Genre à l'école : ripostons à l'offensive ré-actionnaire !

Depuis 2011 et l'introduction de la notion de genre dans les programmes de SVT, les polémiques n'ont pas cessé. En trois ans, en lien avec la mobilisation homophobe contre le mariage pour tous, cette offensive s'est généralisée. Ces derniers mois, on a vu le développement médiatique des JRE (journées de retrait de l'école) contre le programme éducatif expérimental des « ABCD de l'égalité », emmené par la fasciste Farida Belghoul, proche de Dieudonné.

Un pas vient encore d'être franchi avec la dénonciation totalement calomnieuse à Tours contre une enseignante syndicaliste, accusée publiquement de manière délirante d'attouchements sexuels et d'enseigner la masturbation en maternelle ! On se croirait revenu aux périodes les plus sinistres de l'histoire avec un appel à la délation public, vu sur YouTube des centaines de milliers de fois !

Comment a-t-on pu en arriver là ?

Comment la gauche peut-elle rester sans réagir face à une offensive idéologique aux relents homophobes et sexistes les plus nauséabonds ?

Désinformation, manipulation, homophobie et sexisme

Loin d'être anecdotique, dès le début, la polémique a porté sur une vision de fond du monde dans lequel nous vivons : « sommes-nous des êtres vivants comme les autres, capables de construire socialement et culturellement nos comportements, en particulier sexuels, ou alors sommes-nous dans un monde naturellement créé avec des hommes et des femmes, aux comportements biologiquement différents » ?

Dès le départ, la position de plus de 80 députés UMP annonçait le délire idéologique qui allait suivre : le député UMP Lionnel Luca déclarait déjà en septembre 2011 : « Ce qui est grave, c’est que cette théorie, sous couvert de reconnaître différentes identités sexuelles, veut légitimer à terme la pédophilie, voire la zoophilie puisque ceux qui le revendiquent aux États-Unis défendent l’amour pour les jeunes enfants » ! 1 Alors qu’on remettait en cause la nature scientifique des études sur le genre, le même député déclarait : « Remettre en cause la notion même de l’homme et de la femme reviendrait à dénier à Adam et Ève de s’être reproduits. On a eu de la chance, finalement, qu’ils n’aient pas connu cette idéologie sinon on ne serait pas là pour en parler »2. On retrouve là ce qui s'est propagé par SMS cet hiver avec les JRE. Si des ragots pareils, on eut un tel succès, c'est bien le témoignage de l'offensive réactionnaire, un nouvel ordre moral, porté par la droite et l'extrême droite qui s'est massivement mobilisé contre le mariage pour tous.

Les reculs de la gauche

En janvier 2014, quelques dizaines de milliers de radicaux de droite et d'extrême droite sont descendus dans la rue et le gouvernement (avec la pression de Valls...) a retiré illico-presto la loi « Famille » qui devait aborder ces questions restées en suspens lors de l'adoption du mariage pour tou-te-s. Au lieu de défendre l'égalité de tous les droits (y compris à l'adoption, la PMA...), le gouvernement et le PS n'ont pas riposté à la droite anti-mariage pour tous et ont multiplié les concessions, ouvrant un boulevard aux plus radicaux, aux courants fascistes qui ont réussi à capter la colère réactionnaire. Sur la polémique sur « le genre à l'école », Peillon a eu une politique contradictoire et ambiguë : « Ce que nous faisons, ce n’est pas la théorie du genre, que je refuse, nous voulons promouvoir les valeurs de la République et l’égalité entre les hommes et les femmes. »

