Front de gauche : avant le second tour

Dimanche soir, la gauche risque d’avoir du vague à l’âme. Sa représentation départementale va se rabougrir et il ne sera plus possible d’ignorer la donnée majeure, mesurable dès le premier tour : l’ampleur de l’abstention et la percée territoriale du FN.

L’obsession libérale et sécuritaire de la droite et l’oubli de l’égalité par le PS – au nom de la compétitivité – ont cassé les ressorts de la politisation populaire et de l’équilibre démocratique. La crise qui en résulte est d’une épaisseur telle que l’on ne peut compter, pour inverser le rapport des forces, sur aucune rodomontade de Premier ministre, aucun effet rhétorique ou aucune combinaison partisane. Les discours savants sur le tripartisme n’y feront rien. On reviendra dès lundi sur les enseignements à tirer de ce nouvel épisode électoral. En attendant, il n’est pas inutile de faire le point, avant le second tour.

Front de gauche : mi-chèvre, mi-chou

Les résultats du Front de gauche sont désormais établis, une fois réaffectées à leur étiquette réelle les candidatures aimablement classées "divers gauche" par un ministère de l’Intérieur à la fois roublard et incompétent. Le total des listes incluant des membres du Front de gauche s’élève à 9,4% des suffrages exprimés (lire "Départementales : Front de gauche, la vérité des chiffres"). Peut-on comparer ce chiffre avec les scrutins antérieurs ? Difficile. Sur ces 9,4%, 0,6% s’attachent à des configurations d’union avec le PS et 1,6 % à des binômes avec EE-LV. Si l’on se contentait d’un raisonnement arithmétique, on conclurait que les binômes du seul Front de gauche ont recueilli 7,2%. Or le PC avait obtenu 8,8% en 2008 et le FdG 8,8% en 2011. Mais qui peut dire de façon stricte quelle est la part respective de chaque partenaire dans le résultat d’un binôme ?

Le plus raisonnable est de se dire que le FdG se situe à un niveau proche – mais en retrait – de ses résultats antérieurs. Dans le contexte d’une gauche qui perd au total entre 11,5% et 12%, ce résultat témoigne d’une certaine résistance. Mais force est de constater que le Front de gauche n’a pas tiré profit des reculs du PS. Le recentrage socialiste à marche forcée n’a pas ouvert l’espace à sa gauche, mais à sa droite.

Le problème immédiat est que cet entre-deux peut affecter lourdement la représentation départementale du Front de gauche. Pour l’essentiel, son implantation est calquée sur celle du PCF. Sur les 234 conseillers sortants, 220 étaient communistes, 5 se réclamaient du PG et 9 autres se répartissaient entre les "apparentés PC" d’autrefois et les différentes composantes de l’alliance. Ces 234 conseillers se distribuaient dans 61 départements, allant de 1 à 18 sièges de conseillers généraux.

Une élection difficile

Le terrain de l’élection cantonale n’est pas le plus favorable pour un PC plus à l’aise dans des consultations nationales ou municipales. On parle facilement de "communisme municipal", mais rarement de "communisme départemental", et seulement quand est en cause une direction communiste qui n’a été durable que dans le cas de la Seine-Saint-Denis (41 ans) et du Val-de-Marne (à ce jour 48 ans, moins six ans de présidence du gaulliste Roland Nungesser entre 1970 et 1976). On ignore plus souvent que l’implantation départementale communiste n’a acquis son épaisseur que depuis les années 1960, au plus fort de l’union de la gauche en expansion. Au début de la Ve République, alors qu’il représentait nationalement un cinquième des électeurs français, le PC n’avait que 90 conseillers généraux éparpillés sur le territoire métropolitain. Ce n’est qu’à partir de 1967 que sa représentation cantonale a fait un bond spectaculaire, pour culminer à 478 en 1976 et 1979.

Ajoutons que le redécoupage cantonal actuel défavorise les formations les plus modestes, au bénéfice des "poids lourds". En 2008 et 2011, le PCF et le FDG avait obtenu 61 sièges de conseillers régionaux dès le premier tour. Or, si l’on projette les résultats de 2008 et 2011 sur les nouveaux cantons, on atteint un chiffre oscillant entre 12 et 15 binômes élus au premier tour, soit une réduction de moitié du nombre de conseillers, par le seul effet du découpage territorial.

