FASCISME ET FONDAMENTALISME ISLAMIQUE Une contribution au débat d'Elie Q.

À propos du danger fasciste et du fondamentalisme islamique

Comme plusieurs d’entre nous à gauche, je ne pense pas que le terme de "fascisme" soit approprié pour caractériser le(s) fondamentalisme(s) islamique(s), et je m'étonne qu'une telle expression soit utilisée dans les communiqués d’Ensemble! alors que le débat survient régulièrement sans avoir débouché jusque-là sur une position commune.

Je m'étonne également que l'usage du terme soit justifié chez certain·e·s par le fait qu'il permettrait de "désigner clairement le fondamentalisme comme un ennemi". Qui, dans la société française, y compris à gauche, ne considère pas clairement le fondamentalisme islamique comme un ennemi ? Pas besoin d'être islamophobe pour comprendre que des personnes qui adhèrent à une idéologie réactionnaire et tuent des gens de façon arbitraire dans la rue ou dans des salles de concert ne peuvent en aucun cas être un point d'appui pour construire une société émancipée.

Oui, le fondamentalisme islamique est un ennemi. Encore faut-il savoir à quoi il ressemble, d'où il vient et à quelle échelle c'est un ennemi mortel. Les courants fondamentalistes prêts à passer à l'action violente ou à la soutenir ne représentent pas en France un mouvement de masse. À en croire une rapide recherche sur internet, il y aurait environ 15000 personnes fichées S par l’État français en lien avec une idéologie fondamentaliste islamique. On sait que certain·e·s passent entre les mailles de cette mauvaise surveillance, mais on sait aussi surtout que beaucoup sont fiché·e·s de manière infondée (ils et elles ne sont prêt·e·s ni à passer à l'action violente, ni à la soutenir). Quoi qu'il en soit, on parle là d'une infime minorité de la population, non-organisée ou mal organisée. Daesh et les groupes jihadistes qui visent à créer un califat au Moyen-Orient en sont d'ailleurs bien conscients : la conquête de l'Occident ne peut être utilisée par ces groupes que comme moyen rhétorique propagandiste ; du reste, les actions jihadistes en Occident ont vocation à "internationaliser le chaos", c'est-à-dire à laisser croire que tout le monde en Occident est vulnérable en lançant des attaques arbitraires et à pousser les États occidentaux à adopter en retour des mesures répressives, ceci afin de faire miroiter l'existence d'un paradis sur Terre pour les populations musulmanes qui voudraient échapper à ce chaos international : le califat.

On sait bien sûr que des individus, aussi peu nombreux soient-ils, peuvent être dangereux. Alors, quelles méthodes pour lutter contre le fondamentalisme en France ? Sans doute que la surveillance et la répression devraient faire partie des mesures à appliquer ; encore faudrait-il qu'elles soient menées correctement. Actuellement, la surveillance est menée sans moyens adéquats et est peu fiable et efficace, tandis que la répression, comme on le sait, n'est pas menée uniquement contre ceux et celles qui passent à l'action violente, mais contre l'ensemble des populations musulmanes, dans un cadre de ségrégation sociale et raciale et avec le système carcéral que nous connaissons, renforçant ainsi le risque de radicalisation intégriste au lieu de le limiter. Mais pour nous autres marxistes, il s'agit aussi et surtout de s'attaquer aux causes profondes de l'intégrisme.

Nous ne proposons pas de nous attaquer au changement climatique uniquement en construisant des digues pour les populations menacées par la montée des eaux : nous exigeons une transition énergétique visant zéro émission nette de carbone, une reforestation massive et l'arrêt de la marchandisation de la nature. Nous ne proposons pas de nous attaquer aux pandémies uniquement en généralisant le port du masque : nous devrions viser à arrêter et renverser la déforestation (encore une fois), mettre fin à la marchandisation d'espèces sauvages (encore une fois), aux chaînes de production internationales et au tourisme de masse. Nous ne proposons pas de nous attaquer aux inégalités sociales uniquement en augmentant les salaires : nous visons à socialiser les moyens de production, à renverser le capitalisme.

S'attaquer aux causes profondes de l'intégrisme islamique en France suppose a priori de mettre fin à la ségrégation sociale et raciale, et à l'islamophobie d'État mise en place depuis au moins 2004 (année d’adoption de la loi interdisant le port de signes religieux à l’école, visant manifestement les femmes musulmanes), des phénomènes qui traversent évidemment l'éducation – d'autres camarades que moi remettront facilement la main sur les données des inégalités scolaires par territoires et catégories sociales – et qui sont renforcés par la destruction des services publics, qu'il s'agisse de l'enseignement ou non.

