Eurogroupe Grèce, ce que révèle cette crise.

Avertissement[1]

Avec la globalisation, les États européens subissent en général de nouvelles contraintes qui les poussent à légiférer dans différents domaines : flexibilité du travail, modération salariale, réduction de la fiscalité des sociétés, diminution des charges sociales. Avec l’intégration monétaire le processus va plus loin, les États perdent de leur souveraineté sur une des fonctions régaliennes parmi les plus importantes, celle « de battre monnaie ». C’est le cas dans la zone euro (entrée en vigueur de l’euro en 2002).

La zone euro souffre d’un « péché originel ». Telle qu’elle a été conçue à l’origine par le traité de Maastricht (1992), elle se limitait à la création d’une zone monétaire, avec ses règles, ses disciplines définies arbitrairement. Ainsi en a-t-il été des limites à ne pas dépasser, telle celle du déficit budgétaire ne pouvant aller au-delà de 3 % du PIB, ou bien celle de la dette publique ne devant pas dépasser 60 % du PIB, conditions sine qua non pour entrer dans la zone euro. Mais à aucun moment n’a été mise en avant la nécessité d’établir de manière constitutionnelle des mécanismes de solidarité, comme si les gouvernants de l’époque craignaient qu’on entrât alors dans une dynamique de fédéralisme. L’abandon de la souveraineté monétaire était alors accepté sans qu’on envisageât le processus qui puisse la rendre viable, comme le firent dans leur pays les nord-américains en alliant dollar – monnaie commune à tous les États des États Unis – et un minimum de solidarités entre ces États.

La crise financière de 2008 (crise dite des subprimes) et ses prolongements (crise des dettes souveraines) font apparaître au grand jour les problèmes soulevés par ce péché originel. Au travers des crises italienne, espagnole, portugaise, et plus particulièrement aujourd’hui de la crise grecque, apparaissent deux problèmes structurels liés à ce dernier. Le premier concerne un effet de ciseau entre la rapidité avec laquelle les États nations se sont vus déposséder d’une part croissante de leur souveraineté et la lenteur avec laquelle se met en place une Europe politique unie. Le second concerne un divorce croissant entre d’une part la perte de légitimité des États dépossédés de fonctions régaliennes consécutive à leur appartenance à la zone euro (monnaie, déficit budgétaire, endettement public) et l’absence de légitimité d’un pouvoir central qui, bien que doté de certains attributs des États, est loin d’en être un, et ce d’autant plus que les politiques qu’il parvient à imposer aux gouvernements sont loin d’avoir l’efficacité présumée.

Le ralentissement économique et la crise amplifient les conséquences de cet état de fait. Celles-ci expliquent pour partie les poussées souverainistes, nationalistes, observées dans plusieurs pays. La nation, socle de légitimité des États, tend à se déliter, et… une forme nouvelle de nation, celle délimitée par la zone euro, ne parvient pas à émerger. Elle ne s’inscrit pas suffisamment dans l’imaginaire des populations pour pouvoir prétendre en être une, alors même qu’elle dispose de pouvoirs – à défaut d’État – ayant une série d’attributs des États nations.

Notre approche, qui pourra peut-être déconcerter, va allier l’étude du déroulé de la crise grecque et les problèmes théoriques soulevés par la gestion de la dette par l’Eurogroupe. La crise est en effet le révélateur de quelque chose de bien plus profond que la crise grecque elle-même, et pour le comprendre il nous faudra opérer des détours théoriques, présenter ce que peut être une nation, quels sont les problèmes soulevés par le défaut d’État fédéral, comment s’exprime la violence et la légitimité, et pour ce faire nous mobiliserons un certain nombre de théoriciens ayant traité de ces questions. Ces détours théoriques sont nécessaires, car ils permettent de comprendre les problèmes soulevés par la Grèce aujourd’hui, par d’autres demain et par le fonctionnement de l’Eurogroupe. Ils peuvent aider à éviter les dangers dus à une explosion prévisible des souverainismes si le fonctionnement de la zone euro n’est pas modifié de manière structurelle.

Cet article n’a donc pas pour objet de faire une analyse de la crise grecque stricto sensu, ni d’analyser en profondeur la montée de la crise, de discuter des solutions pour la surmonter sans que la population en ait à payer le prix devenu déjà exorbitant, ni de l’originalité de la constitution de la nation grecque dans l’histoire de ces soixante dix dernières années (guerre civile après la Deuxième Guerre mondiale, dictature, mainmise des gouvernements par quelques familles). Il ne s’agit donc pas d’un article sur la Grèce, mais d’une étude qui cherche à montrer en quoi la crise grecque constitue un révélateur des problèmes politiques aigus que traversent la zone euro et pour partie l’Union européenne.

Parce que la crise que traverse la Grèce est un révélateur du péché originel évoqué ci-dessus, il nous faut cependant présenter les principales causes de celle-ci : causes internes (absence de réformes structurelles, pour préserver les catégories les plus riches, déficits croissants du budget de la balance commerciale…) et causes externes (politiques d’austérité imposées par l’Eurogroupe et la Banque centrale européenne principalement, sans chercher à mettre en place des politiques structurelles autres qu’augmenter des recettes et diminuer des dépenses, quel qu’en soit le prix à payer par la majorité de la population). C’est ce que nous faisons dans une première partie.

Comme nous venons de le souligner, ce que révèle cette crise c’est la difficulté de penser la possibilité de formes inédites en Europe de la nation et d’un État fédéral. Comment la question nationale et celle de l’État ont-elles été posées ? Ce sont là des questions complexes. Dans une seconde partie nous traiterons d’un point de vue théorique de la question de l’État/nation et nous nous interrogerons quant au sens que peut avoir un État/nation dépossédé de certaines fonctions au bénéfice d’une structure centrale (Eurogroupe, Banque centrale européenne), qui n’est ni un État, même si elle en a des attributs, ni une nation.

La question centrale est celle de la légitimité. La nation est le socle naturel de la légitimité des régimes politiques, forme phénoménale des États. La violence, le pouvoir, la légitimité ont retrouvé, avec la construction de l’Europe et plus particulièrement celle de l’euro, une actualité. Comme pour la question de l’État et de la nation, il est nécessaire de mobiliser des travaux théoriques pour comprendre la spécificité et la dynamique des problèmes que connaissent aujourd’hui les pays et les citoyens de la zone euro. C’est l’objet de la troisième partie.

