Europe : à qui profite la fermeture des frontières ?

Ces gouvernants qui propagent l'idée des menaces d'invasion en Europe, de foules misérables, persécutées, affamées, en provenance des pays en crise ou en conflit générés la plupart du temps par ces mêmes gouvernants, contaminent de peur leurs peuples et sont en train de commettre l'un de plus importantes bombes à retardement.

Il s'agit des personnes en provenance des pays en guerre, des victimes des catastrophes naturelles dues au réchauffement climatique, des persécutés pour leur choix  de  genre, mais aussi des victimes de la misère .

Tout discours  pour formater les têtes de populations entières et les convaincre à contribuer – financièrement, idéologiquement, électoralement – à la sécurité aux frontières, devient alors une priorité absolue.

En 2002, l'Europe crée le Système intégré de vigilance extérieure (SIVE), une espèce de « Big Brother » de la Méditerranée, dont le centre se trouve en Andalousie. Ce dispositif est doté de capteurs, satellites, de cameras thermiques détecteurs de présence humaine à une distance de 30 kilomètres. Ce dispositif de détection surveille les côtes et s'étend aux frontières portugaises et les Canaries. D'autres dispositifs du même genre, se multiplient dans d'autres pays comme le Spationav en France, le Sucfis pour la Baltique, et SIVICC pour le Portugal. Doté d'engins sophistiqués, ces dispositifs ont la vocation de dépister toute tentative d'accès au territoire.

De cette façon, dans le cadre des dépenses dites « de défense », ces gouvernants fondent Frontex, l'agence pour la sécurité des frontières de l'UE. Surgit en 2004, son budget a été multiplié par 38. Pour l'année 2018  il s'élève à 320 millions d'euros, tandis que le budget de la défense pour l'UE qu'arrive à 20 milliards d'euros. Cela se traduit par 178 systèmes d'armes différents, contre à peine 30 aux Etats-Unis . Mais, de facto la politique de ces gouvernements profite  surtout aux groupes liés à l'industrie de la sécurité, qui à leur tour, influencent les élus et institutions en Bruxelles par un lobbying bien structuré . François Cusset dans Le déchaînement du monde, logique nouvelle de la violence définit parfaitement la situation de violence mondialisée en une alliance resserrée entre l’État, le marché et les forces militaro-sécuritaires, agissant de plus en plus de concert .

Cet immense exode  a une grande particularité : il approvisionne abondement les entreprises militaires et de sécurité. Les sociétés bénéficiaires examinent la situation et innovent dans les outils de contrôle des frontières afin d'offrir leurs services à l'Union européenne, de façon à influencer et encourager les politiques européennes. Bernard Dreano dans son rapport La réponse militaro-sécuritaire,cite parmi les bénéficiaires de la sécurité en Europe Indra, Selex, EADS, TTI Nord, Thales, Boeing, Amper et GMW (entreprises de surveillance et de construction de « barrières intelligentes ») ; Airbus industries ; Finmeccanica (industrie italienne d'armement); Safran (produits consacrés à l'identification), et dans une moindre mesure British Aerospace (BAE), SAAB, Siemens, des industries israéliennes, etc.  . Elles sont une quarantaine d'entreprises qui composent l'un des principaux lobbies européen de la défense, L'Organisation européenne pour la sécurité (EOS).

En effet, la politique de fermeture des frontières contribue au développement de nouvelles technologies du complexe militaro-industriel, qui vont des chiens robots, des drones douaniers, des cameras thermiques, capteurs, des barrières « intelligentes » aux radars et satellites et favorise aussi le bâtiment avec la multiplication des murailles aux frontières de plus en plus nombreuses en Europe. D'après deux journalistes italiens, rien que le marché européen de la sécurité aux frontières pèse environ 15 milliards d'euros et la prévision est de 29 milliards vers 2022 .

Ce marché, en pleine expansion, conforte les mots de Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne : « Il faut à l’Europe une véritable Union de la sécurité », en avril 2016.

Rien ni personne pourra empêcher les humains de se déplacer et c'est précisément cette assurance que les gouvernants, pour la satisfaction du marché de la répression, jouent sur le durcissement des mesures répressives et sécuritaires afin de garantir la production et l'écoulement du marché de sécurité. S'ajoute aussi une nouvelle donne : le déplacement de l'industrie militaire vers le civil, amplifié par les attaques de groupes ou d'individus fanatiques en France, Allemagne et Belgique ces dernières années. 