Heureusement, mettre fin à ces politiques me semble sur le papier plus facilement atteignable que de résoudre en notre faveur la crise d'hégémonie à travers laquelle prospère pour le coup le potentiel fasciste en France. Je trouve d'autant plus malheureux d'avoir utilisé le terme de "fascisme" pour désigner le fondamentalisme islamique dans les communiqués faisant suite à l'attaque de Conflans que les forces qui font réellement progresser la possibilité du fascisme, à savoir l'extrême droite et l'appareil d'État du capitalisme tardif (nullement mentionnées dans les communiqués comme faisant avancer la possibilité du fascisme !), sont déjà à la manœuvre pour profiter de cette même attaque afin de faire avancer leurs pions. L'appareil d'État dispose d'une police, d'une armée, d'un appareil judiciaire et d'une idéologie dominante. L'extrême droite dispose d'un parti politique qui obtient les meilleurs résultats lors des élections nationales et conquiert un peu plus d'assise institutionnelle après chaque élection locale, de groupes violents qui témoignent de leur volonté de s'organiser bien qu'ils soient encore loin de constituer un mouvement de masse (mouvement de masse qui n’est pas une condition d’émergence de la possibilité fasciste au 21e siècle – cf. le texte d’Ugo Palheta auquel je renvoie ci-dessous), et d'une formidable dynamique européenne et internationale, portée là aussi à la fois par des organisations visant la conquête des institutions politiques et par des groupes et individus violents / visant à semer la terreur.

En France, la gauche politique et sociale est autrement plus menacée par la répression d’État (qui elle-même s’appuie certes sur le danger fondamentaliste réel ou supposé, cf. deux paragraphes plus bas pour ce que cela implique pour nous) que par le fondamentalisme. Ce sont les interdictions de manifestations, les gardes à vues massives, les (menaces de) poursuites judiciaires, les amendes et les peines d’emprisonnement, bref les mesures de limitation des libertés démocratiques qui ouvrent la voie à la possibilité fasciste, qui entravent notre action plus que le risque de se faire descendre par un assaillant fanatisé. L'histoire a montré quelle barbarie le fascisme comme régime a été capable de déployer à échelle industrielle. En France, le fondamentalisme islamique est, pour des raisons évidentes, incapable de se présenter comme régime ; il est condamné à la marginalité politique.

Résoudre la crise d'hégémonie en notre faveur, ou au moins bousculer les rapports de forces afin de contrer la progression du potentiel fasciste, impliquerait d’obtenir des victoires au moins partielles pour la gauche politique et sociale. Or celle-ci, extrêmement affaiblie, en semble incapable pour le moment.

La lutte contre le fondamentalisme, pensée comme une lutte contre la ségrégation sociale et raciale et contre l’islamophobie, est un élément de lutte contre le fascisme, en ce que des victoires sur ce terrain ajouteraient à notre force collective (contre les forces réactionnaires qui ne proposent que la répression) et couperaient l’herbe sous le pied des forces réactionnaires en faisant reculer un phénomène (le fondamentalisme) en opposition apparente duquel l’extrême-droite et la répression d’État progressent.

Pour une lecture du danger fasciste au 21e siècle, j’invite à lire le très bon texte publié récemment par Ugo Palheta sur Contretemps : https://www.contretemps.eu/fascisme-fascisation-antifascisme/ ; plusieurs des thèses sont discutées plus en profondeur dans son livre La possibilité du fascisme (La Découverte, 2018).

Pour certain·e·s, dire cela équivaudra sans doute à relativiser le danger du fondamentalisme (on pourra peut-être leur répondre qu'iels relativisent le danger du fascisme ?). Je serais alors curieux de savoir ce que ces camarades proposent pour lutter contre le fondamentalisme sans tomber dans l'essentialisation et/ou le tout répressif. Mais il n’y a sans doute pas grand-chose à attendre de celles et ceux qui défendent l'union de la gauche avec des organisations qui ont participé à la gestion de l'État capitaliste depuis 1981, donc à l'offensive néolibérale et à l'application de politiques racistes en général, islamophobes en particulier depuis 2004.

Élie Q., le 20 octobre 2020
 

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Auteur: 
Colin de Saint-Denis