Frédéric Lordon ou la cellule de dégrisement révolutionnaire

            

 

À propos du livre de Frédéric Lordon, Imperium (éditions La Fabrique).

Après nous avoir dit que nous n’étions pas vraiment libres dans son précédent livre, Frédéric Lordon érige désormais toute une série d’obstacles censés rendre la rupture avec le capitalisme quasiment inatteignable. Il revendique sans ambages son entreprise de dégrisement : il faut cesser, selon lui, de s’enivrer de faux espoirs ! Mais la révolution exige-t-elle notre sobriété ? En quoi faudrait-il se plier à la triste réalité ? Nos rêves seraient-ils pure chimère ?

Persévérer vers l’impossible, tel pourrait être le titre caricatural d’Imperium, son dernier livre. On y trouve en effet une exhortation à « persévérer dans le désir révolutionnaire sans se raconter d’histoires révolutionnaires. » [1] Mais aussi, sous une forme plus philosophique réservée aux connaisseurs de l’idée régulatrice de Kant, il dit du communisme : « C’est un idéal que l’on sait inatteignable dont on ne maintient pas moins fermement la position. »[2] Ou sous une autre version encore : « L’idéal impossible de l’autogouvernement n’en désigne pas moins sans cesse la direction vers laquelle tendre. »[3] Pris en tenaille entre son désir de révolution et sa crainte qu’elle soit décevante, il opte tout de même pour le doute. Spinoza guide sa pensée et bloque son espérance. Spinoza convient à son scepticisme viscéral ; Lordon reste prisonnier de cet affect triste.

Reprenant à son compte la suspicion classique sur la bonté de l’homme, il affirme que l’opacité l’emportera toujours sur la nécessaire transparence des décisions collectives, il décrète que l’horizontalité de la communauté est un leurre, il exige la verticalité des Institutions et enfin doute de la raison.

Si le scepticisme se renverse en pessimisme, c’est qu’il repose sur une conception sombre de la nature humaine. Ne faisons toutefois pas trop rapidement de mauvais procès. Lordon sait qu’on « a fait dire des monstruosités à la chose. »[4] Sans doute évoque-t-il ici la trop célèbre phrase de Hobbes, « L’homme est un loup pour l’homme. » Mais il traite d’anthropologues hémiplégiques les anarchistes et autres penseurs qui croient que le mal est le produit des conditions sociales et politiques. C’est ainsi qu’il vise pêle-mêle Negri, Dardot, Laval, le Comité invisible et Badiou. Autrement dit, pour échapper à l’infirmité, la nature humaine doit avoir un bon et un mauvais côté !

À l’instar de Spinoza, Lordon croit qu’il est sage et mesuré de « tenir ensemble ces deux tendances de la vie passionnelle : la pitié et la haine. » Il le dit clairement : « C’est une première erreur d’arrêter l’homme dans une nature humaine irrévocablement fixée, et c’en est une deuxième que de n’imaginer pour ces fixations que les types purs du bon ou du mauvais, du dieu ou du loup, auquel rien de réel ne correspond ni ne correspondra jamais. »[5] Autrement dit, la révolution ne changera rien, de nouvelles conditions matérielles n’auront pas d’incidence sur la supposée méchanceté des hommes. Marx est ainsi renié sans que Lordon ose toutefois l’affirmer directement !

Il appelle « Ingenia » notre naturel, évitant donc le terme d’essence de l’homme, en prenant soin soudain, de souligner son caractère historique. Nous voilà plongés à nouveau dans la confusion. Comment peut-il dire à la fois que notre nature varie dans l’histoire et que nous sommes condamnés à toujours haïr ? (Pourquoi ce besoin de recourir tout au long du livre à des mots latins ? On pense un peu trop aux médecins de Molière…)

Assurément Lordon penche plus vers le loup que vers l’agneau. Ce qu’il dit de la Commune en fournit la preuve. Quand les hommes sont généreux, c’est vraiment exceptionnel, dit-il, et cela ne saurait durer. Les grands sentiments révolutionnaires ne sauraient faire long feu. Il cite Courbet qui s’émerveillait : « Paris est un vrai paradis : point de police, point de sottises, point d’exaction d’aucune façon, point de disputes. Paris va tout seul comme sur des roulettes. » Mais il faudra tout de même, un peu plus tard, de la police, affirme-t-il, car l’angélisme ne durera pas. [6] « On ne pensera pas raisonnablement les temps ordinaires par le moment d’exception. »

Lordon croit si peu en l’altruisme qu’il tombe dans les pires ornières des préjugés libéraux consistant à débusquer de l’égoïsme partout et surtout là où il n’y en a pas. Lorsque nous éprouvons de la tristesse devant la souffrance d’autrui, ce qui compte d’abord, dit-il, c’est notre refus de souffrir ! Autrement dit dans l’affaire, je viserais mon bien être avant celui de l’autre. Comment pousser plus loin l’absurdité de cette condamnation ? Que dire du sadique qui se réjouit de la souffrance de l’autre ? Va-t-on mettre un signe égal entre celui qui souffre de la misère des autres et celui qui ne jouit que d’une souffrance qu’il inflige ?[7] Le mimétisme affectif ne relèverait pas de l’empathie ? Ainsi Lordon ne pourrait croire que l’on puisse aimer de manière désintéressée, que l’on puisse se sacrifier ; tout serait toujours ramené à l’amour de soi, qui n’a, on le sait, rien de coupable ! C’est bien la moindre des choses d’éprouver du plaisir à faire le bien et ça ne fait pas de quiconque un égoïste !