I- Une dette publique grecque devenue insoutenable

Dès la fin des années 2000, la dette publique enfle. Elle devient insoutenable et se traduit par : 1/ une hausse considérable des taux d’intérêt, due à la spéculation effrénée des banques sur les titres émis par les pays les plus « fragiles » (suivie d’une baisse en 2014) ; 2/ un alourdissement consécutif de la charge de la dette publique ; 3/ une explosion du déficit budgétaire. La réduction des dépenses publiques a été la réponse exigée des gouvernements de la zone euro (et du Fonds Monétaire International), d’autant plus élevée que les charges de la dette, elles, augmentaient. De là découle la récession économique de très grande ampleur (au total – 25 % de 2009 à 2014), la hausse très importante du taux de chômage (presque un quart de la population économiquement active, plus de 50 % des moins de 25 ans), la baisse des revenus du travail surtout à partir de 2012. Le ratio dette sur PIB passe de 103 % en 2007 à 126,8 % en 2009, et à un peu plus de 177 % en 2014.

En économie les réponses simples (« ils doivent payer », « nous avons fait des efforts, ils n’en font pas », par exemple) sont en général erronées pour deux raisons. Elles mettent sur le même plan budgets d’États nations et budgets des ménages. Or rien n’est plus faux. La nation est composée de groupes sociaux parfois antagoniques. Les groupes dominants peuvent profiter d’une situation dégradée en transférant les risques à d’autres groupes sociaux. C’est ce qu’on a pu observer en Grèce.

A. À l’origine de la dette

Une partie de la dette vient d’une part d’un système fiscal inefficace et injuste : non recouvrement de certains impôts, exemption en faveur de certaines activités et catégories sociales, et d’autre part du faible coût du financement des déficits (à un faible taux d’intérêt, identique pour tous les pays de la zone euro avant 2008). Les facilités de crédit, au lieu de servir à l’investissement, ont permis que soient rendus possibles des déficits budgétaires très importants (de 5 % du PIB en 2002 à 15 % du PIB en 2009…) ; des déficits alors « sans pleurs » et faisant l’économie de réformes fiscales conséquentes ! La dette publique vient également des déficits externes considérables : le solde négatif de la balance des comptes courants atteint 15 % du PIB en 2008 contre 5 % en 2000 ! De tels déficits sont insoutenables à moyen terme. La dette grecque résulte donc, pour partie, de la responsabilité des gouvernements avant 2009, de l’opacité de leurs décisions, des exemptions fiscales favorisant les plus riches, des sorties de capitaux, du degré de corruption au-delà de la moyenne des pays européens. Elle a été facilitée par la « complicité » d’institutions financières comme la Goldman Sachs qui ont accepté de valider des données fausses et de maquiller les comptes publics de la Grèce afin de faciliter en 2000 son entrée dans la zone euro, ouvrant ainsi la voie à des dérapages de plus en plus incontrôlés.

Mais la dette publique grecque, pour une autre raison et non des moindres, est le produit direct de la spéculation financière des banques européennes. Les taux d’intérêt sur des titres grecs à dix ans se sont littéralement envolés dès 2009 : ils sont passés de 4,84 % au premier décembre 2009 à 12 % mi 2011 et… 35 % fin 2011. Le mécanisme de cette hausse exponentielle est simple : des banques internationales, de plus en plus nombreuses, vendent des titres grecs les considérant comme trop risqués, d’autres banques, de moins en moins nombreuses, rachètent les titres, sont attirées par le risque rémunérateur espérant soit les vendre à meilleur prix, soit recevoir leur valeur faciale au terme de l’échéance, et ce faisant empocher les intérêts. Au final, l’écart entre offre et demande croissant, le cours des titres baisse de plus en plus : si on considère que la valeur faciale de ces titres est de 100, la valeur de ces titres se situe autour de 58 au début de 2010, 30 au début de 2011 et …7 fin 2011, la veille de la restructuration de la dette (mars 2012). Les taux d’intérêt augmentent alors mécaniquement puisque ces titres sont à revenus fixes.

La Grèce, pour rembourser, est contrainte d’émettre de nouveaux titres avec des taux d’intérêt de plus en plus élevés, et le mécanisme décrit plus haut se poursuit. Arrive un moment où de tels taux rendent impossible le service intégral de la dette et conduisent inexorablement à augmenter démesurément la dette publique. Le service de la dette passe ainsi de 4,5 % du PIB en 2007 à 7 % du PIB en 2011, début 2012, et baisse alors suite à la restructuration de la dette publique de mars 2012[2]. Ces chiffres, même évalués en net des nouveaux emprunts, restent cependant considérables. Rappelons que l’Allemagne vaincue en 1918 s’était vue imposer par le traité de Versailles le versement de réparations de guerre équivalant à 2 % de son PIB. L’importance de ce chiffre avait fait craindre le pire à Keynes et l’histoire lui a donné raison. Rappelons que de nombreux pays latino-américains se sont trouvés dans une situation similaire, ce qui a provoqué une hyperinflation de longue durée et une crise économique de grande ampleur, avec son cortège d’accroissement des inégalités de revenu et d’augmentation considérable de la pauvreté.

Qu’en est-il de la restructuration ?

Il y a une relation inverse entre le taux d’intérêt et la valeur d’une obligation. Un taux d’intérêt de 5 % sur une obligation dont la valeur faciale est de 100 rapporte 5 euros. La même obligation vendue sur le marché à 50, par exemple, rapporte toujours 5 euros, soit un taux d’intérêt de 10 %. À terme le gouvernement doit cependant rembourser la valeur faciale, c’est-à-dire 100. Si le gouvernement a besoin de nouveaux emprunts, ceux-ci se feront non plus à 5 % mais à 10 %, puis davantage, augmentant de facto le service de la dette et la dette.

L’impossibilité de rembourser intégralement la dette conduit à son augmentation, vertigineuse dans le cas de la Grèce. Assurer le service de la dette publique a conduit à mettre en place une politique d’austérité particulièrement vigoureuse. Celle-ci a provoqué une récession importante, une montée du chômage, une baisse des salaires etc., et une crise sociale de grande ampleur. Arrive un moment où la restructuration de la dette devient un « moindre mal » : 68,4 % de la dette a été racheté aux banques par les États (principalement l’Allemagne et la France) en mars 2012, les banques étrangères n’en possédant alors plus que 0,8 % – et les obligations souscrites par des nationaux 19,8 %.

