Filière historique « expériences historiques de confrontation avec le pouvoir »

A l’Université d’été d’Ensemble, une filière était consacrée aux expériences historiques de confrontation avec le pouvoir. Une défection tardive nous a malheureusement empêchés de discuter du mai rampant italien.

Il restait 3 séances. L’une était consacrée à l’alternative en général, selon 3 angles différents, « l’alternative à quoi ? » (Francis Sitel), l’alternative articulée à l’exemple de la perspective du dépassement du salariat (Stéphanie Treillet), la question des temporalités, à laquelle est venue s’ajouter celle de l’imaginaire à reconstruire (Clémentine Autain). Le deuxième portait sur mai-juin 1936 en France (avec Benjamin Birnbaum, Francis Sitel), et la troisième sur la période 1968-1981 (avec François Coustal, ex-lcr, Bernard Ravenel, ex-psu, Bernard Calabuig ex-pcf)

Pierre Zarka, qui devait intervenir dans la séance introductive et celle consacrée à 68-81, a malheureusement été dans l’impossibilité de venir.

1.    Séance introductive

Francis Sitel a retracé le débat historique moins sur le contenu de l’alternative que sur les moyens d’y parvenir : la nécessité de détruire l’Etat bourgeois née de l’expérience communarde, la possibilité ou non d’atteindre le socialisme par des réformes,  la distinction conquête du pouvoir/exercice du pouvoir chère à Léon Blum, les potentialités révolutionnaires à la Libération, la rupture avec le capitalisme prévue par le programme commun et jusqu’en 1981 … achevant son propos en insistant sur le fait que l’actualité politique permet de relancer la discussion à la fois sur notre compréhension de l’Etat et sur la perspective d’une rupture avec le capitalisme

Stéphanie Treillet est partie de l’idée qu’il fallait dépasser l’idée d’un dilemme entre la nécessité de tout reconstruire à partir de zéro, et celle de défendre les acquis, en tentant d’articuler le dépassement et les acquis comme points d’appui. Elle a beaucoup insisté sur les contradictions du capitalisme, en prenant deux exemples :

-       L’aspect surprenant du XXe siècle, qui n’a pas vu l’appauvrissement absolu des salariés mais au contraire l’extension et la consolidation du salariat par les luttes et les acquis qu’elles permettent de gagner.

-       Les contradictions induites par l’entrée des femmes dans le salariat.

Son propos s’est achevé par l’idée que loin de chercher à l’étendre, le patronat avait plutôt la tentation de désagréger le salariat (précarité, auto-entrepreneuriat, primes, fin du salaire socialisé, menaces sur l’idée de durée légale du travail …)

Clémentine Autain a insisté sur plusieurs aspects :

-       Côté temporalités, la nécessité d’articuler programme d’urgence, planification et perspective de transformation sociale/récit révolutionnaire.

-       Côté acteurs de la transformation sociale, l’idée qu’ils sont nécessairement en mouvement, comme condition de la transformation elle-même, et qu’en retour la perspective de transformation sociale met en mouvement.

-       Côté imaginaire, la nécessité de construire des liens avec les milieux intellectuels et culturels, qui contribuent à tracer les contours d’un imaginaire révolutionnaire.

Le débat a largement porté sur les alternatives concrètes, les formes d’émancipation qu’elles permettent et les projets qu’elles dessinent.

La question de la dialectique perspective/mobilisations a également été abordée. Nous y sommes revenus ultérieurement dans les séances historiques.

2.    Mai-juin 1936, le Front populaire

Benjamin Birnbaum est revenu sur les étapes majeures de l’événement et le caractère décisif des mobilisations, précisant ensuite  les facteurs qui les ont favorisées et les liens entre cette expérience et le présent.

Francis Sitel est revenu sur les échos de 36, en termes de mythe fondateur (qui évacue l’Espagne et le ralliement à Vichy) pour la gauche mais aussi en termes de débat stratégique, notamment la question du fascisme, la question de l’unité et des bases politiques sur laquelle la constituer, celle de la logique émancipatrice (la révolution est-elle souhaitable, si oui est-elle possible, si oui comment ?) et celle de la spontanéité ouvrière.

Les participant.e.s ont ensuite débattu de l’unité et de son contenu, de la dialectique complexe entre mobilisations et perspectives politiques (qu’est-ce qui entraîne quoi ?), de la nécessité de tenir compte de la mémoire subjective de 36, qui n’est pas vécu d’abord comme une trahison, des potentialités révolutionnaires en 36, de la part des femmes, oubliées de la mémoire.

3.    1968-1981

François Coustal (ex LCR) part de la dissociation entre mobilisations sociales et perspectives politiques : Mai 68 : énorme mobilisation sociale… sans débouché politique/Mai 81 : un débouché politique… sans (véritable) mobilisation sociale. Paradoxe : pour la « JCR / Ligue Communiste », Mai 68 : N’est pas une situation révolutionnaire/Confirme la validité de l’hypothèse révolutionnaire/La principale leçon est la nécessité d’un parti révolutionnaire : théorie de la répétition générale, avec des hypothèses initiales que 68 semble confirmer : possibilité de la révolution socialiste dans un pays développé/montée révolutionnaire à l’échelle mondiale/ remontée de la combativité ouvrière (à partir de 1963) pouvant déboucher sur des situations révolutionnaires en Europe (capitaliste)/ La jeunesse comme « avant-garde tactique ». Ensuite dégradation du rapport de forces à partir de 1979 (défaite des sidérurgistes), rupture UG, panne stratégique EG, montée en puissance du PS. Après 81 attente déçue des affrontements politiques et sociaux : la désillusion vis-à-vis de l’Union de la Gauche ne profitera pas à la gauche radicale.

