Éviter les raccourcis

Contribution au bulletin de débats.

 

La mobilisation contre la loi « Travail » est l'enjeu du moment pour le rapport de force social en France. La séquence de mobilisation entamée avec la pétition « Loi « Travail » non merci » permet aussi d’observer l’état du mouvement ouvrier, les dynamiques qui le traverse. En effet, même si cette mobilisation peut les modifier en profondeur, les déterminants de la situation sociale et politique n’ont pas disparu. Le principal reste, selon nous, le poids de longues années de défaites, de division et de sectarisme.

Il peut sembler paradoxal de pointer cette crise alors même que le mouvement ouvrier, épaulé par la jeunesse, se mobilise contre la loi Travail. Ce processus est loin d’être achevé, sans quoi la mobilisation en cours n’aurait pas été possible, mais il s’agit d’en repérer les enjeux pour notre intervention politique.

La longue crise du mouvement ouvrier se manifeste sous diverses formes. Ainsi, l’atonie du PCF en est une des illustrations. Elle s’inscrit dans la crise longue de ce parti, orphelin de l’union de la gauche, aspect que nous ne souhaitons pas développer ici, tant les ressorts en sont connus et familiers. Elle se traduit également par un rapport "inquiet" aux institutions alors que le mouvement ouvrier voit l’Etat social qu’il a obtenu et dans lequel il s’est intégré, être détruit.

Plus largement, le mouvement ouvrier ne semble plus, aujourd’hui, en situation de porter les aspirations de larges couches de la population à résister à la dégradation sociale, à une vie tout simplement meilleure, en particulier dans la jeunesse. En ce sens, le processus “Nuit Debout” est un sous-produit de cette crise mais il est aussi un facteur de renouveau de la politisation sur des bases de critique du capitalisme, en faveur de l’égalité et l’émancipation.

Dans ce contexte, il existe deux impasses à éviter.

La première serait celle de s’aligner sur l’illusion existant dans certain secteurs mobilisés pour qui la rupture avec les “institutions” prime sur l’analyse des rapports de classe réellement existants.

Il s’agit, au fond, d’un rapport avec les institutions, et plus largement la sphère et la parole politiques, qui est le strict décalque de celui des réformistes : là où les réformistes voient dans les institutions (et la bataille en leur sein) l’horizon achevé de la politique, cette conception développe un rapport négatif à ces mêmes institutions prises dans un sens ultra-extensif (tout y passe jusqu’au mouvement ouvrier organisé...). Elles ne sont plus vue comme un terrain (certes) défavorable de la lutte des classes.

Une telle conception va au-delà du “milieu autonome”. Elle touche la “gauche radicale” avec, par exemple, la trajectoire du NPA dont la « théorisation » du clivage politique institutionnelle/ non-institutionnelle est une illustration de ce moralisme sectaire. Ce discours peut aussi avoir un certain impact au sein des “Nuit Debout”.

Le corollaire de cela est une conception “policière” du mouvement ouvrier se réduisant à la trahison des « bureaucraties ». Cela signifie en réalité fétichiser des questions partielles, des formes d’action spécifiques, de sorte à créer des barrières infranchissables et assurer défaite et démoralisation… Justifiant en retour le renouvellement du discours sectaire. L’incantation à la “grève générale”, l’injonction aux organisations syndicales d’y appeler (comme si cela suffisait) alors qu’il n’existe jusqu’à présent aucun secteur en grève en est illustration.

La deuxième, à l’opposé du champs, est la campagne JLM2017 dont nous pensons qu’elle participe d’une même logique de décomposition.

Beaucoup a été dit sur de multiples aspects négatifs de cette campagne présidentielle : posture « gaullienne », la « France » (certes « insoumise ») comme sujet historique, alignement sur le régime de Poutine pour les questions internationales (notamment sur la Syrie), etc… Toutes ces critiques sont absolument justifiées. Mais elles ne portent « que » sur les positions développées par cette campagne.

Mais ce qui, en l'état, fait de cette campagne un problème est son rapport aux institutions et à la gauche politique et sociale.

