Filpac CGT : les enjeux d’un congrès

Le 8ème congrès de la Filpac CGT (Fédération des travailleurs du Livre, du Papier et de la Communication) s’est tenu à Montreuil, du 23 au 26 novembre 2015. Jean Gersin, qui est un de ses responsables, présente ici les enjeux pour ce syndicat.

1. Premier enjeu du congrès : rassembler pour revendiquer

Il ne peut y avoir de négociations dignes de ce nom sans revendications portées par les travailleurs, sans rassemblement des travailleurs autour de leurs objectifs revendicatifs, sans leur mobilisation pour porter les revendications. Cela vaut au plan local comme au plan national.

L’élaboration des revendications n’est ni un exercice d’experts ou de professionnels de la négociation, ni l’application venue d’en haut de vagues repères généraux lointains, concoctés à l’abri de la situation réelle vécue à l’entreprise et au plan régional.

Le seul repère revendicatif qui vaille est l’écoute des souffrances multiples exprimées et leur traduction en termes d’exigences collectives. Nombre de luttes locales manifestent la combativité contre le régime inhumain de l’entreprise, la dégradation sans fin des conditions de travail, la sous rémunération du travail, le mépris des travailleurs.

Les Directions de ressources humaines (DRH) se sont constituées en groupes mercenaires au service des actionnaires et des propriétaires. Passant par dessus la représentation syndicale pour s’adresser directement aux salariés, elles œuvrent à l’expulsion du syndicat dès lors qu’il représente les véritables préoccupations sociales.

Les directions d’entreprises multiplient les accords fondés sur les exigences sans fin de la baisse du coût du travail, réclament soit la signature de syndicats institutionnalisés et intégrés, soit l’accord majoritaire obtenu par référendum accompagné du chantage à l’emploi.

Tel est ainsi l’enjeu premier de notre congrès : sommes-nous capables de régénérer les forces du syndicalisme de combat, de reconstituer sa capacité d’entraînement à l’action, pour résister aux diktats des DRH et des directions, pour imposer des reculs immédiats et concrets sur des questions perçues comme décisives par les salariés.

L’expertise des syndicats de la Filpac, c’est leur capacité à formuler toute cette souffrance au travail en objectifs collectifs de combat qui redonnent confiance et qui s’opposent à la dépression collective organisée par les patrons.

La pratique syndicale, tant à l’entreprise qu’au niveau local, intègre les conditions du combat collectif dans une phase où le droit social est la cible de toutes les attaques patronales et gouvernementales. L’espace d’intervention des syndicats évolue désormais dans une zone de droits limités à l’approbation des décisions managériales.

D’où l’importance décisive du regroupement autour des revendications, qui sont souvent celles de la survie à l’entreprise et de la survie de l’entreprise. La pression opérée par les directions patronales est telle qu’elles n’envisagent pas les réactions de colère, telles qu’elles sont apparues de façon emblématique à Air France, par exemple.

La période dans laquelle nous sommes entrés est celle où toutes les garanties de vie du travailleur sont détruites, car il est toujours menacé de se voir retirer, avec le moyen de travail, les moyens d’existence.

La période qui s’ouvre sera en conséquence celle de la reconstruction de la combativité sur la base de la multiplication d’actions, locales, régionales et nationales d’autant plus déterminées qu’elles se constitueront autour d’objectifs vitaux, salaires, dignité au travail, temps de travail inhumain, rejet de la souffrance, etc.

Un grand espace s’ouvre à notre syndicalisme de revendications, d’action, de rassemblement et de mobilisation, dans cette période de négation et de répression de la question sociale. Nous devons être conscients de l’absolue nécessité de ce syndicalisme tourné vers les intérêts du travail, donc nous devons rejeter tout glissement irréversible vers un syndicalisme normalisé, institutionnalisé, domestiqué.

2. Deuxième enjeu : Construire la solidarité

La solidarité est l’ennemie du libéralisme. Le pape du libéralisme, Friedrich Hayek, a imposé cette profession de foi : « Une grande société n’a que faire de la solidarité au sens propre du mot, c’est-à-dire de l’union de tous sur des buts connus. Elles (solidarité et grande société) sont même incompatibles. » (in Le Mirage de la justice sociale).