Bernard Ravenel (ex PSU) : 1968-1981, la défaite du projet autogestionnaire. Bernard Ravenel développe l’idée que c'est à partir de la question des nationalisations que s'est posée la problématique de l'appropriation sociale, de 68 au programme commun, avec la montée des luttes ouvrières au début des années 1970, notamment en France et en Italie : émergence de la notion de contrôle ouvrier comme exercice transitoire et apprentissage en vue de la prise du pouvoir central... Puis crise et offensive du libéralisme (Thatcher/Reagan). Puis … 81 et tout le débat sur la transition vers le socialisme.

Bernard Calabuig (ex PCF) : 1968-1981, le PCF en décalage avec des mouvements profonds de la société. Bernard Calabuig a expliqué à quel point le PCF avait mal compris 1968, et notamment tout ce que le mouvement questionnait du côté des rapports de pouvoir, et l’émergence de nouvelles questions comme l’autogestion. Le PCF tend à rabattre les choses du côté d’un mouvement classique puis de l’UG, dans un lien de subordination au PS, sous estimant aussi les mutations du salariat et l’obsolescence du système représentatif, sous estimant aussi le rapport de forces en cours d’inversion au niveau international.

La discussion a permis de faire émerger la nécessité de discuter aussi des expériences hors de France, et notamment du mai rampant italien (initialement prévu au programme), mais aussi toute série de questions à approfondir :

-       Le décalage entre la mobilisation de 68 et de son débouché tardif en 1981, sans mobilisations pour l’appuyer

-       Les divers problèmes de pronostic rappelés dans les introductions : le décalage entre l’orientation « nouveau FP » du PCF et le mouvement de mai-juin 68, l’erreur de la Ligue qui y était mieux préparée et intégrée mais qui l’analysa selon le schéma de la répétition générale, alors que l’histoire ne repasse pas les plats, l’erreur du PSU qui, pariant sur une mobilisation plus forte du salariat, pensait (encore en 81) à un mouvement de transformation long, fondé sur la dynamique de l’appropriation sociale s’imposant à l’Etat, la sous-estimation générale de la crise et de la contre-offensive néolibérale, qui avaient déjà fortement dégradé le rapport de forces, le poids de la société de consommation

-       D’où des questions ouvertes : par exemple, dans le « reflux des mobilisations », qu’est-ce qui relevait d’une tendance « objective », lourde et internationale, et qu’est-ce qui relevait de la conséquence de l’attente (passive) de la victoire (électorale) de l’Union de la Gauche ? Mais aussi : quelle autre politique aurait été possible ? (échec du schéma LCR, PSU mais aussi LO, OCI …)

Au total, la filière a permis une mise en commun de traditions assez différentes mais aujourd’hui largement convergentes (au regard du bilan), notamment sur 68. C’était une grande première d’ailleurs que ce débat entre trois traditions à gauche du PS. A poursuivre pour approfondir non seulement le bilan mais l’actualisation d’une série de discussions au regard de la situation économique, politique et sociale actuelle.

Largement convergent aussi sur la difficulté à reconstruire un imaginaire de transformation sociale dans un rapport de forces très défavorable mais avec des bouleversements qui, tout en laissant entrevoir le pire, ouvrent des pistes pour les tenants d’une… alternative de gauche !

Synthèse faite par Ingrid Hayes.

 

Exposé « Juin 36 et le Front populaire » (Benjamin Birnbaum)

Selon une enquête de Harris interactive sur les événements historiques qui ont marqué l'histoire depuis 1900 pour les Français "le Front populaire avec les congés payés " arrive en 5e position des événements qui ont le plus impacté le cours de l'histoire. Les interrogés de plus de 65 ans et les sympathisants de gauche accordent le plus d'importance au front populaire[1]. Pendant la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy a fait référence à Léon Blum (et aux congés payés). Cambadélis en 2009 : « il faut un nouveau front populaire »[2]. Lors des élections municipales, on pouvait trouver beaucoup d'articles à propos des listes "front populaire". En juillet 2013, Pierre Laurent a appelé à un nouveau "Front populaire de gauche".  Cependant, ce qui est commun à ces appels c'est la visée électoraliste, comme si les acquis sociaux tombaient du ciel. De même les sondages mettent par exemple en lien le résultat de 2012 et l'événement majeur de 1936  (Viavoice de 2012) [3]

Le Front populaire est donc considéré comme un événement majeur avec une connotation positive.  Cependant la référence au Front populaire est le plus souvent réduite à une alliance en vue de gagner les élections, ou on cite des acquis tels les congés payés ou la semaine de 40h, sans s'intéresser au contexte, aux luttes, aux rapports sociaux qui ont donné naissance à ces acquis. Or, sans ces luttes le Front populaire n'aurait pas été un événement majeur. Et grâce à la lutte le Front populaire aurait même pu devenir un événement encore plus important. Avant de nous intéresser au Front populaire plus en détail, je propose une explication de l'image que la classe dominante donne du Front populaire aujourd'hui. Le passé se transforme en mémoire collective après avoir été sélectionné et réinterprété selon les convenances politiques du présent. Un passé réel ou mythique autour duquel on construit des pratiques ritualisées visant à renforcer la cohésion d'un groupe, à donner une légitimité à à certaines institutions, à inculquer des valeurs au sein de la société.

Pour échapper à cette manœuvre idéologique servant les intérêts de la bourgeoisie il faut donc se demander qu'est-ce qu'a été le Front populaire ? Un gouvernement comme tant d'autres, une vague de prise de conscience populaire, une révolution (manquée, confisquée) ?

Plan : D'abord on va aborder quelques mesures-phares, du moins présentées comme telles, du gouvernement du Front populaire.

Ensuite on parlera du rapport entre les institutions et la mobilisation des travailleurs en juin 1936.

Enfin il me semble intéressant de regarder quels facteurs ont favorisé la lutte des travailleurs

1. Les acquis sociaux et le Front populaire au pouvoir

Alors que des voix à gauche encourageaient Blum à s'installer à la présidence du Conseil tout de suite après l'élection, Blum, dans son légalisme, a attendu un mois. Pendant ce temps les privilégiés ont fait passer des milliards de francs-or à l'étranger. De même, malgré la façade socialiste du gouvernement, l'appareil bureaucratique de l'Etat n'a jamais sérieusement été mis en cause.

