« Européennes 2014, un spectre hante l'Europe »

Les élections européennes ont été marquées par une progression globale des extrêmes droites à l'échelle de l'Europe. Entretien avec Jean-Paul Gautier, historien, auteur notamment de La Galaxie Dieudonné (avec Michel Briganti et André Déchot, éd. Syllepse, 2011) et Les extrêmes droites en France (éd. Syllepse, 2009), qui nous offre ici un panorama des extrêmes droites en Europe et en France.

 

Quel bilan peut-on tirer des résultats des extrêmes droites aux élections européennes ?

Jean-Paul Gautier : S’il s’agissait d’un film, on pourrait lui donner comme titre : «  Européennes 2014, un spectre hante l’Europe ». Ce qu’il faut noter, c’est que les mouvements europhobes et d’extrême droite qui ont triomphé lors du scrutin du 25 mai sont extrêmement diversifiés avec des origines diverses et des divergences idéologiques. Le seul liant qui existe est constitué par l’islamophobie, les réflexes identitaires et le rejet de l’Europe bruxelloise. Pour reprendre une expression de J.-Y. Camus, on peut parler « d’un grand magma eurosceptique, populiste ou extrémiste de droite ».

Le courant conservateur-eurosceptique regroupe des formations telles l’UKIP en Grande-Bretagne ou l’Alternative pour l’Allemagne. Ces formations viennent de partis de droite classiques et s’en sont détachés, essentiellement sur la question européenne. Elles préconisent également une politique anti-immigrés. Le principal groupe est animé par N. Farage dirigeant de l’UKIP et principal animateur du groupe l’Europe de la liberté et de la démocratie.

L’extrême droite radicale, néofasciste ou néonazie qui développe un discours raciste et antisémite est représentée par l’Aube dorée grecque de N. Michaloliakos, le NPD allemand d’U. Pastôrs qui vient de faire son entrée à Bruxelles et les Hongrois de Jobbik dirigé par G.Vona.

Les partis membre de l’Alliance européenne pour la liberté poursuivent leur quête du Graal à travers une stratégie de normalisation voire de dédiabolisation pour certains. Cette Alliance regroupe les Hollandais du Parti pour la liberté de G. Wilders, des Autrichiens du FPÔ de H-CH Strache, des Belges du Vlaams Belang, de la Ligue du Nord de M. Salvini et du Front national de M. Le Pen. On peut rajouter quelques alliés potentiels : les Lituaniens d’Ordre et Justice et les Démocrates suédois.

Dernier courant, qualifié par J-Y Camus « d’ovnis politiques trans-idéologiques » dont le principal représentant est B. Grillo et le Mouvement 5 Étoiles en Italie.

Et pour la situation française ?

Jean-Paul Gautier : Le Front national a amplifié ses résultats des municipales de mars dernier. Si le FN redoutait l’abstention, en réalité la participation a pu jouer en sa faveur, puisque, dans l’ensemble, son électorat s’est plus mobilisé que celui des partis classiques. Cette dynamique est le fruit d’un travail d’implantation et d’organisation depuis que M. Le Pen a pris les rênes du FN. M. Le Pen récolte les fruits de sa stratégie d’implantation géographique et de sa stratégie d’adaptation du discours par rapport aux évolutions de la société. Comme le rappel L. Aliot « le Front national essaie de s’adapter aux réalités du terrain ». Le FN conserve son socle hérité du nationalisme extrême droitiste, mais il s’est débarrassé des saillies antisémites de J.-M. Le Pen. Le discours a été complété par une rhétorique républicaine, version frontiste, et une « gauchisation » dans le domaine économique et social, comme son ancêtre Doriot dans les années 1930. Le FN veut refonder la démocratie sur une base identitaire qui est en quelque sorte la pierre angulaire de l’idéologie d’un FN new look. Le FN se trouve face à un challenge, car il se retrouve coincé entre radicalité et normalisation. Comment entrer dans le système sans perdre sa singularité. S’il se radicalise trop, il se marginalise, s’il se normalise trop, il se banalise. L’exemple italien de G. Fini est là pour le lui rappeler. L’objectif n°1 est désormais la présidentielle de 2017. D’ici là, il doit faire preuve de ses capacités à gérer les municipalités conquises. Le FN est actuellement à la recherche d’amis pour former un groupe au Parlement européen. Quête qui, au demeurant, semble un peu compliquée. Après un refus net de l’UKIP, des Vrais Finlandais, du Parti populaire danois, le FN s’appuie sur le FPô, le Vlaams Belang, la Ligue du Nord et le Parti pour la Liberté de G. Wilders. Le FN tourne le dos à Jobbik et à l’Aube dorée jugés trop sulfureux. Il doit arriver à convaincre les Polonais du KNP, les Lituaniens d’Ordre et Justice avec l’épineuse question du tropisme poutinien que connait le FN. La constitution d’un groupe parlementaire à Strasbourg (véritable manne financière) est proche d’un numéro d’équilibriste. En effet, un ralliement peut en chasser un autre et le FN a connu par le passé ce genre de difficultés (1989, les problèmes entre les Républikaners allemands et le MSI italien au sein du Groupe des droites européennes).

Pour l’heure, le FN peut surfer sur le discrédit que connaît le gouvernement et le PS et sur la crise qui frappe l’UMP. Malheureusement le « tous pourris » semble avoir de beaux jours devant lui si la gauche critique, secouée après le flop des européennes, ne retrouve pas un nouveau souffle.

Publié dans le bulletin d'Ensemble du mois de juin.

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