Notre compréhension collective des obstacles à la solidarité se fonde sur le constat que les travailleurs sont projetés dans un monde de l’hyper concurrence. Le collègue de travail, l’entreprise d’à côté, l’immigré, les travailleurs du pays voisin, dans des échanges commerciaux sans règles ni limites sur fond de destruction de l’État social, passent pour des ennemis irréductibles auxquels il faut, jour après jour, livrer une violente guerre économique.

Le triomphe du libéralisme détruit les bases consensuelles de la paix d’après les deux guerres mondiales, qui fondent l’OIT au nom de cette idée essentielle : pas de paix durable sans justice sociale. La déclaration de Philadelphie de l’OIT le 10 mai 1944, votée à l’unanimité, en est l’expression la plus aboutie, par ses 4 points en préambule :

« Le travail n’est pas une marchandise »

« La pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous »

« Tous les êtres humains, quels que soient leur race, leur croyance ou leur sexe, ont le droit de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique et avec des chances égales »

« La réalisation des conditions permettant d’aboutir à ce résultat doit constituer le but central de toute politique nationale et internationale »

À l’ère ultralibérale du capitalisme, le travail est devenu une marchandise (le marché du travail) et la privation de travail constitue l’ordinaire de la société de marché. Comme toutes les marchandises entrent en concurrence sur le terrain de la mondialisation, une course folle, mortelle, à la compétitivité entraîne l’exclusion des travailleurs de leur seul moyen d’existence. La pauvreté et les inégalités sont les fondements d’une société condamnée à la guerre économique perpétuelle.

Dès lors, la solidarité entre travailleurs devient la première des expressions du refus d’être rabaissés à l’état de marchandise. Il ne s’agit pas pour nous d’une vague notion morale qui justifierait un discours culpabilisateur à la façon des imprécateurs religieux. À l’inverse, nous portons la solidarité comme le premier drapeau de la résistance à l’entreprise de déshumanisation opérée par le système capitaliste.

C’est de cette façon que nous combattons l’idée reçue selon laquelle l’individualisme est dans la nature humaine et qu’il bloque, génétiquement, la pratique de la solidarité. La fabrique libérale de l’individualisme est violemment contradictoire avec la non reconnaissance de l’individu au travail, du droit individuel au travail et au bien-être social.

L’accusation, l’imprécation permanente des patrons et de leurs DRH est de marteler aux travailleurs : vous n’êtes qu’une marchandise remplaçable par n’importe quelle autre. La solidarité est la première des expressions de l’organisation collective des travailleurs, elle en est l’âme.

C’est pourquoi notre congrès est l’occasion incontournable de passer un pacte entre nous : chaque syndiqué, chaque militant attaqué, réprimé, menacé, chaque lutte menée en quelque lieu que ce soit doit pouvoir compter sur cette tâche absolument prioritaire qu’est l’expression concrète de la solidarité sous toutes ses formes.

Tel est le but premier de notre syndicalisme. C’est sur ce terrain que doit se réduire l’écart entre le dire et le faire. Dès lors, l’engagement devient beaucoup plus facile, attractif, enthousiasmant.

3. Troisième enjeu : choisir son camp

L’engagement est total du système capitaliste contre le droit social, contre l’État de droit, contre la prise en considération de la moindre question sociale. Les pouvoirs publics ont aliéné leur souveraineté à l’Union européenne, à commencer par le budget de la Nation, incluant celui de la Sécurité sociale. Les forces qui dominent sont celles de la finance et du marché mondialisé. Reste aux pouvoirs publics l’exercice de destruction des lois à vocation égalitaire pour aligner le droit national sur le non droit européen et la globalisation des échanges marchands. L’acharnement actuel contre l’emblématique Code du travail et toute forme de système légal protecteur procède de cette course mortelle d’une société entière prise par la folie de la compétitivité à tout prix.