Crise et solde budgétaire

Les gouvernements de la zone euro ont évité aux banques privées le risque du non recouvrement de leurs créances. Les titres grecs ont été achetés avec une décote importante, inférieure à celle du marché et surtout inférieure à celle qui aurait eu lieu si le gouvernement grec avait fait défaut. Privatisation des profits, socialisation des pertes.

La restructuration de la dette publique a eu également des effets relativement favorables pour la Grèce : 1/ les taux d’intérêt ont chuté fortement et la dynamique de l’endettement croissant a été contrariée ; 2/ les délais de remboursement ont été allongés. Mais cette restructuration et l’octroi de nouveaux prêts pour rembourser en partie les anciens étaient conditionnés par l’accentuation des politiques d’austérité, amplifiant la crise économique[3]. Aussi, malgré cette restructuration, le service de la dette en proportion du PIB reste encore très élevé.

B. Les conséquences sociales et politiques

La part du service de la dette dans les dépenses publiques totales augmente de façon considérable au moment même où la Troïka « demande » de réduire les dépenses publiques. Ce qui signifie que les dépenses, autres que le service de la dette, doivent baisser plus fortement que ce qui est exigé pour l’ensemble des dépenses publiques. L’austérité est ainsi enclenchée avec ses effets dévastateurs sur la majeure partie de la population. Elle acquiert de ce fait un caractère illégitime et « honteux » (R. Knieper, 1984) rendant impossible le paiement intégral du service de la dette.

Diminuer la dette en réduisant les dépenses publiques (celles consacrées aux retraites principalement) et en augmentant certaines recettes (plus de TVA sur quelques produits) et atteindre l’objectif assigné de 157 % en 2016 n’est pas crédible. Contrairement aux prévisions sous-estimant les effets récessifs des recommandations imposées à la Grèce pour continuer à bénéficier de nouveaux prêts, la dette publique atteint 321 milliards d’euros au 30 septembre 2014, soit 175 % de son PIB.

Sous-estimation des effets sur le PIB des politiques préconisées par le FMI

Les choix économiques ont toujours des implications sociales qui parfois peuvent s’avérer dramatiques. Dans le cas de la Grèce par exemple, la réduction des dépenses de santé (le budget des hôpitaux a été réduit de 26 % entre 2009 et 2011), et la suppression de l’assistance médicale pour les chômeurs au-delà de deux ans (800 000 personnes ne sont plus couvertes en 2013), ont eu de graves conséquences (qu’on pourrait qualifier de criminelles) en termes de santé. Ainsi la limitation du nombre de seringues et de préservatifs pour raisons d’économie a conduit à une explosion des cas de sida : entre 2009 et 2012 les nouveaux cas ont été multipliés par 32 en 2013, les cas de tuberculose ont plus que doublé par rapport à 2012, les maladies mentales se sont fortement accrues, etc., et on peut raisonnablement penser que l’espérance de vie a diminué (Kentikelis et al., 2014).

Les exigences de Bruxelles via l’Eurogroupe et la Banque centrale européenne sont celles d’un Pouvoir, celui de la zone euro, fonctionnant comme un État, lequel n’existant pas encore n’a pas au regard de son action à se poser des questions de légitimité. L’État grec, ayant perdu sa souveraineté monétaire, est ici contraint de nier la légitimité obtenue lors des élections de janvier 2015, pour exécuter des décisions prises par un État (à savoir Bruxelles pour l’essentiel) qui sans en être pleinement un, dispose de certains de ses attributs, et non des moindres (souveraineté monétaire, règles de la concurrence et des normes, etc.), et dont la légitimité repose sur des bases fort réduites (celles conférées au Parlement européen).

Les analyses économico-technocratiques sont révélatrices du peu de réflexion théorique sur l’État et la nation dans un contexte non seulement de globalisation mais aussi de constitution de zones d’intégration dans lesquelles se posent de manière aiguë des questions aussi fondamentales que celles de la souveraineté et de la légitimation. La nation, socle de légitimation des États nationaux, devient poreuse. L’État national perd de nombreuses prérogatives au bénéfice d’un centre de décision qu’on ne peut encore désigner comme un État plurinational, à la fois parce que n’existe pas une nation en construction correspondant à la zone euro, que celle-ci est loin de pouvoir s’inscrire dans l’imaginaire des citoyens des nations la composant, et enfin parce que les institutions de la zone euro (Banque centrale, conseils des ministres et des chefs de gouvernement) manquent cruellement de légitimité.

Il est donc nécessaire de faire un effort théorique important et ne pas en rester à une vision économico-technocratique forcément réductrice. Pouvoir-territoire, État-nation, violence fondatrice-violence conservatrice, légitimité doivent être reconceptualisés à la lumière des discussions anciennes et compte tenu des formes prises aujourd’hui par la globalisation et l’essor des technologies de communication pour comprendre le sens que revêt la crise grecque pour l’Europe.

II- La question nationale est de nouveau posée, celle de l’État également

A. Les théories récentes de la question nationale

La question nationale ne se pose pas dans les mêmes termes qu’au cours du XXe siècle. Depuis la globalisation s’est imposée, et avec elle la marchandisation. C’est d’ailleurs ce qui différencie la globalisation d’aujourd’hui de celle du début du XXe siècle, lorsque les populations étaient principalement rurales, la part de l’autoconsommation plus importante. C’est ce qui permet de penser que si demain il devait y avoir une nation européenne couplée à un État fédéral, cela se ferait de manière originale, différemment de la constitution des États nations européens dans le passé. Pour autant cela ne signifie pas qu’on ne puisse pas apprendre des expériences passées pour entendre le futur.

