Face à la "Manif pour tous", quelle riposte ?

La « Manif pour tous » du dimanche 5 octobre qui a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes, marque sans doute une évolution et une étape dans un mouvement fluctuant, au caractère hybride et multiforme, qui se trouve confronté à des repositionnements et à des questions de perspective.

Ceux qui s’éloignent, ceux qui hésitent, ceux qui y vont…

La plus spectaculaire évolution a été la prise de distance très nette des autorités de l’Eglise Catholique. Le président de la Conférence des Evêques, Georges Pontier s’est clairement démarqué : « La Manif pour tous n’est pas un mouvement d’Eglise, il n’est pas de mon rôle de commenter leur choix politique de manifester dans les rues. (…) Nous, évêques, sommes davantage engagés dans un processus de réflexion, plutôt que dans un combat contre une loi ». Ce qui contraste avec son prédécesseur, le cardinal André Vingt-Trois qui avait lancé la prière du 15 août 2012 en s’opposant au mariage homosexuel et avait encouragé les manifestations. Cette évolution étant le résultat de la virulence des débats internes qui ont traversé les paroisses depuis plus d’un an et qui témoignent de la division profonde des catholiques sur cette question.

La deuxième évolution majeure est constituée d’une certaine façon par le « retour de la politique » à droite. Alors qu’il y a deux ans, l’UMP était ravagée par le conflit entre Copé et Fillon, la tension - sans être totalement apaisée – s’est déplacée dans une compétition pour le leadership entre Sarkozy, Juppé, Fillon, Le Maire… Cela permet « d’organiser » un minimum le débat à droite, même si les dynamiques de fracture et d’éclatement sont toujours possibles. De plus, la droite traditionnelle est plutôt mal à l’aise face à un mouvement qu’elle ne maîtrise pas et qui se méfie d’elle. Surtout que la revendication d’abrogation de la loi Taubira est loin de faire l’unanimité (Les trois quarts des Français et même 56% des sympathisants UMP ne souhaitent pas revenir sur la loi en cas d'alternance, selon un sondage Itélé). Nicolas Sarkozy s’essayant à une improbable synthèse en proposant une « réécriture » de la loi Taubira…

Le Front National, quant à lui, a au contraire clarifié sa position en appelant officiellement à manifester le 5 octobre, dans la foulée de sa percée réalisée aux élections sénatoriales (personne d'ailleurs à droite ne s'offusque de manifester avec lui...). Alors qu’en février 2013, Marine Le Pen considérait la question du mariage pour tous comme un leurre destiné à masquer les problèmes économiques et sociaux, elle a choisi de s’inscrire pleinement dans ce mouvement en essayant d’y capter le maximum d’audience. Pour le Front National, ce choix lui permet d’apparaître avec un mouvement, sans s’y réduire et cela participe de sa volonté d’ancrage dans la société française.

Défendre la « civilisation », une expérience fondatrice ?

Au-delà de ces repositionnements politiques, le mouvement de la Manif pour Tous possède une dynamique propre qui est loin d’être épuisée. Dans son ouvrage sur « Les Droites et la rue », Danielle Tartakowsky considère qu’ « Il aura donné naissance à une génération dont le rapport au politique sera nécessairement marqué par cette expérience, et par là-même à de nouveaux cadres. » Sans être aujourd’hui hégémonique dans la société car en définitive, il n’a pas réussi à empêcher l’adoption du mariage pour tous, il progresse et s’enracine. Il se place – au nom d’une conception de la « civilisation » - en opposition à des évolutions de longue durée des structures sociales (l’égalité entre les femmes et les hommes, la reconnaissance des homosexuels…) mais sur lesquels il est toujours possible de connaître des reculs importants en terme d’égalité des droits.

Sur le moyen terme, une des dimensions les plus nocives des dynamiques initiées par la « Manif pour Tous » réside sans doute dans leur capacité à préempter une critique sociale dans une logique réactionnaire. La reprise du slogan « l’Humain n’est pas une marchandise » comme mot d’ordre principal revient à s’appuyer sur l’antilibéralisme persistant au sein de la société française pour le dévoyer dans la défense des valeurs familiales traditionnelles et conservatrices. La critique, justifiée, de la suppression des deux tiers de la prime de naissance au deuxième enfant par le gouvernement, devient curieusement un « matraquage fiscal » et une remise en cause du principe de l’impôt. La critique de la marchandisation du corps de la femme est avancée pour empêcher toute possibilité pour les couples homosexuels d’avoir des enfants (qui pourrait se faire en facilitant les conditions d’adoption). C’est à chaque fois, un peu de terrain gagné sur la critique de gauche de la logique du capitalisme et des politiques libérales.

A gauche, la réponse n’est pas que politique…

Depuis deux ans, l’attitude du gouvernement et de François Hollande, face à la Manif pour Tous, a été particulièrement irresponsable. En même temps, le pouvoir socialiste attise et nourrit ce mouvement, en espérant sans doute qu’il contribue à la division de la droite, par des annonces volontairement provocatrices (comme celles sur la politique familiale quelques jours avant le 5 octobre), sans jamais réellement mener le débat de fond sur la question de la famille aujourd’hui, ou en reculant comme sur l’élargissement de la Procréation Médicalement Assistée qui faisait partie des engagements de campagne de Hollande. Au contraire de ce désarmement politique et idéologique, il y a une nécessité à reprendre l’initiative et à travailler au projet de société sur de nouvelles grandes avancées progressistes pour rendre effective l’égalité entre les femmes et les hommes, l’égalité entres couples hétérosexuels et couples homosexuels. Ce qui est inséparable de la reconstruction d’une perspective de gauche alternative à celle de Valls et Hollande.

Mais, en articulation à cette nécessité, une des questions vitales pour l’évolution des rapports de forces, sociaux, politiques et idéologiques, réside dans la capacité des mouvements sociaux, en tout premier lieu des mouvements autonomes des femmes et des LGBT, à porter des exigences progressistes pour l’égalité, à les faire gagner en audience dans la société, à batailler argument contre argument, pour rendre possible de nouvelles conquêtes démocratiques. Un exemple porteur d’espoir nous est venu récemment, à ce sujet d’Espagne, avec le formidable mouvement pour la défense de l’accès à l’IVG qui a réussi à obtenir le retrait du projet réactionnaire avancé par le gouvernement de la droite espagnole et la démission du Ministre en charge du dossier. Ce qui montre que même un peuple durement frappé par la crise et les politiques d’austérité peut trouver des ressources de mobilisation sur des questions aussi cruciales pour l’avenir de toute la société.

François Calaret

 

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