Frappes française en Syrie : un engrenage dangereux

Pendant sa conférence de presse du lundi 7 septembre, François Hollande a annoncé l’engagement de l’armée française dans des frappes aériennes en Syrie contre les positions de l’État islamique (Daech). Fin août, le discours du Président de la République aux Ambassadeurs, censée présenter les grands axes de la politique étrangère française, n’avait pourtant nullement laissé entrevoir cette éventualité.

S’agit-il de « gesticulations » ou d’une « fuite en avant » comme l’on décrit certains médias ? Ou bien serait-ce une mise en scène précipitée d’un activisme censée répondre à la crise des migrants qui affluent notamment de Syrie ? Il y a tout juste un an, en septembre 2014, le ministre de la défense Jean Yves le Drian déclarait à propos de l’éventualité de frappes françaises en Syrie : « c’est une opportunité qui ne se présente pas aujourd'hui » Il semble que maintenant « l’opportunité » se soit présentée…

Un tournant dans la politique française ?

Les conséquences militaires seront de toute façon minimes. Les avions français n’effectuent qu’un petit nombre de sorties dans le cadre d’une opération essentiellement menée par les États-Unis. Mais les conséquences politiques de l’implication de l’armée française en Syrie sont par contre beaucoup plus importantes. Cela peut annoncer un revirement dans la politique étrangère française. Le bon déroulement des frappes militaires françaises ne peut en effet se faire qu’avec un minimum de coordination avec l’armée syrienne, donc avec le régime de Bachar El Assad.

Jusque-là, François Hollande et son ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, avait refusé de considérer le dictateur Bachar El Assad comme un interlocuteur. Malgré l’existence d’un bruyant lobby pro-Bachar, notamment à droite, Hollande avait poursuivi la politique de Nicolas Sarkozy, pariant dans la foulée des printemps arabes sur la chute du dictateur syrien (après lui avoir déroulé le tapis rouge en 2008…).

Cette inflexion pourrait marquer une nouvelle adaptation de la politique étrangère de l’État français qui, en tant qu’ancienne puissance mandataire dans la première partie du 20ème siècle, a toujours considéré la Syrie, avec son voisin libanais, comme faisant partie historiquement du « pré carré » français et comme une zone d’influence « naturelle ». D’où un intérêt persistant pour le devenir de cette région et des relations compliquées, marquées par de multiples revirements, avec l’État Syrien.

L’échec de la guerre contre Daech

La Syrie et l’Irak sont aujourd’hui soumis à des crises multiples qui s’amplifient mutuellement. L’émergence de l’État Islamique depuis 2006 est le résultat d’une part de la dislocation de l’État irakien consécutive à l’occupation américaine de ce pays et d’autre part de la guerre sans limite engagée depuis 2011 par Bachar El Assad contre son peuple qui a favorisé son essor et lui a permis d’occuper un territoire à cheval sur l’Irak et la Syrie.

La campagne de bombardements militaire engagée contre l’État Islamique par la coalition rassemblant les États-Unis, la France, l’Arabie Saoudite, le Qatar… ralliée récemment par la Turquie, a démontré son inefficacité et est de plus en plus critiquée, notamment par des officiers américains (sans compter que le nombre de victimes civiles syriennes et irakiennes touchées par les bombardements occidentaux ne cesse d’augmenter). Elle a permis à l’État Islamique de se positionner comme l’opposant principal des grandes puissances occidentales et des régimes arabes autoritaires.

L’essor des groupes réactionnaires, développant une idéologie quasi totalitaire, comme Daech se nourrit de la brutalité des régimes locaux et des ingérences multiples des puissances occidentales. De ce point de vue, l’attitude des gouvernements européens et américains traduit une véritable fuite en avant. Ils agissent comme si les révolutions arabes n’avaient pas eu lieu, pensant qu’il vaut mieux soutenir une bonne dictature militaire face au « péril intégriste ». Le débat agité à droite, jusqu’à Nicolas Sarkozy, sur une intervention au sol est de ce point de vue totalement irresponsable. Une opération terrestre impliquant des forces de la coalition (donc des soldats américains, français, saoudiens…) pourrait provoquer une véritable guerre régionale dont personne ne maîtriserait les conséquences.