Nous n’avons pas ici pour objectif de présenter l’ensemble de la littérature sur la nation, l’État, la question nationale. Elle est vaste. Parmi les auteurs récents ayant étudié la question nationale, nous privilégions ici les travaux d’Eric Hobsbawn et de Benedict Anderson. Il est très difficile, et le plus souvent vain, de définir ce qu’est une nation. Ainsi selon Hobsbawn « les critères utilisés dans ce but – langue, ethnie, etc. – sont eux aussi flous, mouvants, ambigus, et aussi inutiles pour l’orientation du voyageur que la forme des nuages comparée au relief terrestre » (p. 15). Et pourtant la nation, la question nationale, le nationalisme ne cessent d’interroger chercheurs et citoyens.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les nations modernes, selon ces auteurs, n’existent que depuis peu de temps : « Nous pouvons donc admettre […] que dans son sens moderne et fondamentalement politique, le concept de nation est historiquement très jeune » (Hobsbawn, p. 29). S’agissant de la France, c’est aussi ce qui permet à H. Le Bras de déclarer dans une interview au journal Le Monde (23 juin 2015) : « L’appartenance aux territoires est donc d’abord communale et elle a précédé l’appartenance française… La singularité française, c’est que l’État a fabriqué la France, il a « fait » la nation. Et la nation est quelque chose de très abstrait, l’impératif de la langue n’est que très récent. À la Révolution, on ne demande pas encore aux Français de parler la langue française, on leur demande de respecter des règles, une codification du territoire, d’obéir à l’État qui impose une forme d’égalité territoriale ». C’est donc probablement par abus et facilité de langage qu’on désigne des territoires sur lesquels s’exercent ces pouvoirs comme des nations. Auparavant existaient des communautés ethniques, religieuses sur ces territoires. Avec le temps, selon Anderson, les seigneuries perdent de leur pouvoir au profit d’un Pouvoir central, des territoires se regroupent, deviennent nation si certaines conditions sont remplies.

La nation (moderne) a été imaginée lorsque se sont produits des changements qualitatifs. 1/ Les territoires dans lesquels agissaient les individus se sont agrandis et ont été mieux délimités que par le passé, avec pour conséquence qu’un individu, une famille, pouvait ne pas connaître un autre individu, une autre famille, tout en demeurant sur le même territoire et en y partageant les normes et valeurs, à la grande différence des sociétés médiévales et des sociétés primitives. Ainsi que l’écrit Anderson, « la conception médiévale de la simultanéité au fil du temps a fait place, selon Walter Benjamin, à l’idée d’“un temps vide et homogène“ où la simultanéité est, pour ainsi dire, transversale, intertemporelle, non plus marquée par la préfiguration et l’accomplissement, mais par la coïncidence temporelle… » (p. 37). 2/ Langues vernaculaires et langues anciennes se sont éloignées, la (les) première (s) s’imposant aux langues anciennes liées au sacré le plus souvent, et parmi les langues vernaculaires, l’une d’entre elles est devenue dominante. « On aspirait désormais à écrire un latin […] toujours plus éloigné de la vie monastique et quotidienne. Ainsi prit-il un tour ésotérique, très différent du latin d’Église au Moyen Âge » (p. 50). 3/ L’invention de l’imprimerie a permis qu’elle puisse se diffuser et, malgré un niveau élevé d’analphabétisme, cette langue a servi de véhicule à une relative centralisation administrative et de ce fait a joué un rôle fondamental dans la constitution des nations dans les pays aujourd’hui dits avancés.

B. L’État est un peu le trou noir dans l’analyse de Marx

Présent dans de très nombreux de ses écrits, l’État est quasi absent dans Le Capital. De là découlent très probablement des insuffisances conceptuelles, des ambiguïtés, voire des contradictions dans l’élaboration des concepts comme la monnaie ou bien la force de travail comme marchandise, comme le souligne pertinemment Tran Haï Hac (dans Artous A., 2015), et dans l’enchaînement des catégories : est-ce la monnaie (l’argent) qui précède la marchandise ou bien l’inverse comme le dit Marx ?

L’école de la dérivation cherche à pallier l’absence d’analyse de l’État comme catégorie dans le Capital, en partant de plusieurs observations présentes dans cet écrit, comme par exemple les rapports entre souveraineté politique et souveraineté monétaire, la monnaie ne pouvant exister que parce qu’elle présuppose le pouvoir de l’État. Loin d’être une marchandise comme certains passages le suggèrent, elle est aussi le fait du Prince. Comme le souligne Tran Haï Hac, « la monnaie n’a pas de valeur à exprimer : ce qui est désigné par valeur de la monnaie est en fait la valeur dont la monnaie est la représentation » (p. 58), ou encore : « la monnaie […] désigne une réalité double et bipolaire : d’un côté un pouvoir de souveraineté par lequel l’État impose la monnaie aux agents privés ; et de l’autre, une confiance des agents marchands qui légitime la monnaie émise par l’État » (p. 61).

Cette approche permet de définir l’État comme État de classe, garant des rapports de production capitalistes, voire producteur de ces rapports (Mathias G. et Salama P., 1983, Salama P., Solis Gonzalez J.L. dans Artous A., 2015). Elle ouvre la voie à une approche des formes de l’État que sont les gouvernements, à la recherche de légitimité, fussent-elles partielles et limitées, comme nous le verrons un peu plus loin. Elle permet de comprendre l’énigme d’une bourgeoisie qui règne mais… ne gouverne pas.

III- L’actualité de la violence, la légitimité remise en question

Les réactions de l’Eurogroupe face aux tentatives du gouvernement grec d’élaborer une politique économique alternative, de s’appuyer sur une légitimité nationale, ont été d’une rare violence pour dénoncer la tenue d’un référendum décidée par le gouvernement grec, exigeant de s’ingérer dans les affaires intérieures du pays, menaçant de conduire les banques à un manque de liquidité tel qu’elles ne pourraient qu’être mises en faillite. C’est pourquoi, au-delà du descriptif de cette violence, il est nécessaire de rappeler théoriquement les relations existant entre violence, pouvoir et légitimité.

L’étude des sociétés primitives peut servir à comprendre les mécanismes générateurs de violence, bien qu’ils soient différents aujourd’hui, mais parce que ces différences permettent de souligner certaines spécificités produites par la construction de la zone euro et l’abandon consécutif de certains pouvoirs régaliens hier attribués aux États nations. La société primitive n’est pas violente en son sein, mais les sociétés primitives sont violentes entre elles. Avec l’avènement des États, les sociétés deviennent violentes en leur sein et entre elles. Avec la fin des sociétés primitives et l’apparition des États, apparaît alors l’opposition entre droit naturel et droit positif. Pour autant, la violence économique et financière, même exercée par l’État, n’est pas toujours légitime, et encore davantage lorsqu’elle est exercée par l’Eurogroupe et par la Banque Centrale européenne.

