Front National : une crise, une affaire, et après ?

On aurait d'abord eu tendance à ne pas bouder son plaisir. Voir les mines de chat gourmand de Jean-Marie Le Pen après ses interviews à BFM TV et Rivarol, certain qu'il était de déclencher un énième scandale et de focaliser sur sa personne micros et caméras, voir l'air attristé et grave de sa fille Marine Le Pen, tout à la fois dérangée dans sa stratégie et contrainte de réagir sur le fond d'un discours qu 'elle n'avait pas maîtrisé, voir les réactions alambiquées, pour ne pas dire suprêmement emmerdées des cadres et militants locaux, surtout en région PACA, devant l'insistance médiatique, tout cela nous a fait sourire au moins une soirée. Et si, en plus, on y ajoutait les nouvelles des mises en examen des proches de Marine Le Pen pour escroquerie en bande organisée (ce nom leur va si bien...) et financement illégal de campagnes électorales, on se disait que l'image de « parti anti-système » du FN en sortait bien écornée.

A y réfléchir un peu plus précisément, il n' y a en fait là-dedans rien de bien neuf, ni rien de bien réjouissant. Prenons d'abord le fond des propos de Jean-Marie Le Pen. Tant dans l'interview de BFM que dans celle de Rivarol, l'important ne réside pas dans les propos maintes fois réaffirmés, et condamnés à plusieurs reprises par la justice, sur les chambres à gaz, même s'il s'agit là, une fois le discours officiel du FN débarrassé de toute référence antisémite trop évidente, de recourir à une parole édulcorée reconnaissable par tous. En réalité, l'ensemble de cette interview relève de ce discours codé, regorgeant de références plus ou moins cachées à la culture de l'extrême-droite, remontant jusqu'à certains courants idéologiques structurant la pensée du national-socialisme. Parlant, par exemple, de l'Europe, Le Pen déclare : «  Nous devons impérativement nous entendre avec la Russie pour sauver l'Europe boréale et le monde blanc. L'Europe boréale intègre les Slaves mais aussi la Sibérie dont je crains que les Russes ne puissent la garder à eux seuls ». A ceux qui s'étonneraient de voir disparaître la notion de « civilisation occidentale », d'Occident, remplacée par une Europe ancrée au Nord du monde, rappelons que les premières théorisations délirantes sur les origines et le caractère prédominant des « Aryens » étaient le fait de sociétés plus moins occultes, liées aux futurs dignitaires SS, telle la Société Thulé, en Allemagne au début des années 20. Les références aux mythologies nordiques fournissent un cadre héroïque à l' »aryanité » tandis que les archéologues et les anthropologues gagnés au nazisme s'épuisent dans la recherche d'un peuple originel indo-européen (Urvolk) et de son foyer originel (Urheimat), situé par certains sur les bords de la Baltique. Le thème de l'Europe blanche, du nationalisme européen est développé après la Guerre par divers courants de l'extrême droite, autour du belge Jean Thiriart, de Dominique Venner, qui donneront naissance à Europe-Action, puis, plus tard, au GRECE qui sera la matrice idéologique de Bruno Mégret et de nombreux cadres actuels du FN.

La référence aux « fervents pétainistes » en opposition aux « fervents gaullistes » représentés au sein du FN, selon Le Pen, par Florian Philippot, relève également des codes et, une fois de plus, rappelle le combat de l'extrême-droite pour une part issue du pétainisme, contre De Gaulle et contre la décolonisation, et renvoie au nationalisme comme pierre de touche de la pensée politique frontiste. Le régime de Vichy ne s'appelait-il pas, après tout, la Révolution Nationale. Quand on complète enfin le tableau par la sortie sur Manuel Valls « français de puis trente ans » alors que Le Pen, lui, le serait depuis « mille ans », on a une vision aboutie de cette idéologie nationaliste, racialiste qui associe une terre à un peuple et en exclut tous les autres. Le but de ces deux interviews, pour Jean-Marie Le Pen, qui est bien loin d' être gâteux, est donc de réaffirmer les racines culturelles de la pensée du Front National, de rappeler qu'il est toujours le creuset de toutes ces composantes et qu'il serait dangereux pour le FN de se couper trop évidemment de ses racines, au risque de dissoudre ses spécificités au contact d'alliances de circonstances avec la droite de l'UMP, et que son éventuelle conquête du pouvoir ne saurait se faire aux dépens de son passé.