Mais, la mise en place spectaculaire des engins meurtriers dans la Méditerranée, ne représente pas seulement la rupture avec les conventions internationales du droit des humains. Elle représente aussi une grave nuisance à l'environnement. L'UE incite ainsi la course aux armements de nouveau type et contribue à l'extraction des matières premières de la planète, dont les armées consomment déjà  10 % du totale extrait.

La dite « crise migratoire » qui semble ébranler les gouvernants, assure plus que jamais une certaine stabilité de la branche pour plusieurs années, sauf si les peuples en Europe prennent conscience  de ce leurre colossale, qui pour l'instant, sert d'instrument utile au capital.

De la complicité à la solidarité

Attaques et diffamations d'autorités assimilant les ONG aux passeurs, s'accumulent ces dernières années. En 2016, Frontex et le consortium militaire European Naval Force Mediterranean (Eunavfor Med) basé à Rome depuis 2015, accusent les ONG  de complicité avec les passeurs. Des responsables de Frontex n'ont pas épargné des critiques  aux sauvetages des migrants. En 2017, un procureur du sud de l'Italie a essayé, sans preuves, des poursuites pénales contre diverses organisations ; des gardes-côtes libyens ont attaqué un bateau de l'ONG allemande Sea Watch en mai 2017. Sous l'immonde idée « d'appel d'air », gouvernants, représentants de la droite et les néo-fascistes banalisent un discours afin de discréditer les actions des organisations, mais aussi des individus engagés dans la solidarité avec les migrants. Et, pourtant, l'immense part de solidarité par les militants de cette cause ne s'arrête pas, loin de là.

Depuis 2015, des neo-fascistes européens prennent des initiatives privées et associatives et se lancent à l'offensive contre des opérations de sauvetage des migrants, et ces derniers mois, collectent  des fonds afin de financer des opérations d'obstruction de sauvetage en mer des bateaux des ONG au nom de la « défense de l'Europe ».

Depuis le début de l'année, le nombre de migrants arrivant en Italie par la Méditerranée a baissé de 70 % par rapport à l'année 2017  et les récents Conseils européens n’amenuisent pas les mesures et  les dispositifs répressifs et de contrôle aux frontières, au contraire. Et, en même temps, la mortalité des migrants dans la Méditerranée augmente.

Le sommet entre les géants France-allemagne et les 26 autres pays, aboutit à une première victoire des gouvernements du groupe deVisegrad  et du gouvernement italien, en faveur de leur conception raciste de la société. L'important est la perspective d'augmentation des fonds et financement pour le renforcement et la « protection » des frontières. Les discours des gouvernants n'insistent même plus sur la « lutte contre les passeurs » pour justifier telles mesures. Ils résument leurs décisions en « crise migratoire », sans se soucier des mesures d'atteinte aux droits fondamentaux.

Une fois de plus, les migrants sont voués  à être cantonnés, triés, abandonnés ou expulsés en accord avec l'avalanche de textes, accords, conventions, sommets, etc sur le dos des peuples qui se laissent convaincre sur des faux arguments.

Inutile d’exposer aux gouvernants les résultats des recherches sur les effets de fermetures des frontières. François Gemenne, chercheur à l'Université de Liège et à Sciences-Po Paris explique que les gens ne migrent pas parce qu’une frontière est ouverte. A l’inverse, ils n’arrêtent pas de migrer parce qu’une frontière est fermée. Les murs et les barrières rendent les migrations plus dangereuses et donc plus mortelles.  Il affirme qu'en fermant sa frontière, l’Europe fait de facto le jeu des passeurs, il y a une complicité objective.

Ces gouvernants se préparent d'ores et déjà aux élections européennes de 2019. Il prétendent maintenir leur hégémonie et leur influence sur les peuples. Probablement il vont être amenés, une fois de plus, à utiliser les migrants comme bouc émissaire pour justifier leur politique obscène.

Plus que jamais, la gauche devra faire la démonstration qu'elle défend la solidarité entre les humains, le partage des richesses, les échanges entre les peuples, l'égalité des droits. Elle devra faire la démonstration d'une autre conception de société, en construisant une vrai campagne, couronnée de mobilisations européennes au tour de l'ouverture immédiate des frontières.

Béa Whitaker

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