A. De la violence au Pouvoir

Les sociétés primitives sont sans État, donc sans division de classes. Dans les sociétés primitives, les individus composant la communauté se connaissent. Ce n’est plus le cas dès que la communauté se divise. Des individus sont en relation entre eux sans même le savoir car ils ont des « amis » communs. Ainsi que le souligne Clastres, « la communauté primitive est à la fois totalité et unité. Totalité en ce qu’elle est un ensemble achevé, autonome, complet, attentive à préserver sans cesse son autonomie… Unité en ce que son être homogène persévère dans le refus de la division sociale, dans l’exclusion de l’inégalité… ». Le chef y est sans pouvoir et son action se limite « à parler au nom de la société » (p. 157). Mais ce ne sont pas des sociétés sans violence, bien au contraire : « la société primitive est société contre l’État en tant qu’elle est société-pour-la-guerre » (p.171, et Clastres poursuit : « Pour pouvoir se penser comme un Nous, il faut que la communauté soit à la fois indivisée (une) et indépendante (totalité) ».

La violence est ordinaire dans les sociétés primitives, sociétés d’abondance comme on a pu parfois le souligner (Sahlins M., 1976). Cette violence, cette guerre, n’est pas liée à l’état de nature des individus composant les communautés primitives. Elle n’est pas le moyen d’assurer leur subsistance, de survivre, précisément parce que ces sociétés sont des sociétés d’abondance. Comme le remarque Clastres dans sa critique à cette interprétation de la violence, si la guerre était motivée par la chasse, celle-ci permettant la survie, alors les hommes primitifs se chasseraient entre eux (la guerre) et seraient nécessairement des anthropophages : « même chez les tribus cannibales, le but de la guerre n’est jamais de tuer les ennemis pour les manger » (p. 144). La violence, la guerre ne sont pas non plus des substituts aux échanges manqués pour une raison simple : les communautés primitives se caractérisent bien davantage par leur autarcie que par leurs échanges. « L’idéal d’autarcie économique en dissimule un autre dont il est le moyen : l’idéal d’indépendance politique… » souligne Clastres (p. 151). Aussi ne peut-on déduire que la guerre serait le résultat d’échanges manqués tout simplement parce que le commerce y est rare[4] et que les sociétés visent à l’autosuffisance. Pour autant ces sociétés pratiquent la guerre et ce parce que les communautés primitives sont à la fois totalité et unité comme nous l’avons noté. Parce qu’elles sont semblables, vivant chacune dans des territoires plus ou moins distants les unes des autres, elles cherchent à affirmer leur différence et pas seulement à éviter l’endogamie par l’échange de femmes. Tout incident est prétexte à violence. Pour autant la guerre n’est pas généralisée – la guerre de tous contre tous –, car si elle devait le devenir, alors, en générant la division, les fondements mêmes des sociétés primitives seraient remis en question. D’où des alliances ponctuelles (pour lutter contre des ennemis), et des échanges avec les « amis », entrecoupés de guerres. D’où une méfiance réciproque. Dispersion des communautés, à chacune son territoire, nécessité de favoriser cette dispersion : « la guerre primitive, c’est le travail d’une logique du centrifuge, d’une logique de la séparation, qui s’exprime de temps à autre dans le conflit armé… la guerre sert à maintenir chaque communauté dans son indépendance politique » conclut Clastres (p. 169).

Guerre entre communautés dans les sociétés primitives, violence au sein des communautés lorsqu’apparaît une division au sein des communautés. Dès qu’apparaît l’État, l’harmonie cesse et la division dans la société s’installe et se renforce. Alors la violence change de nature. Ce n’est pas la communauté qui est structurellement violente du fait de son indivision, c’est la division qui entraîne la violence. L’individu, et non pas nécessairement la communauté, devient violent parce que la division impose l’agressivité comme moyen de survie.

La division, la fin de l’harmonie au sein des communautés, explique qu’il soit nécessaire d’approfondir la violence à partir de la distinction entre droit naturel et droit positif et du passage problématique de l’un à l’autre. « Le droit naturel de chaque homme est donc déterminé non par la saine raison, mais par le désir et la puissance » écrit Spinoza (p. 238). Les individus, peut-on ajouter, sont à la fois produits et producteurs d’une société divisée en groupes et classes sociales. Ainsi, même si l’expression « droit naturel » laisse entendre que l’individu est naturellement violent, il ne l’est pas naturellement, il le devient.

La thèse du droit positif s’oppose à celle du droit naturel. Plus exactement l’individu accepte de confier sa violence à une entité qui le dépasse. Le droit naturel d’un individu devient un droit collectif puisque les individus pour vivre doivent s’entendre. « Il [le droit] n’a plus été déterminé par la force et la convoitise de chacun, mais par la puissance et la volonté conjuguée de tous » (Spinoza, p. 240). « Alors que le droit naturel s’efforce de justifier les moyens utilisés (à savoir la violence) par la justice des fins, le droit positif s’efforce de garantir la justice des fins par la légitimité des fins », écrit Benjamin (p. 212). On pourrait ajouter que la violence est davantage intériorisée avec l’urbanisation dans les sociétés occidentales : « la stabilité particulière des mécanismes d’autocontrainte psychique [...] est étroitement liée à la monopolisation de la contrainte physique et à la solidité croissante des organes sociaux centraux » (N. Elias, p. 188).

Cependant, de là à déduire que l’État a le monopole de la violence, comme le développe Weber, il n’y a qu’un pas, que ne franchit pas Benjamin. En effet, la légitimité des fins prête à des interprétations diverses. Aussi, si la violence est fondatrice du droit, en ce sens elle est créatrice, elle est aussi conservatrice de droit, et en ce sens, comme le soulignent Benjamin et Arendt, elle est destructrice. « Le sens de la distinction entre une violence légitime et une violence illégitime n’est nullement évident » (Benjamin, p. 213) notamment lorsque la violence cherche à protéger le droit, à la monopoliser via l’État, par exemple lors des phases aiguës de luttes de classes comme l’indique Benjamin. Arendt va plus loin encore lorsqu’elle souligne que la violence, par nature instrumentale, ne se confond pas avec le Pouvoir : « aussitôt que plusieurs personnes se rassemblent et agissent de concert, le pouvoir est manifeste, mais il tire sa légitimité du fait initial du rassemblement plutôt que de l’action qui est susceptible de le suivre », elle ajoute : « La violence peut être justifiable, mais elle ne sera jamais légitime » (Arendt dans Frappat, pp.  153-154). C’est pourquoi, pourrions-nous ajouter, la violence de l’État, passé un certain seuil et dans certaines circonstances, loin d’être légitime, appelle la violence des classes contre lesquelles elle s’exerce.