Alors, ce qui gêne Marine Le Pen dans cette séquence, c'est le timing, le choix du media (Rivarol) et la forme des propos. C'est aussi la mise en lumière de l'existence de deux lignes divergentes sur un certain nombre de questions politiques et économiques d'aujourd'hui, sur des questions de tactique électorale. Mais ce qui est révélateur, c'est la mise en scène de ces divergences par la faction dirigeante du FN. Elle pointe des « positions politiques inacceptables », indique que « Jean Marie Le Pen a choisi la voie du suicide politique et qu'il ferait mieux de prendre sa retraite ». Mais à aucun moment, ni Marine Le Pen, ni la direction du FN ne dit clairement ce qu'elle trouve « inacceptable », à l'exception du passage sur les chambres à gaz « détail de l'histoire ». Rien sur les références répétées au « lobby juif », rien sur l'Europe boréale, rien sur Vichy. Car remettre explicitement ces éléments théoriques en cause, ce serait affaiblir le fondement même de l'idéologie du FN, le nationalisme et son corollaire, la préférence nationale. C'est là la base même de toute son explication du monde, de la crise, des malheurs qui frappent le peuple de France... C'est ce qui fonde la recherche effrénée des boucs émissaires, l'immigré, l'Europe des banksters, le lobby mondialiste, l'islamiste, qui conspirent contre la nation, son peuple, son terroir et ses racines.

Au moment où la justice s'intéresse de très près au premier cercle des amis de Marine Le Pen, où les mécanismes de financement des campagnes électorales de 2012, au travers de montage complexes, impliquant société de services et micro-partis, où le commissaire aux comptes du parti, lui-même est mis en examen pour escroquerie, financement illégal de parti politique et recel d'abus de biens sociaux, la gestion de cette crise interne est particulièrement délicate. Marine Le Pen doit à la fois préserver l'unité du FN, sembler désavouer les outrances de son père et conserver de manière absolue la mainmise familiale sur le parti. Le rapport des forces entre le père et la fille étant ce qu'il est, la solution actée par Jean-Marie Le Pen du retrait de sa candidature en tant que tête de liste régionale en PACA au profit de sa petite-fille Marion Maréchal-Le Pen semble être la solution qui permettra de sortir de cette crise sans trop de casse.

Que restera-t'-il de cette séquence politique ? Un FN tout à la fois ébranlé par cette bataille et par l'accélération des enquêtes en cours, mais également débarrassé des outrances encombrantes de son fondateur. Un FN qui aura réussi à édulcorer la forme de son discours sans rien renier de son fond nationaliste, autoritaire, raciste et qui aura passé une nouvelle couche de camouflage sur ses racines d'extrême-droite. Le désarroi de quelques militants historiques et la mise à la retraite progressive du « Chef » est, somme toute un prix bien faible à payer.

Pas de quoi rire, finalement, ni même sourire. Il sera sans doute un peu plus difficile pour le FN de tenir tous les bouts de ses contradictions, pour un temps au moins. Mais cette crise et la révélation de ces affaires ne sont rien d'autre qu'une opportunité qu'il nous faut saisir. Forcer le FN à assumer le fond de son discours, mettre en lumière ses tromperies, ses mensonges, réaffirmer sans cesse, par l'exemple, l'explication, que son programme est à l'exact opposé des intérêts de ceux qu'il tente de convaincre. Plus que jamais, le combat contre le FN est à l'ordre du jour, que ce soit par la constitution d'un large front antiraciste le plus unitaire possible, par la mobilisation autour du second anniversaire de l'assassinat de Clément Méric, par la popularisation du travail des oppositions municipales dans les villes gérés par le FN ou par le soutien aux initiatives syndicales qui démystifient son programme.

Mathieu Dargel

 

 

 

 

Article