Enfin, on ne saurait sous-estimer le phénomène apparu dès les législatives de 2012 et confirmé aux municipales et aux européennes de 2014 : si le Front de gauche progresse dans ce qui constituait les zones de faiblesse du PC, il continue très souvent de s’éroder dans les anciens "bastions". En régressant dans les zones de force, il limite ses capacités à parvenir au second tour et à gagner des majorités, a fortiori quand les troubles de l’électorat de gauche fragilisent lesdites majorités.

Succès possibles, situations incertaines, victoires impossibles

Dimanche, le Front de gauche sera présent dans 115 cantons répartis sur 41 départements. Trois cantons ont été acquis dès le premier tour à Souvigny (Allier), à La Grand Combe (Gard) et au Collet de Dez (Lozère). Dans quatre cantons, le candidat du FdG sera seul en lice : à Seignanx dans les Landes, à Aubervilliers, dans le deuxième canton de Saint-Denis et à Ivry. Il est certain de l’emporter dans le canton de Touvre-et-Braconne (Charente) où le binôme FDG a eu la majorité absolue – mais pas les 25% des inscrits – au premier tour. Dans 20 cas, le FdG se trouvera dans une situation de triangulaire et, dans la moitié des cas (67), il sera face au Front national.

Il convient par ailleurs de noter quatre cas où le FdG devra faire face à un duel interne à la gauche : dans les cantons des Monts du Livradois (Puy-de-Dôme), de Bordères-sur-l’Echez (Hautes-Pyrénées), de Saint-Vallier (Haute-Saône) et dans le deuxième canton de Montreuil (Seine-Saint-Denis), le PS et ses alliés ont refusé de se désister, alors qu’ils avaient été devancés par le FdG.

Dans un gros tiers des cantons en ballotage, les candidats du FdG sont dans une situation qui laisse augurer d’un succès, sur le papier tout au moins. En revanche, la situation est très difficile, parfois impossible, dans un autre tiers des cantons, y compris face au Front national. Dans le tiers restant, la situation est tout-à-fait incertaine, tout dépendant de ce qu’il en sera de la mobilisation à gauche, après le coup de froid du dimanche précédent.

Une représentation affaiblie

D’ores et déjà, on sait que la représentation départementale du Front de gauche sera très affaiblie. À l’issue du premier tour, 22 départements supplémentaires (sur 61) n’auront plus de conseillers à la gauche du Parti socialiste. Le Front de gauche part confiant dans le Val-de-Marne où la bonne tenue de l’électorat traditionnel et la déception de la droite laissent envisager une reconduction de la présidence communiste. La situation est plus indécise dans l’Allier – où le rapport des forces entre la droite et la gauche est toujours très aléatoire.

Mais d’autres départements d’influence communiste ancienne seront scrutés plus particulièrement : le Cher (8 sortants) où les trois ballotages sont difficiles, le Gard (8 sortants), l’Isère (7 sortants), la Meurthe-et-Moselle (8 sortants), le Nord (14 sortants), le Pas-de-Calais (11 sortants) avec pour ces deux départements des ballotages très délicats, le Puy-de-Dôme (8 sortants), la Seine-Maritime (8 sortants), la Haute-Vienne (un seul canton en ballotage favorable pour 8 sortants).

Sans compter bien sûr l’équation Région parisienne. Le FdG n’a plus de conseiller dans le Val d’Oise et sa participation aux assemblées départementales est en question en Seine-et-Marne, dans les Yvelines et dans l’Essonne. Elle est assurée dans les Hauts-de-Seine où le quatuor composé par Bagneux, Gennevilliers, Malakoff et Nanterre continue de défier la droite. Elle devrait être maintenue pour l’essentiel dans le Val-de-Marne (18 sortants). Elle est beaucoup plus aléatoire en Seine-Saint-Denis. Dans ce "bastion" ancien qui comptait encore 13 sortants Front de gauche, le FdG n’est assuré du résultat que dans les cantons sans concurrence d’Aubervilliers et de Saint-Denis 2. Dans les quatre autres cas (Bobigny, Le Blanc-Mesnil, Montreuil, Tremblay-en-France) la situation est plus incertaine, parfois très difficile.

Roger Martelli. Publié sur le site de Regards.

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