Le rapport entre violence justifiée par le droit positif et légitimité est donc complexe. On est en présence de trois piliers, violence, pouvoir, légitimité, qui ne se confondent pas mais ne s’excluent pas intégralement non plus. Reste que la légitimité de l’État nation doit être approfondie avec pour arrière pensée celle de la violence, ici économique et financière.

B. De l’État nation à la légitimité

Parfois les questions posées sont importantes, voire fondamentales. C’est le cas de celle d’E. Pasukanis sur l’État : « Pourquoi la domination de classe ne demeure-t-elle pas ce qu’elle est, à savoir l’assujettissement d’une partie de la population à l’autre ? Pourquoi revêt-elle la forme d’une domination étatique officielle ou, ce qui revient au même, pourquoi l’appareil de contrainte étatique ne se constitue-t-il pas comme l’appareil privé de la classe dominante, pourquoi se sépare-t-il de cette dernière et revêt-il la forme d’un appareil impersonnel, détaché de la société ? » Une part de cette réponse vient des mécanismes qui produisent la légitimation, masquant ainsi les rapports de classes sous jacents (p. 128).

La légitimation dont peuvent bénéficier des gouvernements a de multiples déterminations. Dans les pays avancés, elle est le produit à la fois de la diffusion des marchandises, du résultat des élections et enfin de la manière dont se manifeste ce qu’on pourrait nommer le fonds culturel, conçu comme imaginé et en mouvement. Celle à laquelle s’intéresse Pasukanis est principalement, mais non exclusivement, la première.

La généralisation de la marchandise – jamais complète comme nous l’avons vu – déplace les frontières du non marchand, élimine des biens non marchands et en suscite d’autres via l’intervention de l’État sur des biens publics, obscurcit enfin les rapports sociaux de production qui ont permis la production de ces marchandises. Elle est à l’origine de la cohésion sociale. D’elle résulte le fétichisme de la marchandise, lui-même fondement de la fétichisation de l’État (sa nature est voilée, il apparaît comme l’État de tous). Le fétichisme de la marchandise fonde la légitimation marchande et permet ainsi de comprendre pourquoi l’État n’apparaît pas comme garant des rapports de production capitalistes, sauf lorsqu’il est menacé par des mouvements sociaux de grande ampleur. Le système d’échanges d’équivalents, reposant sur l’égalité présupposée des échanges, devient le fondement de la démocratie.

Dans la littérature, la question de la démocratie est surtout liée à celle du marché, et plus précisément à l’existence et à la généralisation de la marchandise – si l’on fait abstraction des discussions concernant la démocratie de la Grèce ancienne. Elle est donc contemporaine du capitalisme sans pour autant s’identifier à lui. « Chez Marx, l’analyse théorique de la valeur a pour double tâche de mettre au jour le principe de régulation de la circulation dans l’économie de marché, et l’idéologie à la base de la société de classe bourgeoise », écrit Habermas (p.44).

L’État paraît être exclusivement un garant des rapports marchands, au dessus des classes sociales. En fait, il est beaucoup plus que cela. L’échange de marchandise ne se fait pas de manière harmonieuse, sans contradiction. Son mouvement est déjà en lui-même le produit d’une contradiction, celle existant entre sa valeur d’usage et sa valeur d’échange. L’accumulation du capital est également dominée par la contradiction, elle ne se fait pas donc pas de manière régulière, elle est entrecoupée de crises. Celles-ci sont « nécessaires » car elles participent d’un processus visant à donner au capital une efficacité qu’il commençait à perdre. De ce point de vue la crise permet au taux de profit de retrouver de meilleurs niveaux. Mais la conjoncture, la crise latente, la crise ouverte produisent des mécanismes de défétichisation des rapports de production. Elles jouent plus ou moins un rôle de démystification, portée et accentuée par les mouvements sociaux qu’elles pourraient engendrer et par l’histoire des mouvements ouvriers. L’État peut être conduit à jouer un rôle décisif dans la crise, mais ce faisant il entre dans un mécanisme de démystification et apparaît davantage pour ce qu’il est, à savoir pas seulement un garant des échanges, au-dessus des classes, mais un garant des rapports de production lorsque ceux-ci paraissent remis en question, voire menacés. Il peut apparaître alors comme un garant de la survie du capitalisme.

D’une manière générale, l’État national ne peut se substituer aux crises. L’État national introduit parfois davantage de cohérence dans la gestion et dans la prise de décision, et ce faisant il est un réducteur d’incertitude, avec une limite toutefois : le régime politique peut être conduit à trop composer avec les forces qui le légitiment et définir une politique qui ne soit pas à la hauteur des problèmes suscités par le mouvement irrégulier de l’accumulation. Selon Offe, l’intervention de l’État est limitée par quatre contraintes : il n’est pas l’accumulation, il a une fonction d’accumulation, il est dépendant de l’accumulation, et au final son rôle ne peut se caractériser par aucun de ces trois traits pris isolément. Dit autrement, l’État n’est pas soumis à la loi de la valeur, mais il ne peut s’en autonomiser. C’est pourquoi, avec Habermas, nous pouvons dire : « le problème de la légitimation de l’État ne consiste plus à aujourd’hui à se demander dans quelle mesure il est possible de masquer […] les relations fonctionnelles qu’entretiennent l’État et l’économie capitaliste (comme le faisait Pasukanis, P.S.). Le problème consiste plutôt à présenter les performances de l’économie capitaliste comme étant […] la meilleure manière possible de satisfaire des intérêts universalisables » (p. 275). La révélation de ce qu’est la nature de classe de l’État importe moins qu’hier. Son efficacité, davantage. Or précisément, avec la globalisation et l’intégration économique, les États nationaux perdent aujourd’hui de leur efficacité en abandonnant plusieurs de leurs fonctions régaliennes. Avec l’adoption de politiques économiques libérales ils favorisent dans un même mouvement un ralentissement de l’activité économique et une concentration des revenus plus importante, avec pour particularité que si les riches deviennent plus riches, les pauvres deviennent plus pauvres et plus nombreux.