L’impact social est dévastateur et démultiplie les demandes de défense des intérêts vitaux des travailleurs. Jamais une société développée, en temps de paix, n’a été autant dépendante des minimas sociaux et des organisations bénévoles de secours mutuel ou de charité. L’une des conséquences majeures réside dans le déséquilibre entre cette demande sociale et la réponse syndicale. Le syndicalisme ne saurait se réduire à un sommet de négociateurs professionnels enfermés dans le carcan frelaté de la connivence Medef-CFDT-gouvernement. Il ne survivrait pas à cette dérive d’institutionnalisation. L’engagement suppose la construction d’un syndicalisme libre de toute hiérarchie, de l’État et du patronat. L’engagement doit signifier l’organisation de l’accueil fraternel et les facultés d’adaptation aux conditions nouvelles du combat de classe.

En fonction de ces impératifs d’indépendance et de combat, le syndicalisme de la Filpac Cgt est plus que jamais fondé sur le fédéralisme, c’est-à-dire un engagement syndical qui garantit à chaque syndicat, à chaque militant, à chaque adhérent une liberté d’action et d’expression, moyennant une coordination revendicative, permanente et organisée par la structure fédératrice, la Fédération. Le fédéralisme reconnaît à la confédération l’autorité de coordination à l’échelle interprofessionnelle dès l’instant où cette fonction est remplie et non aliénée à un prétendu syndicalisme rassemblé incluant des confédérations institutionnalisées, nationales ou internationales, obéissant à leurs intérêts d’appareils et aux exigences de la compétitivité capitaliste.

La Filpac fait partie intégrante d’une longue tradition d’une Cgt créée comme outil de résistance et de combat contre l’exploitation capitaliste et comme organisation tournée vers l’émancipation sociale.

L’une des conséquences pratiques de cette conception du fédéralisme, c’est la liberté des syndicats de la Filpac de s’organiser, non en fonction des injonctions de l’État et du patronat, mais selon la réponse la plus efficace possible aux besoins des salariés.

Les tâches suivantes découlent de cet impératif.

Accueillir les salariés

Les salariés sont dispersés, tributaires de contrats précaires, et leur présence dans une entreprise (ou deux à la fois) ne leur permet pas d’accéder à l’aide syndicale. C’est également le cas dans nos secteurs. Les tâches de la Filpac consistent à leur offrir un accueil pour rompre leur isolement et mettre un terme à leur confinement.

À l’entreprise les locaux et les heures de permanence doivent être repensés pour favoriser l’accueil. À la ville, la Filpac s’investit pour améliorer l’accueil offert par l’UL et l’UD.

Accueil ? La personne cherchera une écoute bienveillante, des conseils généraux, des renseignements juridiques, des recommandations pour mieux vivre. Dans l’accueil l’aide à la recherche d’un emploi est incluse.

Le militantisme Filpac doit se redéployer pour multiplier les contacts avec les salariés qui, à un moment ou un autre, fidéliseront ces relations par une adhésion.

Faciliter l’adhésion

La disponibilité à accueillir doit se prolonger par la facilité à donner accès au syndicat. Le 40e congrès de la CGT avait voté une adhésion par un comité national de syndicalisation ! Ce qui fut possible à cette échelle doit l’être dans la CGT.

Cela ne signifie pas devenir angélique et travailler pour une bureaucratie centrale, mais au plan local être aussi accueillant par la carte que par le local. Le reste suivra.

Bourses du Travail et Maisons du Peuple

À l’idée du Travail comme classe correspond la structure de rassemblement du Travail, la Maison. Des structures de l’État, mairies, régions, s’acharnent par dizaines contre les locaux historiques des UD et des UL. Ils attaquent les locaux de notre camp. Le peuple, le camp du travail, doit avoir sa Maison. Partout. C’est l’outil de concrétisation de leur existence rassemblée. C’est par là que notre syndicalisme trouvera force et vigueur. La Maison du Peuple, la Bourse du Travail, c’est le lieu de rassemblement du Travail, des travailleurs, à l’ouverture bien plus large que pour les seuls salariés d’entreprise, à l’accueil bien plus ouvert que les seules réunions syndicales. Pour exister, le Travail doit bâtir ses lieux de résidence et de reconnaissance.

Établir le principe du soutien du fort au faible

Notre syndicalisme n’est fort que s’il transmet sa puissance et l’étend. Comme un réseau, il régresse dès qu’il devient stationnaire.

