Front de Gauche : le besoin d’une nouvelle étape

Le Front de Gauche connait aujourd’hui une situation de fortes tensions, exacerbées par les désaccords sur l’appréciation des élections municipales qui ont pour conséquence de paralyser pour l’instant la préparation de la campagne des européennes. Il est évidemment vital de surmonter les tensions que cette situation provoque entre forces militantes. Mais au-delà de cette situation de crise, il faut essayer de comprendre plus globalement où en est le Front de Gauche et les pas en avant qu’il peut faire.

C’est d’autant plus important que tout le monde s’accorde à souligner que la situation est profondément instable, les facteurs de crise nombreux. Le fait que la colère sociale et populaire qui travaille la Bretagne ait été dévoyée  par des secteurs de la droite et du patronat, en faveur d'une défense du modèle insoutenable et productiviste de l’agrobusiness, souligne une singularité de la situation politique créée par la victoire de François Hollande en 2012. Au regard de la contestation de la politique gouvernementale, c'est une bataille pour  l’hégémonie qui est engagée. Entre d’un côté les forces du mouvement ouvrier et de la gauche qui cherchent une alternative à la politique essentiellement libérale de Ayrault et Hollande, et de l’autre côté des forces politiques et sociales dominées par des secteurs de la droite et de l’extrême droite  déterminés à imposer un débouché politique réactionnaire à la crise.

Dans cette situation, la nécessité et la capacité de prises d’initiatives représentent un enjeu crucial pour peser dans la situation, construire un rapport de forces face au gouvernement et au patronat en défense des intérêts des travailleurs et de la justice environnementale. C’est pourquoi, il est essentiel que le Front de Gauche ne se trouve pas paralysé, malgré les divisions qui existent dans plusieurs villes pour les élections municipales. De ce point de vue, l’initiative prise par le Front de gauche de construction d’un large front unitaire autour du refus de l’augmentation de la TVA est tout à fait positive. Tout comme il a été possible de dégager cette année une position commune de toutes les organisations du Front de Gauche autour du refus du budget d’austérité, ce qui était perçu comme une question clé du positionnement politique au sein de la gauche. Et c’est un enjeu sur lequel la cohérence et l’unité du Front de Gauche se sont renforcées depuis un an, même si cela été peu souligné. Par contre, l’émotion forte suscitée dans tout le pays et en particulier au sein de la gauche par l’accumulation de discours racistes (rejet des Roms côté UMP et Valls, insultes envers Christian Taubira…) n’a pas suscité de la part du Front de gauche de réactions suffisamment à la hauteur, alors que c’est un enjeu clé pour construire un rapport de forces durable, notamment contre le Front National.

Les prochaines échéances électorales seront des moments de cristallisation des contradictions politiques qui travaillent la société. Pour le Front de Gauche, si des situations de division affaiblissent la cohérence de son message global dans le cadre des municipales, pour la première fois depuis sa création la démarche politique qu’il développe sera défendue à l’échelle locale dans des centaines de villes petites et moyennes. C’est une nouvelle « géographie politique » du Front de Gauche qui peut commencer à apparaître à cette occasion, avec de nombreux élus qui auront été gagnés dans le cadre de programmes municipaux communs élaborés localement.

Les élections européennes, même si elles sont marquées régulièrement par une abstention record, constituent également un scrutin extrêmement ouvert. En 2009, Europe Ecologie en avait déjà fait la démonstration en montrant qu’il était possible de contester la domination du PS sur la gauche. Pour les listes du Front de Gauche, les enjeux sont considérables : affirmer une orientation de rupture avec la politique néolibérale de l'Union européenne et de refondation d'une Europe sociale, démocratique et soucieuse des exigences écologiques, et œuvrer à rendre celle-ci majoritaire au sein de la gauche. Cela souligne la nécessité de préparer sans tarder le lancement de cette campagne, la popularisation des têtes de liste et des axes de programmes.

Cependant, si les succès électoraux, comme les réussites de manifestations, sont des points d’appuis nécessaires pour relancer la dynamique du Front de gauche, ils ne sont pas par eux-mêmes suffisants. Il y a besoin de fixer de nouveau des objectifs partagés du Front de gauche, d’opérer un redéploiement de sa stratégie, d’ouvrir une nouvelle page de son histoire, qui permettrait de renouveler également son architecture organisationnelle, d’y insuffler des énergies nouvelles.

Cela suppose d’analyser correctement la nature du blocage actuel. De toute évidence, la victoire de François Hollande en mai 2012 et l’arrivée de la gauche au pouvoir ont créé des difficultés de positionnement très complexes, non seulement au Front de Gauche, mais aussi à l’ensemble des forces du mouvement social des organisations syndicales... Pour autant, il serait erroné de conclure des tensions que connaît le Front de Gauche que celui-ci est traversé par deux stratégies totalement opposées et cohérentes s’affrontant en permanence. Si tel était le cas, cela ferait un certain temps que le Front de Gauche aurait déjà éclaté sous le poids de ses contradictions. Il y a des différences d’histoires, de positions entre les forces, d’appréciations de la situation politique, lesquelles parfois sont transversales aux diverses composantes. Mais il existe une stratégie politique commune à toutes les composantes du Front de Gauche, quelle que soit la difficulté à la concrétiser dans la situation politique actuelle. Cette base commune ne garatit pas de façon absolue sa pérennité mais elle la rend possible. Toutes les forces du Front de gauche partagent l’idée qu’une autre majorité politique et un autre gouvernement sont nécessaires pour mettre en œuvre une politique de transformation sociale et écologique. Mais comment faire ? C’est là que les difficultés commencent… En attendant 2017 ? Par la revendication d'une dissolution de l’Assemblée nationale ? Par une recomposition interne des rapports de force au sein de la majorité parlementaire actuelle ? Aucune de ces réponses n’est ni satisfaisante ni crédible. Mieux vaut le reconnaître que se prévaloir de certitudes exagérées qui sont généralement autant de raccourcis politiques.