Les régimes politiques sont des formes d’existence de l’État. Ils ne sont pas nécessairement légitimes, plus exactement leur légitimité est à géométrie variable, de large à restreinte. La légitimité dépend en effet également de facteurs non marchands liés aux élections, à l’application du programme pour lequel les candidats ont été élus, à l’histoire et à la manière dont elle est vécue, au fonds culturel, lui-même en mouvement. La légitimité peut continuer à être importante et permettre que l’État, via le régime politique, puisse aider à résoudre la crise, renforçant ainsi la légitimité du gouvernement. À l’inverse, lorsque tel n’est pas le cas, la légitimité des gouvernements peut être profondément affectée. Cette perte de légitimité est d’autant plus élevée lorsque les gouvernements, dépossédés d’une partie de leurs fonctions régaliennes, doivent, sous la contrainte, appliquer des politiques économiques décidées ailleurs, par un pouvoir qui n’est pas encore un État même s’il en a des attributs, et qui se révèlent être peu efficaces pour relancer la croissance et l’emploi.

Conclusion : la zone euro et la quadrature du cercle

D’une manière générale, les économistes introduisent très souvent le temps d’une manière linéaire, sans épaisseur historique, c’est ce qui explique que leurs prévisions macroéconomiques sont le plus souvent erronées. L’histoire se fait avec des ruptures, elles mêmes produites le plus souvent par des mouvements sociaux. Comme dans la théorie du chaos, chère aux physiciens, il faut rechercher les lois de régulation de la « catastrophe », accepter l’idée qu’elles puissent conduire à des situations qu’on serait tenté de qualifier de baroques, et dont la logique s’inscrit dans l’étude des effets pervers non prévus par les courants dominants et qui conduisent à des résultats opposés à ceux qui étaient recherchés. Ce qui peut sembler absurde, défiant la raison, ne l’est pas nécessairement, selon l’objectif recherché et non avoué. Ainsi le « court-termisme » peut être parfaitement compatible avec l’enrichissement de certains groupes sociaux, au détriment d’autres et la perte de valeurs éthiques. « Demain est un autre jour » ! Et peu importe ce qui s’y passera pourvu que très vite l’enrichissement des plus riches ait lieu. C’est ainsi que le cynisme se substitue à la solidarité. C’est ce qui caractérise le capitalisme avec la montée en puissance de la globalisation.

Les décisions prises par Bruxelles et/ou Francfort sont des décisions qui obéissent à une idéologie bien précise, celle du néolibéralisme. Les solutions « proposées », voire imposées, pour résoudre des déséquilibres jugés excessifs au niveau de chaque pays obéissent à cette idéologie. Elles ne sont pas efficaces si on les mesure à l’aune des sorties de crise, de reprise de la croissance autre que très modérée, elles sont efficaces à l’aune d’un coût social exorbitant, condition de l’enrichissement des uns et de l’appauvrissement de la majorité. Elles s’imposent comme si les recettes économiques étaient indépendantes de leur contenu politique. C’est pourquoi elles se présentent comme les seules possibles, scientifiques par nature, n’ayant pas besoin de rechercher de légitimation auprès des pays concernés. 

Les effets de cette nouvelle ère du libéralisme sont importants : désindustrialisation, dérégulation du marché du travail, désaffiliation d’une part importante des salariés avec pour conséquence une perte de conscience d’appartenir à une classe sociale. Dans les pays avancés, il semble que le choix se ramène à une alternative. Préserver quelque peu, et pour un temps, une série d’acquis sociaux (maintien relatif des salaires et des services publics), avec pour prix une augmentation du taux de chômage d’autant plus élevée que la nouvelle révolution industrielle et l’utilisation d’équipements de plus en plus informatisés paraissent peu créateurs d’emplois. Ou bien baisser fortement les salaires et remettre en cause les services publics, avec pour conséquence un taux de chômage peu élevé mais des emplois créés peu productifs et de faible qualification. Dans ce dernier cas, le taux de croissance peut être légèrement plus élevé que dans le premier cas, mais cette croissance plus élevée est source d’une croissance potentielle faible.

La tendance à la stagnation économique qu’on observe aujourd’hui dans les pays de la zone euro tend à se généraliser, quand ce n’est pas la crise profonde comme celle qu’ont connue ou connaissent l’Espagne, le Portugal, l’Italie et surtout la Grèce, avec son cortège d’augmentation du chômage, de croissance de la précarité, d’amputation de toute une série d’acquis, de réduction des dépenses sociales, de projection pessimiste, et enfin d’insécurité. La légitimité des gouvernements mettant en œuvre des politiques d’austérité décidées « ailleurs » s’en ressent, leur violence, de moins en moins légitime, est de plus en plus contestée. Cette contestation passe de plus en plus par des formes originales de mobilisation permises par le développement des réseaux sociaux utilisant internet, facilitées parfois par l’existence des structures syndicales et politiques.

Les choix économiques ont une dimension politique qui, derrière le discours technocratique, ne se présente pas comme telle. Les négociations interminables avec le gouvernement grec, traité d’incompétent, mené par des négociateurs non « adultes », la peur du référendum sur les propositions des créanciers décidé par le gouvernement grec et les tentatives de favoriser un « oui » aux propositions de Bruxelles, tout en clamant ne pas intervenir, font penser à ce qu’écrivait Jacques Rancière en 2005 : « Il n’ y a qu’une seule bonne démocratie, celle qui réprime la catastrophe de la civilisation démocratique » (p. 10). Faire un exemple de la Grèce pour ne pas qu’il y ait demain une Espagne, suivie d’autres pays, est le motif principal des positions extrêmement dures lors des négociations.