Les rivalités régionales amplifient la crise

Cet état de crise global a provoqué une surenchère dans l’implication de multiples acteurs régionaux. Chaque puissance régionale et internationale a son propre agenda et ses propres intérêts, sans tenir compte des intérêts et des aspirations des peuples de la région. Le drapeau de la « guerre contre l’Etat Islamique » est le motif « légitime » qui permet à toutes ces stratégies de se déployer.

Le régime Turque d’Erdogan, au nom de la lutte contre Daech, s’est engagée en Irak et en Syrie comme sur son propre territoire, dans une guerre extrêmement brutale contre les organisations kurdes.

Le régime iranien, également en prétendant avant tout combattre Daech, étend son influence en Irak et est déterminé à maintenir le régime allié de Bachar El Assad, au détriment du peuple syrien. La Russie tente elle de constituer sa propre « coalition contre l’État islamique ».

Les États-Unis, qui portent une lourde responsabilité dans la dislocation de l’État irakien sont incapables de résoudre les crises qu’ils ont amorcés, sans vouloir perdre du terrain face aux puissances rivales.

L’État français, dont l’alliance avec les régimes dictatoriaux saoudiens, qataris, mais aussi avec l’Egypte du maréchal Sissi n’a cessé de se renforcer, cherche avant tout à préserver son influence dans la région au détriment de toute vision politique.

À cela s’ajoute également, le conflit qui se déroule au Yémen dans lequel une intervention militaire menée par l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, l’Egypte et le Qatar, amplifie ces rivalités régionales croisées.

En juillet 2015, la conclusion de l’accord sur le nucléaire iranien, qui rend envisageable un redéveloppement des relations entre l’Iran et les puissances américaines et européennes se répercute sur la crise syrienne. Début août, l’Iran a ainsi présenté son propre « plan de paix » pour la Syrie. Mais la conclusion d’un hypothétique accord entre les États-Unis, la France, l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Russie pour une solution politique en Syrie bute sur la question du devenir de Bachar El Assad. Avec en arrière-plan les rapports de force entre les influences respectives des puissances régionales et internationales. Mais, sans prise en compte des aspirations des peuples de la région et donc sans remise en cause des stratégies d’influences des différentes États, aucune solution durable ne pourra être trouvée.

Ouvrir le débat sur une autre politique étrangère de la France

Les conditions d’une véritable sortie de crise supposent de se confronter à des défis immenses.

Loin du schématisme des discours martiaux, l’universitaire Pierre-Jean Luizard, spécialiste de l’Irak décrit ainsi la capacité de l’État Islamique à « faire société » et à gérer un territoire avec plusieurs millions d’habitants : « L’État Islamique n’impose pas un pouvoir venu de l’extérieur mais s’appuie sur des relais locaux. Le véritable laboratoire de ces villes conquises est Fallouja, la première à tomber [en janvier 2014]. La base sociale et politique est constituée par les notables locaux qui continuent de représenter les différents clans et quartiers. Le marché est le suivant : les acteurs locaux ne doivent utiliser que le drapeau de l’EI et se conformer à la charia. L’EI n’intervient qu’en cas de corruption ou de rébellion. Les recettes pétrolières sont publiées pour manifester la rupture avec le régime précédent. Et les produits de première nécessité sont de nouveau abordables. » Et d’ajouter concernant la stratégie médiatique d’opposition à l’Occident : « l’État Islamique a besoin, pour se maintenir, de notre hostilité ».

Plusieurs enjeux majeurs peuvent être identifiés :

  • la construction de rapport d’égalité rassemblant les différentes composantes du peuple irakien, notamment entre les principales confessions chiites et sunnites, peut permettre de faire reculer l’influence de l’État Islamique et de reconstruire un État irakien souverain, hors de toute influence étrangère qu’elle soit américaine ou iranienne.

  • Le soutien aux forces révolutionnaires et démocratiques du peuple syrien qui luttent contre la dictature de Bachar El Assad et contre l’État Islamique

  • Le soutien aux revendications du peuple kurde en lutte contre l’État Islamique pour sa reconnaissance notamment face à la répression brutale mise en œuvre par l’État Turque

Cela supposerait une refonte globale de la politique étrangère française qui ferait prévaloir les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce qui suppose de ne pas limiter son horizon à la vente des avions Rafales et à la nostalgie de l’influence française au levant.

François Calaret, le jeudi 10 septembre 2015.

 

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