difficile de « manipuler » les mobilisations, Regards.fr, 18 mars 2016

[2] La « charte de Grenoble » constate que les étudiants « Déclarent vouloir se placer, comme ils l’ont fait si souvent au cours de notre histoire, à l’avant-garde de la jeunesse », qu’ils doivent « défendre la liberté contre toute oppression, ce qui, pour l’intellectuel, constitue la mission la plus sacrée ».

 

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Auteur: 
Robi Morder