Même si c'est effectivement le Front populaire qui a voté un certain nombre de lois permettant des avancées sociales, l'existence même des ces avancées est dûe à la mobilisation.

·      Les grèves de mai et surtout juin 1936 ont imposé les 40h, les augmentations des salaires ou les congés payés qui ne figuraient pas dans le programme du Rassemblement populaire.

·      D'autres points comme le régime de "retraites suffisantes pour les vieux travailleurs" et le "fonds national de chômage", pourtant inscrits dans le programme, n'ont pas été réalisés . Faute de mobilisation ?

·      Nationalisations : peu sont prévues dans le programme et celles réalisées par le gouvernement (banque de France et industries d'armement) ont largement fonctionné comme des trompe l’œil : indemnisation des patrons qui restent à la tête des sociétés, 9 entreprises sur 7000 qui travaillent pour le défense nationale ont été nationalisées. L'Etat n'a pas le monopole de la fabrication des armes, mais seulement pèse davantage dans le fonctionnement concurrentiel du secteur. Banque de France : pas de nationalisation, juste un projet à minima avec quelques modification techniques. Puis les caisses de l'Etat étant asséchées (du fait de la hausse des dépenses militaires notamment), le Sénat refuse les pleins pouvoirs au gouvernement Blum, qui démissionne le 21 juin 1937.

·      Pouvoir d'achat : vace les hausses arrachées en juin 1936, les plus bas salaires ont profité le plus, conduisant à un resserrement de la hiérarchie salariale non négligeable. Avec la dévaluation la tendance s'inverse dès 1937 , avec la hausse du coût de la vie.

·      Chômage : baisse grâce au 40h et aussi grâce à la reprise économique, notamment dûe à la hausse des salaires en juin 1936. Dès 1937 le patronat réimpose 80h de travail par an. Les 40h ne sont pas une entrave majeure a la production. D'autres problèmes sont réels : demande faible, le patronat pense que face a des travailleurs combatifs il ne tirerait aucun profit supplémentaire d'une éventuelle relance de la production, ce dernier espére un rapide retour de la droite au pouvoir qui fera sauter les 40h (telles sont les limites d'une politique sociale dans le capitalisme).

Alors que le Front populaire laissait espérer des changements majeurs, et alors que les luttes de mai-juin 1936 ont effectivement apporté des acquis sociaux, la situation s'est vite retournée en défaveur des travailleurs. La période des conquêtes sociales a duré aussi longtemps que le mouvement social.

2. Rapport entre les institutions et la mobilisation. Après une première vague de grèves en mai, les 2 et 3 juin une deuxième vague de grèves commence dans tout le pays, la base est plus radicale que la direction de la CGT.

La pression exercée par les travailleurs conduit le 8 juin aux Accords de Matignon. Le patronat et la CGT négocient sous l'arbitrage du gouvernement. Résultat : le patronat accepte la proposition syndicale d'une hausse des salaires de 7-15%...

Mais dès le 8 juin les grèves continuent avec des revendications plus fortes, les travailleurs ne semblent pas considérer Matignon comme une victoire, mais les concessions obtenues par les travailleurs lors de cette négociation dynamisent leur mouvement, c'est la grève générale. Visiblement, après les accords de Matignon satisfaction n'avait pas été obtenue, les revendications des travailleurs étaient plus larges, un sentiment du type « il faut que ça change » est répandu. Or, le mouvement reste cantonné à chaque entreprise. Léon Blum s’inquiète du maintien de la grève, mais se rassure car les ouvriers ne descendent pas dans la rue.

Le 12, le gouvernement fait saisir le journal trotskyste la Lutte ouvrière qui titrait : « dans l'usine et la rue, le pouvoir aux ouvriers »,  SFIO et CGT multiplient les efforts pour que s'arrêtent les grèves. Thorez : « savoir terminer une grève, tout n'est pas possible ». La grève continue mais s'affaiblit jusqu'à la fin du mois de juin.

D'un côté, la nécessité de "changer les choses" était bien réelle, de l'autre côté cette contestation de la dictature patronale et la pression sur le gouvernement n'ont pas mené à une remise en cause systématique du type de gouvernement, les ouvriers n'ont pas posé la question du pouvoir. Par ailleurs, les bureaucraties des grandes organisations ouvrières se sont opposées au développement du mouvement et à la clarification de ses objectifs. L’occasion d’aller plus loin ayant été manquée, confisquée par les appareils, et le rapport de forces se dégradant rapidement la situation s’inverse.

En 1937, Blum justifie la pause des réformes par des considérations diplomatiques fondées sur la nécessite de maintenir de bonnes relations internationales. Cette pause donne le coup d’arrêt définitif à toute ambition de transformation sociale, elle se traduit par un recul. Et pourtant sur la scène internationale les choses ne se sont absolument pas améliorées. Il s'agit clairement d'un échec politique : les concessions faites aux milieux patronaux et financiers en France (et ce alors que les élections de 1936 ont notamment été marquées par une poussée du PCF traduisant une radicalisation dans la société), la diplomatie prudente a l'égard des puissances fascistes et l'alignement sur les anglo-saxons, loin de renforcer les positions du gouvernement, ont élargi les divisions internes de sa majorité parlementaire. En juin 1937, Blum démissionne, son successeur (Daladier) remettra en cause les 40 heures, les dépenses militaires sont en hausse, les augmentations des salaires ont été annulées du fait de la hausse des prix, et la politique économique pèse aussi sur les petits producteurs et commerçants fournissant au fascisme une potentielle base populaire.

