Gaz de schiste. Le retour de la pen-sée magique

Dans une émission récente sur France Culture, Christine Ockrent – assistée de divers spécialistes – est parvenue à faire l’éloge des gaz de schistes sans parler une seule fois de l’enjeu des gaz à effet de serre (GES). Si la question des nuisances locales (risques sismiques, contamination des aquifères, destruction paysagère…) est souvent évoquée, le lien avec la question climatique est souvent occulté ou minimisée, même du côté de ceux qui critiquent à cette technologie.      

De l’aveu même de l’Agence Internationale de l’Énergie (qui ne se distingue pas par son hostilité au système) les deux tiers des réserves prouvées d’hydrocarbures doivent rester dans le sol pour limiter le réchauffement climatique à 2% d’ici la fin du siècle. Vu sous cet angle, la recherche de nouveaux gisements est une aberration puisqu’on a largement de quoi mettre en péril le climat avec les réserves déjà repérées.

 

Mais la logique de guerre économique comme seul moyen de prospérité dans laquelle tous les États sont empêtrés ne peut qu’entretenir ce type de fuite en avant. Pour faire prospérer les multinationales qui sont rattachées à son territoire, chaque pays cherche à se procurer une énergie à bas coût pour se maintenir dans la course concurrentielle et de façon le plus autonome possible pour ne pas dépendre des importations énergétiques. Les États-Unis qui ont développé cette technologie servent désormais de modèle à tous ceux, qui comme eux, rêvent d’inonder les marchés mondiaux de marchandises ou de produits agricoles fabriqués à moindre coût et moyennant des quantités démesurées d’énergie fossiles. C’est donc au nom de cette rationalité que les hydrocarbures non conventionnels sont présentés comme une aubaine pour redynamiser la croissance et viser l’indépendance énergétique quelles qu’en soient les conséquences à long terme.

À l’heure où l’humanité (à commencer par les pays les plus industrialisés) doit diminuer de 50 % ces émissions de GES d’ici 2050, nous voilà partis dans la direction inverse, contraire au sens que devrait se donner les sociétés pour espérer se perpétuer. C’est ainsi que l’on voit survenir de nouveaux pics de pollution atmosphérique comme récemment à Paris qui viennent nous rappeler que la transition énergétique n’est à ce jour qu’un concept de marketing politique, décliné a minima dans le réel.

On peut tourner le problème dans tous les sens, il n’y a pas de source d’énergie providentielle, car même si une source d’énergie illimitée et sans nuisance était découverte, le reste de la problématique écologique ne serait pas réglé : on consomme trop de terres arables, épuise trop de stocks de matières premières et on ne respecte pas le cycle de renouvellement des écosystèmes dont nous dépendons. Il est même facilement prévisible qu’une telle énergie ne ferait qu’aggraver les choses dans cette configuration : la guerre économique est un projet mortifère qu’il s’agit de rompre en inventant une société de la sobriété choisie.

Ce projet est le contraire de l’austérité imposée au profit de ceux qui veulent perpétuer un système qui les sert si bien. La culture de la sobriété ne peut s’inventer que si un haut niveau de conscience environnemental se développe et que des propositions concrètes justes socialement se popularisent, comme la revendication des transports en commun de proximité gratuits.

La propagande sur le gaz de schiste que certains vont jusqu’à présenter comme une alternative écologique (au charbon) se déploie donc dans le plus grand aveuglement sur les enjeux vitaux de notre époque. La transition énergétique est un mythe qu’on reporte toujours à plus tard, car en réalité les énergies renouvelables, dans la structure actuelle de l’économie, ne font que s’ajouter aux énergies fossiles et non pas s’y substituer.

C’est pourquoi la lutte contre l’extraction des ressources non conventionnelles doit se poursuivre sur des questions environnementales locales mais plus largement dans une perspective globale de remise en cause d’un système malade. Il est urgent que les mouvements d’émancipation construisent des valeurs nouvelles, à la fois désirables et crédibles pour indiquer des chemins possibles pour l’avenir. Cet imaginaire doit se construire dans des pratiques alternatives mais aussi en dialogue avec les mouvements sociaux afin de proposer des formes concrètes d’organisation de la société.

Il est de la responsabilité d’Ensemble et du Front de gauche d’être identifié comme le mouvement qui répond au double défi de la crise sociale et de la crise environnementale. Sans cette combinaison, il ne pourra pas prétendre incarner un quelconque projet d’émancipation dans le monde tel qu’il est devenu.;

Pierre Kohmiju, commission écologie d’Ensemble ! Publié dans le bulletin d'Ensemble d'avril.

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