La campagne JLM2017 évacue l’analyse du rapport de force politique et social, la bataille pour l’unité des organisations se réclamant du mouvement ouvrier et l’activité réelle du prolétariat dans cette même situation, au profit d’un rassemblement de femmes et d’hommes sans détermination politique ou sociale. L’opposition virulente (essentiellement verbale) au gouvernement est considérée comme le seul impératif. La cause des échecs du FDG étant exclusivement renvoyés aux atermoiements du PCF (dont on ne discutera pas le rôle réellement néfaste mais qui nous semblent moins déterminants que les défaites sociales).

Le projet affirmé de JLM2017 est de construire une nouvelle force politique en partant du cadre piégé de la campagne présidentielle. Ainsi, l’appel à une « marche des insoumis » le 5 juin prochain, alors même que la mobilisation contre la loi Travail continue, n’est pas une maladresse mais est tout à fait logique.

Pour être tout à fait honnête, la campagne JLM2017 n’a pas le monopole de cette idée. La même idée a présidée à la création du NPA en 2009, avec le succès que l’on sait…

Malgré cela, l’idée qu’il soit possible de reconfigurer l’espace politique à gauche en partant du scrutin présidentiel continue d’exister, y compris dans nos rangs. Il est difficile d’interpréter autrement l’initiative prise par des camarades d’Ensemble ! d’appeler à s’engager dès maintenant dans la campagne JLM2017 : cette dernière est considérée comme la seule capable de faire un bon score et, partant, d’être le creuset d’une refondation d’une « gauche antiaustérité ».

Cette tentative contourne le débat à gauche, fait abstraction des contradictions qui la traverse. Pire, elle fait abstraction de la nécessité d’une bataille résolue pour le front unique des organisations et courants qui se réclament du mouvement ouvrier ainsi que de secteurs mobilisés hors organisations. Pour cette raison, nous pensons qu’elle est vouée à l'échec politique (quel que soit son score par ailleurs), comme les expériences similaires précédentes .

Pour nous, la tâche n’a pas changé depuis la constitution d’Ensemble ! : chercher à construire l’unité de notre camp autour d’une politique anti-austérité, défendre une perspective anticapitaliste et écosocialiste.

L’émergence du mouvement contre la loi travail présente une grande opportunité. Il a d’ors et déjà brisé le mur de la résignation face aux politiques libérales, permis qu’une génération nouvelle s’ouvre à une pratique et à des interrogations politiques. Il a permis que soit remis au centre du débat public les luttes sociales et démocratiques, les questions de tactiques et de stratégie dans le mouvement.

Sans en exagérer la portée immédiate et leurs suites possibles, deux observations sont possibles. Au “sommet”, la présence de P.Martinez et d’autres dirigeants syndicaux aux débats organisés par Nuit Debout est l’expression des débats stratégiques existants dans le mouvement sur “comment gagner”. A la “base”, on a pu voir des manifestations de solidarité immédiates entre secteurs syndicaux et secteurs non organisés face aux pratiques policières lors de la manif du 1er mai à Paris par exemple. Ces phénomènes de nature différentes favorisent la “rencontre” entre le mouvement ouvrier et des secteurs mobilisés de la jeunesse ou des secteurs précarisés qui lui sont extérieurs. Nous devons participer à la construction de cette convergence entre le mouvement ouvrier organisé et ces nouveaux secteurs.

Cela ne doit pas nous dispenser d’oeuvrer à la construction d’une alternative politique, expression du rejet de la politique gouvernementale. Au contraire, cela est nécessaire pour construire une perspective à une échelle de masse. L’utilité de l’“Appel des 100” se situe dans ce contexte : permettre la discussion entre secteurs de la gauche sociale et de la gauche politique, travailler à une base commune, à un socle de revendications qui pourrait être un point d’appui pour les mobilisations. Le succès n’est évidemment pas assuré mais il n’existe pas de raccourci.

 

Emre Ongun, Pantin ; Olivier Mollaz, Paris 18

  

 

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Auteur: 
Emre Öngün