Chaque syndicat doit parrainer une filiale, et intervenir dans un désert syndical. Il y va de la destruction de l’image qui colle à la peau du syndicalisme, n’être que l’organisation des fonctionnaires et des salariés bardés de statuts.

Systématiser les coordinations régionales

Au dernier congrès ces coordinations étaient classées sous l’étiquette expérimentale. Rien dans l’expérience ne vient contredire cet objectif : offrir un lieu de rassemblement et de collectivisation des difficultés d’intervention rencontrées soit par des syndiqués en trop faible nombre pour créer une structure, soit par des structures jeunes qui ont besoin de transmission d’expérience.

Répondre à la propagande libérale et à celle du fascisme

Le libéralisme fait tellement de dégâts chaque jour qu’il a besoin comme jamais de chanter ses propres louanges, pour légitimer ou maquiller ses méfaits. Les grands médias crachent minute par minute des histoires à sa gloire, le storytelling subvertit l’information.

Face à ce pouvoir médiatique, nous disposons de ce moyen fabuleux, un réseau de délégués dans les entreprises, les réseaux numériques, les intranets d’entreprises, les moyens numériques de l’image animée à peu de frais. Le tout en plus du bon vieux papier imprimé, rebaptisé par d’aucuns flyer.

Le patronat use des immigrés comme main-d’œuvre bon marché et finance les formations d’extrême droite pour attiser la haine du peuple contre eux. Cette vieille méthode a plus que jamais cours. À nous de démontrer que les discriminations à l’embauche vont de pair avec la non embauche, que l’exclusion des uns ne fait pas l’inclusion des autres, que la mise en concurrence de tous contre tous comporte cette théorie de la CIA du choc des civilisations qui doivent nécessairement entrer en guerre. Le torrent raciste emprunte désormais les canaux des grands fleuves.

C’est le caractère constitutif du FN, de Soral, de Dieudonné et leurs affidés de manier la rhétorique raciste. Notre solidarité de classe inclut cette partie des travailleurs qui sont immigrés, migrants ou établis de longue date mais victimes de l’exclusion raciste. Il s’agit moins de renforcer l’expression d’une condamnation morale que d’opposer frontalement notre unité de classe à tout crédit accordé à une unité chimérique et violente d’une prétendue race, d’une nationalité mystifiée contre les autres.

Transformer le constat des inégalités sociales en désir d’en finir avec elles

De quelle façon user de cette contradiction majeure des inégalités ? En démontrant et en illustrant cette vérité : La richesse, née de l’inégalité, est le refus de l’assistance aux pauvres. Le système est fondé sur l’appropriation par un très faible pourcentage de la population des richesses, ce qui laisse à l’immense majorité à peine les miettes du système. Les travailleurs ne créent pas des « richesses », ils entretiennent les riches et pourvoient à leur domination.

L’inégalité, érigée en principe au cœur du système, est devenue à l’échelle de masse une contradiction majeure et insupportable. L’inégalité comme carburant naturel du régime libéral suscite à la fois des revendications immédiates mais également cette question : quelle légitimité peut bien avoir un tel système ? Si 99 % pâtissent des violences de ce 1 % qui dispose de la majorité des richesses, il va bien falloir que les 99 se liguent contre le 1 ! Ce 1 % est concentré entre quelques grandes féodalités mondiales aisément identifiables.

En finir avec l’inégalité, c’est combiner revendications immédiates et affirmation du projet d’une société égalitaire. Il n’y aura pas de retour à la normale, à la raison, parce que le système inégalitaire a subverti jusqu’à la démocratie parlementaire traditionnelle. Il nous faut reprendre la Bastille.

La question centrale du salaire

Une plate-forme revendicative devra par ailleurs être adoptée par le congrès. Il s’agit de replacer le salaire dans la perspective de notre orientation. La contradiction majeure du système éclate quand d’un côté la loi républicaine intègre les droits constitutionnels des salariés et de l’autre le pouvoir réel en exclut autant qu’il veut bien le faire.

La seule ressource dans le système pour les travailleurs provient de la vente de la force de travail. Le droit de ceux qui dominent le système et le dirigent à leurs profits consiste à sauvegarder et étendre le droit de priver les travailleurs de leur seule ressource de subsistance, le salaire. C’est d’autant plus insupportable et contradictoire que le système prétend réduire l’individu à un consommateur, tout en le privant de la possibilité de consommer.