« Le problème des révolutions morales, c’est qu’elles ne connaissent pas le Grand Soir. »[8] La formule est aussi éloquente qu’édifiante. Merci à Frédéric Lordon de nous mettre les points sur les i.

L’autre source de scepticisme chez Lordon est son obsession de la transparence. Il faudrait apparemment pour réussir le communisme une totale transparence des êtres et des décisions. Le sujet est récurrent dans l’ouvrage. « Le groupe en ses parties ne peut espérer avoir de transparence à soi. »[9] Lordon par un tour de passe-passe fixe la barre très haut pour décréter ensuite qu’elle est infranchissable. Qui donc est assez naïf pour imaginer un homme, un groupe, une société sans opacité ? En quoi cela peut-il obérer la liberté d’agir ? Envenimer les rapports humains ? Qui serait assez fou pour croire qu’avec le communisme, les querelles disparaîtront comme par enchantement ? Pourquoi penser qu’elles rendraient impossible le communisme ? Quand, après 1945, des hommes ont pris des décisions communistes pour nous protéger de la maladie, de la vieillesse, ont-ils été empêchés dans leur démarche par leur inconscient ?

L’impossible transparence serait la preuve de l’impossible vie en faveur des Communs, aussi donne-il un coup de griffe aux auteurs de Commun, Dardot et Laval. L’attaque contre Negri, autre connaisseur de Spinoza, est plus cruelle encore. Sa croyance en l’open source est taxée de divagation, le fait de permettre « à tous de collaborer (...) et de créer des programmes sociaux et performants »[10] laisse Lordon « pantois ». Sans doute ignore-t-il le succès fulgurant de wikipedia, linux et libre office. Lordon voudrait que la « multitude se rende entièrement transparente à elle même » et déclare ensuite, Freud à l’appui, que c’est impossible. Peut-être trouve-t-il drôle de préciser : « Les individus ne savent déjà pas très bien ce qu’ils font eux-mêmes, mais que dire quand ils s’y mettent à plusieurs ? »[11]

Castoriadis, qui avait l’optimisme chevillé au corps et croyait en un nouvel imaginaire, avec d’autres institutions, n’a jamais fait de la transparence un idéal, encore moins une condition. Voici ce qu’il écrit : « Si par communisme on entend une société d’où serait absente toute résistance, toute épaisseur, toute opacité ; une société qui serait pour elle-même toute transparence ; où les désirs de tous s’accorderaient spontanément (…), si c’est de cela qu’il s’agit, il faut dire clairement que c’est là une rêverie incohérente, un état irréel et irréalisable (...) c’est une formation mythique équivalente et analogue à celle du savoir absolu, ou d’un individu dont la conscience a résorbé l’être entier. »[12]

Enfin, Lordon ne cesse d’opposer aux partisans de l’horizontalité, anarchistes du Comité invisible par exemple ou adeptes du Commun comme Laval et Dardot, la nécessaire verticalité qui serait la condition sine qua non de la viabilité de toute communauté. Autant il a raison quand il dit que la vie de groupe peut se faire au nom du pire et ne saurait constituer une fin en soi (le collectif contre le mariage pour tous lui en fournit l’exemple), autant il va loin dans sa méfiance en décrétant que le pouvoir symbolique des sociétés dites primitives est une forme de verticalité. Sans doute, mais où est le problème ? Qui a dit qu’on pourrait se passer de valeurs, de symboles, de croyances ?

L’introduction du livre, qui frappe à coup de marteau contre l’État, est ensuite oubliée dans la suite du livre, elle apparaît presque comme de la publicité mensongère tant par ailleurs il réclame des institutions et la police, améliorées certes.

Enfin s’il a bien sûr raison de dire que nos idées sont motivées par nos désirs, parce que nous pouvons désirer la liberté et la vérité, pourquoi les raille-t-il si férocement en disant : « L’universel est d’extraction passionnelle et non d’immaculée conception » ?

Que le communisme ne soit pas une idée pure est sans doute l’ultime critique réservée à Badiou. Cela n’enlève rien à la nécessité de l’idée. Elle est belle et vraie et réalisable parce que les hommes possèdent déjà toutes les qualités pour la faire vivre sans qu’il soit besoin d’inventer un homme nouveau. Nous avons en nous ce besoin de nous rendre utiles aux autres, de bienveillance, de solidarité. Nous crevons de solitude comme le dit le Comité invisible dans À nos amis et nous rêvons de construire ensemble une société où chacun ait enfin sa place.

La démarche de Lordon est alors on ne peut plus ambiguë. Révolution ou pas ? Tendons vers, dit-il, mais y croit-il vraiment ? Si c’est le cas, pourquoi met-il en place dans ce dernier livre tant d’obstacles imaginaires ?

Annie Coll. Publié dans le n°29 de Contretemps.

[1][1]Imperium, éditions La Fabrique, page 337.

[2][2]Op. cit., page 33.

[3][3]Op. cit., page 322.

[4][4]Op. cit., page 24.

[5][5]Op. cit., page 263.

[6][6]Op. cit., page 260.

[7][7]Op. cit., page 82.

[8][8]Op. cit., page 269.

[9][9]Op. cit., page 73.

[10][10]Op. cit., page 226.

[11][11]Op cit., page 324

[12][12]Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975, page 153.

 

 

 

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