3.  Regarder quels facteurs ont favorisé la lutte des travailleurs. Dans l'immédiat, l'actualité politique : La menace du fascisme (en France et en Europe) rappelle l'importance de l'unité de la classe ouvrière. Avec la réunification CGT-CGTU en mars 1936 et le résultat des élections de 1936 les ouvriers prennent conscience de leur force et mènent des batailles offensives. La victoire du Front populaire a fait passer la légitimité dans le camp des exploités. Même si cet élan a été quelque peu freiné par peur des commandos d’extrême droite agissant la main dans la main avec le patronat. Il faut aussi souligner l'importance de la spontanéité des masses (dire que les grèves ont été spontanées, c’est souligner qu’elles ont répondu à des initiatives locales, mais ces initiatives ont été souvent prises par des militants qui depuis parfois plusieurs années se consacraient à créer les conditions d’un nouveau rapport de force dans l’entreprise). Ces deux facteurs s'inscrivent dans la crise du capitalisme : la crise économique, entraînant chômage, baisse du niveau de vie (la taylorisation, donc la hausse de la productivité, n'a pas en France été accompagnée d'une politique salariale fordiste).

Les grèves de mai-juin 1936 ont eu lieu dans un contexte difficile. D'un côté le fascisme menace, de l'autre la crise économique dure longtemps en France. De plus, les grandes organisations ouvrières ne se sont pas clairement prononcées en faveur d'une ligne révolutionnaire. Au sein de la SFIO, le réformisme a été prédominant et le gouvernement n'osait pas affronter le capital. Du côté du PCF,  la ligne politique a été adaptée en fonction des besoins de Moscou, et Moscou ne voulait pas de révolution en France.

Les grèves ont été les moins fortes dans des secteurs où la CGT était bien implantée. Toutefois, il faut souligner l'importance des militants, notamment les unitaires, qui souvent ont œuvré pour que les travailleurs d'une entreprise se mettent effectivement en grève et tiennent celle-ci. De ce fait la CGT n'a pas vraiment réussi à entièrement contrôler le mouvement de grèves et d'occupations, ce qui explique pourquoi les grèves ont duré jusqu'à la fin du mois de juin alors que la CGT appelait les travailleurs à retourner au travail. La spontanéité des travailleurs s'est exprimée malgré les appels au calme des bureaucraties syndicales et politiques. Pour Walter Benjamin la catastrophe désigne le fait de laisser passer l'occasion. Mais la catastrophe n'est jamais sûre. Précisément, en mai-juin 36, le progrès et des mesures révolutionnaires ont été possibles. Le capitalisme était en crise, la croissance économique ne reprenait pas, sur le plan politique la bourgeoisie était affaiblie et il ne lui restait que des réponses autoritaires, fascistes, face à la crise politique. Les grévistes de 36 et les masses ont été confrontés à l'instant critique où le statu quo menace de se perpétuer.  Mais au lieu de se contenter de la gestion du moindre mal ils sont allés de l'avant. Refusant la fatalité ils se sont saisis de leur avenir en luttant, et la bourgeoisie a tremblé. Tout était possible. Faute de coordination des grèves et à cause de l'incapacité, ou plutôt le refus, des dirigeants du Front populaire à tirer parti de ces circonstances uniques, la révolution a été manquée. Mais comme le dit le Manifeste communiste : « Tout ce qui est stable et solide s'évanouit ». La catastrophe n'est jamais sûre et tout est possible.

Walter Benjamin a distingué l'expérience transmise (se perpétuant d'une génération à l'autre, forgeant des identités de groupes dans la longue durée) de l’expérience vécue (le vécu individuel, fragile, éphémère). Le capitalisme d'aujourd'hui se caractérise largement par l'absence de l’expérience transmise. On vit en quelque sorte dans un monde qui a perdu ses repères, défiguré par la violence et atomisé par un système social qui morcelle les existences. Face à cette situation, l'enjeu est de renforcer le camp des exploités et dominés. La mémoire du Front populaire, celui qui - par la lutte - a arraché au capital des concessions et qui a failli aller plus loin peut contribuer à nous rendre compte de notre force. Il peut contribuer à trouver l'alternative politique qui semble nous manquer actuellement. Il paraît donc important de politiser l'histoire davantage pour la transformer en outil de conquête sociale. À chaque époque il faut tenter d'arracher derechef la tradition au conformisme qui peut s'emparer d'elle. Comment transformer la mémoire des luttes du Front populaire en un moyen qui rende notre camp social plus fort ?

[1]     http://www.harrisinteractive.fr/news/2014/Results_HIFR_europanova_130120...

[2]     http://www.lemonde.fr/europe/article/2009/06/02/cambadelis-ps-il-faut-un...

[3]     http://www.lexpress.fr/actualite/politique/pour-vous-l-election-de-holla...

 

Exposé « Juin 36 et le Front populaire » (Francis Sitel)

Dans la mémoire collective de la gauche, "Juin 36" et le Front populaire s'inscrivent comme un mythe mobilisateur.

a) Mobilisateur, de par ses références :

° Des conquêtes ouvrières extraordinaires (symbolisées par les congés payés, et au-delà par une affirmation de la dignité ouvrière...).

° La combinaison entre victoire électorale et mobilisation sociale (les mobilisations antifascistes ont permis le Front populaire, le soulèvement ouvrier qui a suivi la victoire électorale de ce dernier a permis les conquêtes sociales...).

° D'où, dans la conscience de la gauche, le caractère toujours brûlant de la question de l'unité ; et l'association entre l'accès de la gauche au pouvoir et l'obtention de réformes sociales. (N'est-ce pas cette dernière référence que

Ce que Frédéric Monier (1) caractérise comme le « paradigme du Front populaire » (2).

Ouvrons deux parenthèses quant à l'actualité.
La première : n'est-ce pas cette référence à l'association entre gauche au gouvernement et réformes sociales que F. Hollande a voulu symboliquement briser par son refus de l'amnisitie pour les militants syndicalistes ?