À quoi peut bien servir une organisation sociale si elle ne tourne que pour un pourcentage infime de la population ? Si elle ne sert qu’à ça, la colère suscitée par l’injustice doit pouvoir se transformer en action pour sortir d’un système de principe inégalitaire. Et en fonder un autre !

4. Contre leur austérité à perpétuité, le parti pris de l’avenir

Sur quoi se fonde cette belle affirmation votée depuis deux congrès, la Filpac prend le parti de l’avenir, la Filpac, c’est le parti pris de l’avenir ?

Nos secteurs sont au cœur de la tempête engendrée par la combinaison « libéralisme + numérique ».

- À peine l’information subit-elle la concentration opérée par les groupes dominant la finance et l’industrie en France et en Europe qu’elle verse dans la numérisation généralisée sous direction des géants mondiaux, tel Google qui a acheté à bas prix nombre d’éditeurs, avec l’aide de Hollande.

- L’industrie papetière est plus que jamais mise en coupe réglée par une mondialisation dont la phase actuelle continue d’être la destruction des capacités de production, le transfert du travail vers les zones à bas coût, la concentration non encore achevée.

- L’édition est le champ de bataille emblématique du livre imprimé contre le monopole de distribution d’Amazon et la connexion permanente au réseau numérique.

- La publicité est l’un des objets majeurs des réseaux bien mal nommés sociaux, qui connaissent bien mieux que Publicis les habitudes de consommation individuelles des internautes.

Nous percevons, à travers ce constat, que l’avenir des filières professionnelles dépend moins de chimériques arrangements paritaires qui ont quasiment disparu des radars que d’un combat général. S’il continue d’exister un terrain de combat propre à chaque secteur, à chaque filière, il faut se rendre à l’évidence : c’est le même schéma économique directeur qui guide la gestion des filières. Il s’organise autour d’un dogme, tout le pouvoir aux actionnaires, le pouvoir d’État subventionne les plus forts et ouvre les filières aux forces dominantes du numérique.

Le capitalisme des filières professionnelles n’est pas plus amendable que le capitalisme global.

Dès lors, la priorité doit-elle être mise sur les contre-projets filière par filière, ou bien la question majeure, qui fait obstacle à tout, doit-elle être posée en grand : Le droit du propriétaire, de l’actionnaire, doit-il continuer d’être supérieur à tous les autres droits, dont le droit de survie des productions utiles et de leurs emplois ?

On peut bien citer le droit constitutionnel garantissant dans les textes le droit des travailleurs à la représentation syndicale, le droit à l’emploi et à l’intervention dans la gestion des entreprises. On peut même faire semblant de croire que ces textes ont quelque valeur pratique dans la phase actuelle de subversion du droit par le marché. Ouvrons les yeux : c’est pour faire place nette à la grande transformation libéralo-numérique que le droit social est frappé à mort, et singulièrement celui de négocier paritairement dans les filières. C’est tout l’État de droit qui est mis à mort, c’est la loi qui est sacrifiée au nom des accords locaux avalisant le management libéral.

Si l’imagination collective des travailleurs et des syndicats doit continuer de produire des projets de survie et d’avenir pour les filières, l’expérience montre le caractère incontournable de ce principe de réalité : c’est le droit de propriété qui prévaut, les tribunaux de commerce y veillent. Et il prévaut même quand le droit n’existe pas, tels que nous l’enseignent les raids des prédateurs des grands groupes sur les entreprises en quelque territoire national que ce soit. Tout le monde a le droit au rêve et à l’utopie. Mais nous sommes des syndicalistes qui nous nous heurtons chaque jour au front de bœuf du capitalisme.

Le moindre des projets locaux ou la plus grande des perspectives de survie d’une filière professionnelle entière dépendent des capacités de rassemblement et d’entraînement d’une plate-forme revendicative fédérant tous les travailleurs, incluant la survie du secteur. La fonction de l’entrepreneur n’est ni la pérennité de l’entreprise ou de la filière, ni la création d’emplois, ni l’équilibre entre l’entreprise et l’agglomération. L’entrepreneur accepte par tactique et par ruse les conseils d’experts, mais in fine il applique le mot d’ordre unique : je ne retiens que ce qui est rentable pour l’actionnaire.