La zone euro est dans « un entre-deux » où le trop coexiste mal avec le pas assez. Elle ne peut donc être comprise que dans son mouvement, le « trop » et le « pas assez » en étant le moteur. Cela peut donner demain le meilleur : une nouvelle forme de nation et d’un État tirant sa légitimité des peuples composant cette nouvelle nation, mais cela peut donner le pire : un retour frileux vers les anciennes nations, dans un monde de plus en plus globalisé, avec des aspirations nationalistes rétrogrades alimentées par la recherche de boucs émissaires. Entre les deux, il y a ces moments où des peuples peuvent souffrir profondément, mais peuvent aussi se réveiller, comme on a pu le constater non seulement en Grèce lors des élections de 2015 et du référendum six mois plus tard, mais aussi en Espagne lors des élections municipales de 2015. « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés », écrivait Gramsci. Ces phénomènes morbides, ces « monstres » comme on a pu parfois les qualifier, ont pour nom la présence de l’extrême droite nazie en Grèce, la « folle » politique de l’Eurogroupe, la montée des extrêmes droites dans nombre de pays européens et le retour vers un certain souverainisme interclasses, mêlant droite et gauche comme si cette classification perdait sens.

Pour penser la sortie du « péché originel » il faut imaginer un fédéralisme permettant à des assemblées démocratiquement élues de décider des politiques à suivre, de voter des réformes nécessaires tant dans la fiscalité que dans l’unification par le haut du droit du travail, de construire de la solidarité. Ne pas penser la solidarité et ce qui peut conduire à l’institutionnaliser, c’est laisser libre cours à la domination de certains pays sur d’autres. C’est penser qu’on peut durablement imposer une politique sans chercher à la légitimer et sans construire les bases de cette légitimité. C’est pratiquer la violence. Une violence économique et financière illégitime et humiliante sans que pour autant les mesures imposées soient efficaces. C’est accroître les possibilités que la zone euro elle-même implose.

Pierre Salama. Publié dans ContreTemps n°27.

Bibliographie

Anderson B. (1996) : L’imaginaire national, La Découverte.

Arendt H. (édition 2002) : Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Quarto Gallimard.

Artous A. (dir.) (2015) : Nature et forme de l’État capitaliste, analyses marxistes contemporaines, Syllepse, études écrites par Antoine Artous, Tran Haï Hac, José Luis Solis Gonzalez et Pierre Salama.

Benjamin W. (édition 2000) : Œuvres 1, Folio essais, Gallimard.

Clastres P. (1977) : « Archéologie de la violence », revue Lire, n°1, 137-174.

Elias N. (édition 1975) : La dynamique de l’Occident, Calmann-Lévy.

Frappat H. (dir., 2000) : Violence, Flammarion.

Geffray Ch. (2001) : Trésors, anthropologie analytique de la valeur, Arcanes, 2001.

Habermas J. (1978) : Raison et légitimité, Payot.

Hobsbawn E. (1990) : Nations et nationalismes, depuis 1780, Gallimard.

Husson M (2015: “Grèce : L’économie politique du crime” À l’encontre, blog http://alencontre.org/europe/grece-leconomie-politique-du-crime.html

 Kentikelis et al. (2014) : « Greece’s health crisis from austerity to denialism », The Lancet, vol. 383.

Knieper R. (1984) : « Transfert de techniques juridiques aux questions de l’endettement des pays du tiers monde », Tiers Monde, vol. 25, n° 99, PUF.

Mathias G., Salama P. (1983) : L’état surdéveloppé, des métropoles au tiers monde, La Découverte-Maspéro.

Offe C. (1984) : Contradictions of the Welfare State, Hutchinson.

Pasukanis E. (édition de 1970) : La théorie générale du droit et le marxisme, EDI.

Rancière J. : La haine de la démocratie, La Fabrique.

Sahlins M. (1976) : Âge de pierre, âge d’abondance, économie des sociétés primitives, Gallimard.

Spinoza B. (1670) : Traité des autorités théologiques et politique, Folio essais, édition de 2010.

Notes

[1]    Article écrit et remis début juillet 2015 avant la signature de « l’accord diktat » entre le gouvernement grec et les représentants de la zone euro. Je tiens à remercier J.-M. Linda, Antoine Artous, Nicolas Béniès et Nora Garita pour leurs observations et critiques.

[2]    Certes il faut nuancer ces données : une grande partie du service de la dette est rendue possible par des entrées de capitaux à des taux d’intérêt très élevés. Le service de la dette se fait à la fois par des transferts d’argent provenant de la politique d’ajustement imposée, transferts payés au final par des baisses de revenu de la majorité de la population, et par des entrées de capitaux qui élèvent le montant de la dette.

[3]    Suite à des politiques d’austérité une reprise économique peut avoir lieu, mais c’est après une crise profonde et avec un coût social très élevé. La vigueur de la reprise dépend du degré de destruction de l’appareil industriel et des opportunités externes. La comparaison avec l’Argentine est instructive. L’appareil industriel de l’Argentine, affaibli par les politiques menées dans les années 1980 et 1990, a pu profiter de la forte dévaluation au début des années 2000 et entraîner une reprise de l’emploi et de la croissance et enfin une augmentation des exportations industrielles. L’essor du cours des matières première a également profité à l’Argentine et lui a permis de lever la contrainte externe et de ne plus avoir besoin des marchés financiers internationaux pour assurer le service de sa dette restructurée pour partie qui, de toutes les manières, ne lui auraient prêté qu’à des taux léonins. La Grèce ne bénéficie pas de ces atouts : l’appareil industriel est peu consistant, il y a peu de matières premières et les cours sont orientés à la baisse. Par contre, la Grèce bénéficie de revenus importants provenant du tourisme. La baisse des salaires et la diminution consécutive du coût unitaire du travail n’ont pas permis un essor des exportations susceptible de favoriser une franche reprise économique. Le retour à la drachme et donc l’abandon de l’euro entraîneraient une dévaluation dont les effets positifs sur les exportations seraient faibles.

[4]    L’échange existe néanmoins, mais on n’y échange pas des marchandises (c'est-à-dire des biens conçus pour le gain et reproductibles, ayant à la fois une valeur d’usage et une valeur d’échange les rendant porte valeur) mais des biens ayant une valeur d’usage. C’est pourquoi il s’accompagne de rituels visant souvent à chasser la peur. « Le don, écrit Geffray à la suite de Malinovski, n’a probablement pas d’autres raisons d’être que… produire la foi, engendrer la confiance » (p. 61).

 

 

 

Article