La seconde, toujours à propos de F. Hollande, à propos duquel Frédéric Monier a relevé un intéressant lapsus (très révélateur!) : en décembre 2001 (!), dans le revue Le Banquet, il déclarait : « Depuis vingt ans – puisque la gauche n'a un rapport avec le pouvoir que depuis vingt ans -, c'est quand même d'elle que sont venus certains sauts qualitatifs. » Notre historien de commenter : « Le saut de mémoire qui s'opère dans ce cas indique qu'un nouvel événement fondateur – l'arrivée au pouvoir en 1981 – tend à reléguer l'épisode, depuis longemps mythique, de 1936 parmi les accessoires pittoresques des gauches confrontées à la conquête, ainsi qu'à l'exercice du pouvoir. » Précisons que nous utilisons ce même terme de mythe avec une autre compréhension !

b) Mais Mythe, en ce que sont occultées les ombres honteuses :

° La non intervention en Espagne.

° L'illusion d'un possible pacifisme face à la guerre (qui indiquent des limites de la compréhension du fascisme).

° L’effondrement face à l'offensive nazie (Vichy).

D'où l'oubli, ou l'abandon, de la réflexion critique sur les enjeux stratégiques (liés à la question du pouvoir).

Retour sur 3 de ces questions stratégiques :

1- Après l'Italie et l’Allemagne, le 6 février 1934 oblige à prendre en compte la menace du fascisme. S'en suivent la poussée unitaire de la classe ouvrière, le tournant de l'IC et la formation du Front populaire.

Question : l'antifascisme appelle/impose une politique, il ne fait pas en tant que tel une politique.

2- La nécessité pour la gauche de la prise de responsabilité gouvernementale, et donc de l'unité. 14 ans après le congrès de Tours, se forme l'alliance de Front populaire : SFO et PC, et aussi le « mouvement social » de l'époque, plus le Parti radical (représentant des classes moyennes et garant du respect du cadre républicain et des intérêts capitalistes)...

Tout cela rendu possible par le tournant de l'IC et par la théorisation de Blum sur la distinction entre conquête du pouvoir et exercice du pouvoir.

Question : l'unité s'impose comme une nécessité, elle se concrétise sur des bases politiques (et en fonction d'objectifs fort différents), voire se trouve instrumentalisée.

3- Une dialectique complexe entre occupation du pouvoir et mobilisation populaire/lutte de classe.

Le pouvoir est occupé en haut (le gouvernement d' « exercice du pouvoir ») et imposé en bas (les occupations d'usines)... Situation qui va au-delà des revendications et de leur possible « satisfaction », et qui est grosse d'une aspiration au pouvoir (pour changer la vie ! (2))... Ce qui se concrétise par un affrontement violent avec l’ennemi de classe : le patronat et la bourgeoisie capitaliste au plan national,  le fascisme à l’échelle internationale...

D'où le développement de l'expérience de Front populaire avec les contradictions internes au mouvement ouvrier. Et l'échec final...

Question : La révolution (ou la logique émancipatrice!) comme prisme de plusieurs choix stratégiques :

° Est-elle souhaitable ? (pas vraiment pour la social-démocratie, oui dans certaines conditions pour le PC, oui pour « l'extrême gauche »).
° Est-elle possible ? (non théorisé par la SFIO en 36, non en fonction des conditions objectives et subjectives pour le PC - en 36, 45, 68...-, qui la renvoie à l'aventurisme...) Oui pour l'EG, d'où :

° Comment ? Le schéma Initiative/Unité/Débordement, qui prend en compte les rapports de force avec réformistes, et parie sur la mobilsisation sociale pour faire éclater le carcan bureaucratique...

Un couple « spontanéité ouvrière/rôle de l'avant garde » qui ne semble pas historiquement avoir fait ses preuves.

Notes :

(1) : In Histoire des gauches en France (volume 2) : « Le Front populaire» (La Découverte)

(2) : Frédéric Monier écrit à propos du « mouvement social » (la mobilisation ouvrière et sociale) : « Il obéit, en partie au moins, à une logique propre, qui n'est pas une logique révolutionnaire, comme l'ont cru un certain nombre de contemporains, mais plutôt, sans doute, une logique émancipatrice ».

 

Historique 1968-1981 (Pierre Zarka)

I. Rappel avant cette période : de 1924 à 1932 : l’existence du PC s’inscrit dans l’ambivalence : à la fois dans la suite d’Octobre 17 comme acte fondateur et émerge la volonté de se dégager de la copie conforme de l’URSS. Au congrès de 1932 : le thème les « couleurs de la France » apparaît. Le PCF cherche à se situer dans la suite de 1789 mais 1) circonstance aggravante du point de vue de la confusion : Lénine aussi et 2) cela implique une lecture de la Révolution du type « grand soir » et « prise du pouvoir d’Etat » d’où finalement maintien du modèle et l’émergence progressive de la notion de voies pacifiques (pas compter sur une guerre mondiale pour effondrement du capitalisme). Mais la prégnance culturelle institutionnelle donne un cadre qui paraît être incontournable, et comme s’il résumait à lui seul tout l’horizon politique: une certaine primauté au Parlement y compris pour définir avec qui s’allier. De fait l’univers politique semble se limiter à l’univers recouvert par les partis au Parlement et par exemple : En 1936 durant trois jours l’Humanité titre en Une sur l’éventualité d’un « Tours à l’envers », c’est-à-dire d’une fusion entre PC et SFIO.

II. 1946 : Thorez au Times : « la France n’ira pas au socialisme comme l’URSS, elle doit dégager ses propres voies ». Mais pourquoi au Times et pas l’Huma ? Pourquoi cette interview a-t-elle été révélé aux membres du PCF seulement en 1984 après l’échec de la participation au gouvernement de Mitterrand si ce n’est que ce questionnement apparaissait relativement accessoire au regard des urgences du moment ? Notons qu’entre 1936 et 46 la lutte contre le fascisme et pour l’indépendance nationale se sont superposées et ont éloigné de la question de la société. Idem % guerres coloniales dont le PC ne sait pas toujours comment y répondre et produit en 1958 une analyse de De Gaulle qui l’assimilait à un coup d’Etat factieux de type franquiste ; ainsi l’antigaullisme n’a pas conduit à poser la question d’une alternative au capitalisme.