Le parti pris de l’avenir, c’est exercer un droit de tirage sur le futur des filières par le rassemblement revendicatif. En fonction de quelles échéances ?

Puisque nous voulons la survie du livre imprimé, de l’information et de ses moyens industriels, et de toutes les autres filières, alors il faut lever l’hypothèque qui pèse sur le droit dès maintenant.

Nous avons un intérêt immédiat et concret à participer dès la fin de notre congrès à la construction d’un vaste mouvement contre la loi Macron 2, telle qu’elle résulterait des menées libérales du gouvernement en fonction des rapports Combrexelle, Pisani-Ferry, Mettling, et des lois antisociales telle que la loi Rebsamen et la loi Macron 1. Le verrou que le gouvernement et le patronat veulent faire sauter, c’est la faculté des travailleurs à être représentés par des syndicats indépendants qui inscrivent leurs actions au compte de survie prioritaire des emplois et des filières professionnelles. C’est la notion de convention collective couvrant le contrat de travail qui est en jeu, parce que la grande transformation libéralo-numérique réclame la destruction massive des emplois et la transformation des survivants en auto-entrepreneurs.

Notre grande œuvre commune, à ce congrès qui doit conjuguer au présent le parti pris de l’avenir, c’est de contribuer à la mise en échec de l’offensive libérale. C’est possible, ça dépend pour une part de notre unité, de notre cohésion, de notre détermination à ne pas se laisser dévier du but commun : établir la priorité du droit social sur l’entreprise libéralo-numérique.

Sur quelle base ?

Le congrès de la Filpac CGT

• rejette totalement la destruction du droit social actuel. S’il doit apparaître de nouvelles formes d’emplois, qu’elles s’intègrent dans la légalité du droit social actuel étendu et garanti. C’est bien le statut du travail salarié qu’il faut étendre aux travailleurs précaires, et non précariser le Travail entier au nom de l’entrepreneur nomade.

• combat la concurrence entre salariés et la disparition du cadre légal au profit de la précarité. La charge de travail, même numérique, doit être mesurée à l’entreprise et délimitée par un contrat de travail. Le forfait jours n’est qu’un autre nom de la disparition du temps de travail et de la quantification de la charge de travail.

• s’oppose au mensonge d’État qui présente le Code du travail comme fauteur de chômage, et l’ensemble des lois sociales comme archaïques, s’opposant à la modernité du numérique. Au contraire, le numérique est une formidable opportunité de rassemblement de tous les salariés autour d’objectifs communs, d’un nouveau droit qui consiste à défendre et promouvoir la Sécurité sociale sous tous ses aspects, en l’étendant au revenu même du Travail.

La Filpac, contre la réduction du salarié à son compte individuel d’activités, défend et la carte Vitale de la Sécurité sociale et le contrat de travail, générateur de cotisations sociales qui en assurent la pérennité. Elle considère qu’il n’y a aucune raison, aucun argument qui justifient la supériorité des impératifs du numérique libéral sur la loi.

C’est le Travail de celles et ceux qui en vivent qui doit être protégé contre la loi du marché, fût-il numérisé.

Le mouvement groupant toutes les formations politiques, syndicales, associatives, tous les travailleurs disponibles, doit être construit pour faire échec à la destruction droit social, que l’Union européenne recommande aux différents gouvernements.

Un tel mouvement sape les fondements mêmes de la subversion d’extrême droite, encouragée par les pratiques anti-égalitaires du système capitaliste, et par les attaques contre l’État de droit pratiquées par les pouvoirs publics. Qu’un tel mouvement voit le jour et marche pour les droits sociaux de toutes et de tous, et l’avenir s’éclairera. Il n’y a rien de plus urgent pour notre congrès que de mobiliser toute notre énergie commune vers cet objectif.

Voilà bien l’opportunité parfaite de réduire l’écart entre le dire et le faire. Au congrès des syndicats de déclarer l’état de mobilisation générale.

Jean Gersin. Publié dans le n°29 de Contretemps.

 

 

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