Pour autant, le Front de Gauche n’est pas condamné à la paralysie et à l’impuissance. Pour peu qu’il ait confiance en ce qui constitue sa boussole et son cœur battant depuis sa constitution : la clé du changement est l’intervention populaire, l'exigence que le peuple prenne en main ses propres affaires ! Le rôle du Front de Gauche n’est pas celui d’une « avant garde éclairée », mais de prendre toutes les initiatives qui permettent de rendre possible l’intervention des classes populaires sur le champ politique. Le sens et la portée de ces initiatives, qu’il ne s’agit pas juste d’enchaîner au gré des aléas de l’actualité, doivent répondre à des exigences qui sont au cœur de la situation :

- Si l’enjeu est bien de construire une majorité et un gouvernement alternatifs à ceux dirigés par Jean-Marc Ayrault, il est essentiel de ne pas se positionner en attente et en réaction par rapport aux initiatives du gouvernement. D’une certaine façon, la période consécutive à l’élection de François Hollande, où les électeurs de gauche faisaient le constat que « même si on n’avait pas d’illusion, on ne pensait pas que ce serait aussi catastrophique », est achevée. L’expérience est largement faite. Il y a un bilan à tirer. Les aspirations au changement exprimées au moment de l’élection de François Hollande ne se cristallisent pas dans ce que fait ou ne fait pas le gouvernement. La situation est marquée par la recherche d’une autre solution politique. Cela implique de renforcer la détermination du Front de Gauche à affirmer la perspective d'une véritable alternative et à inscrire dans cette démarche le nécessaire dialogue et les initiatives communes avec les forces politiques du PS et d’EELV, comme avec les forces du mouvement social, qui aspirent à une alternative aux politiques d’austérité.

- Un deuxième enjeu majeur est d’être capable de tisser des relations de confiance, de construction commune d’initiatives avec d’autres forces, politiques, syndicales et associatives. En étant la principale force politique indépendante de la politique du gouvernement Ayrault, le Front de Gauche a une responsabilité dans la construction de cadres unitaires larges permettant le développement de dynamiques de mobilisation populaire. Cela suppose de mettre de côté toute attitude pouvant être comprise par les partenaires potentiels comme de ralliement, de mise au pied du mur, et rappelant les expériences négatives de subordination du mouvement social aux partis politiques qui ont marqué l’histoire du mouvement ouvrier et de la gauche en France. Le Front de Gauche ne saurait laisser penser qu’il constitue, à lui seul, l’alternative politique à construire à laquelle chacun devrait se rallier.

- Au moment d’initier la rédaction du document « L’Humain d’abord ! » pour les échéances présidentielles et législatives de 2012, un débat avait émergé sur la nature du travail à produire : fallait-il élaborer un « projet de société » ou un « programme de gouvernement » ? Face à l’exigence d’être capable d’expliquer clairement «  ce que nous ferions si nous étions au gouvernement », c’est la deuxième démarche qui logiquement avait été mise en œuvre. Mais il n’en demeure pas moins que la confrontation des visions de la société, des rapports humains et de l’avenir qu’il est possible d’envisager est un élément important des batailles politiques actuelles et du rapport de forces entre les classes et les forces politiques. C’est ce que la droite, en particulier avec Sarkozy, avait saisi avec acuité en engageant un travail de repositionnement idéologique qui a été décisif dans sa capacité à construire une majorité politique et à a imprégner en profondeur les rapports sociaux. C’est ce que le Front de Gauche ne pourra contourner, à quoi il devra de s’atteler s’il veut réellement être la force motrice d’un processus majoritaire de transformation sociale, d’une révolution citoyenne populaire, démocratique.

Le débat sur ces questions, comme sur de nombreuses autres, suppose un travail de confrontation et d’élaboration propre au Front de gauche, aux forces qui le composent. Cela ne vaut pas dire se replier sur lui-même, mais au contraire se donner le moyen de déployer à une nouvelle échelle la dynamique dont il est porteur. A l’issue des échéances électorales municipales et européennes de 2014, sans doute de nouvelles questions urgentes s’imposeront également à l’agenda politique. Mais ces mêmes questions de fond resteront posées. Les Estivales du Front de gauche qui devraient avoir lieu à l’été 2014, et auxquelles la plupart des participants et des organisateurs souhaiteraient donner une nouvelle formule et un nouveau souffle, pourraient être un moment propice au développement de ces réflexions.

François Calaret, le 15 décembre 2013. 

 

 

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