III. Deux obstacles fondamentaux qui cadrent la pensée du PC: la prééminence de la logique d’Etat et le rôle d’avant-garde.

La prééminence de la logique étatique et institutionnelle : alors que Marx met en garde contre ce danger-à plusieurs reprises- cette dimension est totalement occultée chez le Lénine d’après 17 et dans la culture de la Troisième Internationale (et de la 4 ?). La question du pouvoir ne semble ne pouvoir être résolue QUE par la « prise du pouvoir d’Etat » et à mettre ensuite son application au service du peuple contrairement à ce qu’en dit Marx dans la guerre civile en France (1871). Dès lors tout ce qui n’est pas tension vers cette prise de l’Etat est relégué soit à une accumulation de forces pour le jour J soit considéré comme uniquement revendicatif. D’où le mépris à l’égard des tentatives de mise en coopérative comme éludant la question.

Vient se conjuguer la notion de parti d’avant-garde : Les masses seraient unilatéralement sous l’influence de l’idéologie bourgeoise- sans contradictions aucune-. La pensée dite scientifique ne peut que résulter de l’élaboration des révolutionnaires, donc du Parti. Ce qui n’est pas de lui, ou prévu par lui est donc suspect d’être produit sous influence. Le féminisme, la contraception, l’IVG, l’autogestion sont donc d’abord perçus comme autant de contournements de l’affrontement de classes. Là encore, un retour historique est éloquent : La Première Internationale n’isole pas ceux qui se réclament du communisme d’autres forces en mouvement : s’y mêlent d’autres approches politiques, des syndicalistes, ce que l’on appellera plus tard des associations et j’y ai même retrouvé la trace d’une fanfare. Aucune hiérarchie entre ces forces. C’est sous l’influence de la social-démocratie allemande qu’avec Kautsky, la seconde Internationale fait le ménage et ne garde que les partis, dissociant ainsi social et politique. Paradoxalement Lénine sur ce plan emboîte le pas.

Ces deux traits conjugués forment une conception de la politique où le Parti se substitue à ce qui est considéré de sa part comme les insuffisances des masses.

IV. Voici l’état des lieux en 1968.

1968 :

1)    Un mouvement autonome non prévu ni planifié.

2)    Un mouvement caractérisé pour beaucoup par le poids de la jeunesse, plus précisément d’une génération tournée vers des demandes nouvelles en matière de société, notamment d’ordre démocratique avec des dimensions libertaires.

3)    Un mouvement composite porteur de diversités et de contradictions.

Un mouvement politique qui au regard du discrédit de la SFIO (le PS d’alors) compromis dans les guerres coloniales et dans l’arrivée de de Gaulle au pouvoir met le PCF – c’est vrai des autres PC en Europe- dans une contradictions : Pour lui en renonçant au modèle de parti unique, toute perspective entraîne évacuation de la politique vers demande de Programme commun de gouvernement (PCG) avec le seul autre parti institué représentant la social-démocratie : le PS. L’attente d’un PS qui deviendrait nécessairement unitaire entraîne une surdité devant les questions du pouvoir et l’émergence de concepts tels l’autogestion. Davantage même : toute question qui ne pose pas celle de l’Union de la Gauche est vécue comme une attitude d’évitement de l’essentiel. De fait, il réduit par commodité le mouvement aux revendications ouvrières traditionnelles et considère que la question du pouvoir ne peut être posée : « Ce n’est pas mûr ». Les réelles contradictions du mouvement, les tentatives de récupération de la social-démocratie nourrissent ses réticences et sa manière de réduire la portée des enjeux.

Mais la plus forte tension entre le mouvement et le PC tient moins au PS que plus fondamentalement à une conception délégataire de la politique et au fait que le mouvement de 68 ne pouvait être contrôlé ni par ce dernier ni par les syndicats. Et ce qui n’était pas contrôlable ne saurait être hors de l’influence de l’idéologie bourgeoise.

4)  Le second fait marquant de 68 est l’intervention soviétique contre le Printemps de Prague : De février 68 à Juillet, le PCF a une attitude prudente mais réellement intéressée vis-à-vis du Printemps de Prague, l’Humanité fait des compte-rendus sans position officielle mais plutôt positifs. En Juin le secrétaire général du PCF de l’époque (Waldeck Rochet) rencontre Brejnev pour lui faire savoir que le PCF ne soutiendrait pas une intervention soviétique à Prague. Brejnev lui répond qu’il n’est absolument pas question d’une intervention et Waldeck Rochet dit-on ne se remettra jamais, physiquement parlant, du mensonge. Les débats entre militants à ce sujet ont été bon train durant l’année 68. Mais alors que l’intervention signalait le caractère inamendable de la conception bolchevique, le PCF désavoue tout de suite mais n’en fait pas un problème majeur ; sa critique reste ponctuelle et ne conduit à aucune remise en question. Il faut savoir à ce propos que  le rapport Kroutchev au congrès du PCUS qui en 1956 critiquait la période directement stalinienne (en la réduisant au plus répressif et au culte de la personnalité) n’est reconnu par le PCF qu’en 1973-avant, il nie même son existence.

5)    A défaut du « grand soir » et par manque d’analyse de la portée politique possible d’un mouvement populaire, il en ressort une vision de la transformation par « petits grands soirs » successifs et que si le socialisme est défini comme une transition entre capitalisme et communisme, le socialisme pour se dégager de l’URSS qui s’en réclame est encore vécu comme une barre trop haute d’où le rajout d’une étape transitoire avant la transition : le Démocratie Avancée avec un certain seuil de nationalisations. De là va découler la justfication d’un Programme Commun de gouvernement (PCG) avec le PS : un programme « parce que les écrits valent plus que les paroles et l’expérience de 1936 conduit à penser que c’est le moyen d’obliger le pS

Dès 1974, le PC théorise sur les « luttes immédiates » comme moyen d’attente et d’accumulation de force pour établir le meilleur rapport de forces possible avec l’inévitable PS. L’actualisation du PCG : où se situe le seuil 10 ou 30 nationalisations ?....question insoluble et vaine en l’absence de définition d’un processus. Or même s’il s’agit de la transition avant la transition, la question n’est pas posée en termes de processus mais de grand soir électoral -grand soir tout de même et d’étapes comme autant de sas d’écluses devant mener avec le temps au socialisme. Il n’est pas question de communisme renvoyé dans un imaginaire utopique.