Dans les programmes et documents d'accompagnement, Peillon a fait remplacer le terme « études de genre » par égalité Filles/Garçons, afin d'éviter la polémique, avec une autocensure de l'Éducation nationale, pour ne pas « choquer les familles ». Résultat, cela n'a pas évité l’offensive réactionnaire et cela laisse en première ligne les enseignants face à des parents chauffés à blanc par des réseaux d'extrême droite. Cette campagne homophobe et sexiste a dépassé les milieux catholiques traditionnels. Des associations musulmanes se sont associées aux anti-mariages pour tous, favorisant l'instrumentalisation de cette question. Ce discours réactionnaire, de division a ainsi rencontré un impact non négligeable dans des milieux populaires immigrés, qui subissent de plein fouet la crise. Il est bien plus facile d'agiter les valeurs familiales et religieuses pour détourner la colère et trouver des boucs émissaires, y compris dans des milieux qui subissent eux-mêmes l'oppression. Cela illustre dramatiquement le fait que la véritable gauche est coupée des quartiers populaires où ceux qui subissent l'islamophobie peuvent eux-mêmes être homophobes ou sexistes. Il y a une grande confusion idéologique et politique, que le FN essaye justement de capitaliser.

Lors de la campagne municipale, la question du genre à l'école a été utilisée de la manière la plus indigne non seulement par le FN mais aussi par nombre de candidats UMP dans le 93, Diouf à Marseille, Brard à Montreuil pour « gagner le vote musulman »... Menucci, le candidat du PS marseillais, a même le culot de justifier sa défaite à cause du Mariage pour tous et la théorie du genre à l'école, dédouanant ainsi complètement le rôle joué par la politique austéritaire et pro-Medef du gouvernement !

Il y a maintenant fort à craindre que le PS continue de reculer en « suspendant » les ABCD de l'égalité (en place dans seulement 600 classes cette année), en renonçant à faire des études sur le genre de véritables points d'appui pour casser les préjugés, largement ancrés dans les familles, à l'école, et partout dans la société. Il y aurait pourtant urgence à éduquer différemment les enfants. Alors que le mariage pour tou-te-s est une réalité, il faudrait se poser la question « comment se fait-il que dans toutes les cours d'école la principale insulte soit encore "PD" ? » Il y a besoin partout de réflexions sur le genre et la construction des modèles sociaux, comme le disait Simone de Beauvoir « on ne naît pas femme, on le devient » ! De la même manière, on ne naît pas homophobe ou sexiste, mais on le devient, et cela se joue dès l'enfance.

Lutter contre l'homophobie à l'école

Dans le climat actuel de confusion politique, il y a une véritable offensive contre la lutte contre le sexisme et l'homophobie à l'école, ainsi qu'une remise en cause de l'éducation à la sexualité. Il y a un risque de retour à un ordre moral d'avant 1968. Les syndicats enseignants ont bien sûr dénoncé les attaques contre les ABCD de l'égalité ou le discours ridicule de Copé sur le livre Tous à poil ! Mais les attaques se poursuivent. Il y a quelques semaines, dans le rectorat de Créteil, un collègue a été mis en cause pour avoir utilisé un manuel de la fameuse liste des ABCD, l'Inpecteur de l'Éducation nationale a refusé de le soutenir, lui interdisant même de parler aux parents, alors qu'il faut au contraire expliquer la réalité du travail fait. Il a fallu que les syndicats défendent le collègue au niveau académique. On a maintenant une véritable tentative de lynchage d'une syndicaliste, attaquée publiquement à Tours d'une manière digne du journal fasciste Je suis partout. Les syndicats enseignants doivent défendre franchement tous les collègues mis en cause, lutter au contraire pour une généralisation des ABCD (qui ne sont qu'une première et modeste contribution à l'égalité), développer des débats sur le rôle de l'école dans la reproduction des discriminations et sur les moyens que peuvent développer les enseignants, avec les élèves et les parents afin de remettre en cause des préjugés construits socialement.

Il y a urgence car dans le climat actuel, on assiste à un recul dans toutes les couches de la population, y compris chez ceux qui subissent eux-mêmes l'oppression. Il faut aussi que les forces militantes du Front de gauche se saisissent de cette question, rassemblant tous ceux qui refusent cette dérive. Défendons tous ensemble la nécessité et l'urgence d'aborder à l'école et dans toute la société les questions soulevées par les études de genre, à contre-courant de la vague réactionnaire et obscurantiste.;

Antoine Boulangé, enseignant en SVT. Publié dans le bulletin d'Ensemble d'avril.

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