V. 1981 : PCG signé en 1973 (On croit donc éviter les dangers de trahison par le texte): Dès le lendemain, au sens propre du terme, Mitterrand au Congrès de l’Internationale socialiste explique que la signature du PCG en juin73 est le moyen de cannibaliser le PC. Celui-ci est au courant mais considère qu’il n’y a pas d’alternative à affronter ce problème. Il ne le révèlera publiquement qu’en 77 sentant que quelque chose commence à déraper.

Un triple piège : disparition des différences entre PS et alternative ; tout a dépendu durant 10ans de l’acceptation du PS, il est de ce fait situé par le PC comme étant décisif; fractionnement de la notion de transformation de la société par thèmes : le citoyen réduit à l’état de consommateur et ce, au lendemain de 68.

On ne peut pas dire que le PC n’aurait rien vu de ce piège. En 1977, il réclame une « actualisation du PCG ». Les négociateurs du PC (Charles Fiterman, Paul Laurent) acceptent des concessions demandées par le PS et Marchais sent le danger et brutalement interrompt ces négociations. De là date la présentation du PC par les médias avec son « aîle ouverte » (Fiterman ; P. Laurent et son « aîle dure » (Marchais/ Leroy) Mais s’il mesure un danger cela ne le pousse pas à la recherche d’une stratégie alternative. Une sorte de fatalisme s’installe oscillant entre raidissement et lâchage de lest.

A son Congrès en 1976, il estime que la notion de « peuple de gauche » invoquée par Mitterrand est trop étroite et commence à lui opposer celle d’union du peuple de France mais au fur et à mesure que l’on s’approche des échéances électorales, le PC abandonne dès 1977 ce que cela aurait pu impliquer. (Idem en 1995 où Hue lance le Pacte unitaire de progrès sensé dépasser le  cadre des partis de gauche sans l’abandonner et un an après cette idée disparaît).

C’est-à-dire qu’à chaque fois, la répétition l’emporte sur la nécessité de dégager une autre stratégie.

De 1978 à 81, le PCF tente de faire une certaine clarté sur le PS mais toujours en limitant son horizon à ce seul PS-avec quelques accords avec le PSU en 78). A la Présidentielle de 1981, l’aspiration à se débarrasser de Giscard d’Estaing et de la droite nourrit un succès du PS au détriment des autres forces : PC et extrème-gauche. L’affaissement électoral du PC (de 21% à 15) est vécu comme une déroute et après (légère hésitation) va au gouvernement mais presque comme se repentant d’avoir critiqué Mitterrand durant la campagne électorale. Dès lors, sa stratégie se limite à « faire ce que l’on peut ». L’analyse de cet affaissement se limite aux dernières années mais n’inclue pas un lent processus d’érosion idéologique depuis l’impasse de 68. Or, pour moi, c’est cette impasse qui a condamné le PC et il n’est pas sûr qu’il s’en soit aujourd’hui dégagé.

L’intelligence de Mitterrand aura consisté à capter l’aspiration au changement exprimée en 68 et à obtenir d’une part dominante du mouvement ouvrier que la marge de manœuvre était de s’adapter au mieux à des contraintes inmaitrisables.

Il est resté au PC d’osciller constamment entre « durcir le ton » vis-à-vis du PS mais aussi du reste de la société et/ou de s’aligner faute de mieux sur un aménagement à peine teinté du capitalisme et de servir de caution.

De ce fait, le PC est devenu un parti ne permettant même pas de faire contre-poids. Marchais va tenter d’appeler à « rééquilibrer la gauche » entendez voter davantage PC, mais celui-ci avait trop fait la démonstration de son inutilité.

IV. Une évolution de la société qui prend à contre pied. Mais quoi prend à contre pied quoi au juste ?

1)    L’attachement aux fondements du modèle soviétique tout en scandant « on ne fera pas pareil » renforcé par une lecture de la Révolution française en gommant la nature de classe dominante de celle-ci : d’où fixation sur l’appareil d’Etat et demande de délégation de pouvoir et réduction du mouvement social à un rôle d’appoint.

2)    Une mutation structurelle du salariat : La dimension idéologique gommée au moment où les idées deviennent des faits majeurs (ce qui n’était pas tout à fait le cas durant la guerre) et où une majorité de jeunes accèdent au niveau Bac. (On passe de 250.00 étudiants en 1962 à plus d’un million en 1978 et à deux millions en 1990 ; 1962 est l’année où les femmes acquièrent leur existence auprès des banques ; entre fin des années quarante et soixante: émergence de l’individu : la sociologie ; l’existentialisme ou la mise en question des rapports aux pouvoirs). Or plus la question du pouvoir est posée et plus le PC se tourne vers la constitution d’une majorité avec le PS, abandonne le terrain idéologique et ne réinterroge pas les rapports aux pouvoirs ni aucun rapports de domination ou de ségrégation.

3)    L’obsolescence du système représentatif est de plus en plus nette depuis 68 et la question démocratique et autogestionnaire émergent comme étant en contradiction avec le système actuel. Or toute la problématique de la constitution d’une majorité et d’une participation au gouvernement (la non participation en1936 ayant été le fait d’une décision de l’Internationale alors que Thorez y était favorable).

4)    La dissociation du social et du politique et une définition du politique qui repose sur la prééminence des partis.

5)    La nature de la crise du capitalisme et une absence de définition d’alternative qui enferme dans la seule « défense des acquis ». La dissociation constante de l’immédiat et du fondamental alors que le second est la clé de la première.

6)    Or c’est le moment où le capital se lance dans une contre-offensive idéologique et restructure les rapports au travail (auto-exploitation par le management) et retourne l’argument de la crise comme facteur d’impossibilité ; parallèlement depuis l’intervention soviétique en CS, la révélation du Goulag et la « révolution culturelle chinoise », le modèle bolchévique et ce qui en découle perd toute capacité propulsive : en F ; mais aussi au Portugal malgré sa participation aux œillets, en Espagne  et sans compter l’Italie où il représentait le tiers du corps électorale.

Il y a donc une obsolescence profonde des conceptions au regard des enjeux les plus actuels qui dépasse de loin les aspects circonstanciels. 

 

Mai 68 – Mai 81

 

Question fondamentale : mobilisations sociales et perspectives politiques

Sous forme lapidaire :

- Mai 68 : énorme mobilisation sociale… sans débouché politique

- Mai 81 : un débouché politique… sans (véritable) mobilisation sociale

 

Profiter de cet échange pour restituer ce que nous en avons pensé, les uns et les autres.

Et, aussi, éventuellement, ce que nous continuons à en penser… et ce sur quoi notre appréciation s’est modifiée.

 

Mai 68, trois angles d’analyse :

- Soulèvement étudiant

- Grève générale ouvrière (salariat)

- Débats dans toute la société / remise en cause des institutions. Dimension spectaculaire sur la forme en 68 mais, sur le fond (contenu), plus sensible dans les années qui suivent.

 

La question du pouvoir s’est-elle posée ?

En fait, pas de lutte pour le pouvoir et absence d’alternative politique.

Paradoxe : pour la « JCR / Ligue Communiste », Mai 68 :

. N’est pas une situation révolutionnaire

. Confirme la validité de l’hypothèse révolutionnaire

. La principale leçon est la nécessité d’un parti révolutionnaire

 

 

Hypothèses « stratégiques » 

Remarque : personne n’a prévu Mai 68… mais certains courants (PSU, JCR par exemple) disposaient d’un cadre d’analyse leur permettant – plus que d’autres… - d’être en phase avec certains aspects (pas forcément les mêmes…) du mouvement.

 

Pour la JCR, quelques hypothèses stratégiques allant dans ce sens (mais ne couvrant pas la totalité des éléments mis en valeur par 68) :

- Possibilité de la révolution socialiste dans un pays développé

- Montée révolutionnaire à l’échelle mondiale (les 3 secteurs de la révolution mondiale)

- Remontée de la combativité ouvrière (à partir de 1963) pouvant déboucher sur des situations révolutionnaires en Europe (capitaliste)

- La jeunesse comme « avant-garde tactique ». Une situation due à :

            . un facteur « objectif » : la place nouvelle de la jeunesse, notamment de la jeunesse scolarisée, dans l’organisation de la production et de la société

            . un facteur subjectif : la jeunesse est un secteur de la société beaucoup moins contrôlé par les « appareils » traditionnels

- La grève générale comme principale hypothèse pour la transformation (révolutionnaire) de la société. A la fois pour des questions de traditions historiques, d’articulation luttes sociales / luttes politiques et du fait de l’extension sociale du salariat

- Mai 68 : la « répétition générale »

 

De Mai 68 à Mai 81 (François Coustal)

Deux phases

A) jusqu’en 1977/1978

- Existence d’un « milieu » favorable aux idées et aux organisations « révolutionnaires »

- Le programme commun de gouvernement et l’union de la gauche

- Haut niveau de mobilisations sociales, avec des succès réels

- Impact de la situation internationale (luttes à l’Est, victoire des Vietnamiens, Chili, Portugal)

B) de 1979 au 10 mai 81

- Reflux de la combattivité (baisse des journées de grève et des diverses mobilisations, défaite de la sidérurgie, par exemple)

- Reflux et « panne stratégique » des organisations d’extrême gauche

- Montée en puissance du Parti socialiste

- Actualisation du programme commun / rupture de l’Union de la gauche / division PS-PC et division syndicale

- Victoire la « ligne Mitterrand »

- Les 101 propositions et le 10 mai 81

Retour sur l’Union de la Gauche / programme commun (et « nos » analyses)

- Opposition entre Unité de la gauche (PS/PC) et son contenu (le programme commun) ?

- De la « répétition générale » au remake du Front populaire…

- Attente déçue des affrontements politiques et sociaux : la désillusion vis-à-vis de l’Union de la Gauche ne profitera pas à la gauche radicale.

- Appréciation rétrospective – forcément… - du programme commun et des premières mesures de la gauche au pouvoir

- Retour sur les acquis (nationalisations, mesures sociales) resitués dans un monde marqué par les « années Reagan / Thatcher »

- Le tournant de la rigueur : une « parenthèse »… jamais refermée

Des questions ouvertes

- Dans le « reflux des mobilisations », qu’est-ce qui relevait d’une tendance « objective », lourde et internationale, et qu’est-ce qui relevait de la conséquence de l’attente (passive) de la victoire (électorale) de l’Union de la Gauche ?

- Rapports respectifs au PC et au PS : de la dénonciation de la « capitulation » du PC devant le PS (brochure « quand ils seront ministres… ») à la bataille contre la politique de division du PC (campagne « Union dans les luttes »).

- Politique difficilement « lisible » : ni dans l’Union de la gauche (même « à la base ») ni dans sa dénonciation frontale. Autre chose était-il possible ?

- A mettre en rapport avec ce qu’ont fait d’autres courants  (PSU, LO, PCI, par exemple) … sans tellement plus de succès !

- Pour l’avenir, retour sur les fameuses « hypothèses stratégiques

Deux questions de fond à creuser :

- Mai - Juin 68 : la dernière grande grève ouvrière du XIX° siècle… ou la première grande grève du XXI° siècle ?

- Mai 81, du PS de Mitterrand  (union de la gauche, programme commun, discours sur la « rupture ») à celui de Hollande et Valls : quelles (faibles) continuités ? Quelles (fortes) ruptures ?

 

 

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