Grande-Bretagne : le Brexit se met en marche

Mercredi soir, la Chambre des communes a voté l’autorisation de déclencher la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne. La Première Ministre conservatrice, Theresa May, a annoncé vouloir lancer le processus fin-mars…

Une sortie par la droite

Après le référendum de juin dernier qui avait donné une majorité pour le « Brexit », le gouvernement britannique ne s’était pas empressé de mettre en application la sortie de l’Union européenne. Il a récemment décidé d’accélérer les choses. Le 24 janvier, la Cour suprême a rendu un jugement indiquant que la déclenchement de l’article 50 du traité de Lisbonne — celui concernant la sortie de l’Union européenne — devait faire l’objet d’une autorisation par le Parlement britannique ; elle a cependant indiqué que l’accord des assemblées du Pays de Galles, d’Irlande du Nord et d’Écosse n’était pas nécessaire. Ce dernier point est important car, en Irlande du Nord et encore davantage en Écosse, la position du maintien dans l’UE est nettement majoritaire ; et le Brexit relance les projets d’indépendance (particulièrement en Écosse).

Si le processus parlementaire n’est pas terminé, l’écrasante majorité rassemblée mercredi semble claire : Theresa May va pouvoir activer l’article 50 ; celui-ci prévoit de longues négociations entre le pays sortant et l’UE, pouvant durer deux ans (et extensibles).

L’établissement des nouvelles relations entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne est donc entre les mains du gouvernement le plus à droite qu’ait connu le pays depuis au moins des décennies. Pour le camp du Brexit au pouvoir, il s’agit de mettre fin à la liberté de circulation actuellement en vigueur dans l’espace de l’UE, de se débarrasser des régulations environnementales et des quelques protections pour les travailleurs-ses que contient le droit européen, d’ouvrir de nouvelles possibilités aux entreprises pour échapper à l’impôt et faire ainsi de la Grande-Bretagne un paradis fiscal (encore davantage qu’à l’heure actuelle) ; pour les plus de trois millions de résident-e-s européen-ne-s, c’est l’incertitude totale sur leur avenir, leurs droits et leur possibilité de rester dans le pays ; sur le plan international, cela s’accompagne d’un alignement sur les États-Unis de Donald Trump. Des divisions existent cependant au sein du Parti conservateur et, plus largement, de la bourgeoisie britannique, notamment concernant le rapport au marché unique.

Les divisions du Parti conservateur n’ont pas empêché ses député-e-s de voter (sauf un) pour le déclenchement de l’article 50, de même que le parti d’extrême-droite UKIP. La plupart des autres partis ont voté contre, notamment le Parti libéral-démocrate, le Parti national écossais (SNP), le parti nationaliste gallois Plaid Cymru et l’unique députée du Parti vert. Le Parti travailliste s’est lui divisé.

Quelle position à gauche ?

Lors du référendum, le Parti travailliste avait fait campagne pour le maintien dans l’UE. Après la victoire du Brexit, il a annoncé reconnaître le résultat et ne pas vouloir bloquer le processus ; mais en affirmant son opposition au « hard Brexit » défendu par Theresa May.

À l’occasion du vote sur l’article 50, le Parti travailliste a déposé plusieurs amendements (sur l’évasion fiscale, le statut des résident-e-s européen-ne-s, le droit du travail) pour demander que soit inscrit dans le droit britannique les aspects progressistes du droit européen. Comme il était prévisible, tous ont été rejetés. Mais avant même qu’ait lieu le vote sur ces amendements, le dirigeant de gauche du Parti travailliste Jeremy Corbyn avait annoncé qu’il appellerait à voter pour l’article 50. Allant plus loin, il a ordonné à son groupe parlementaire de voter pour en bloc, recourant à une procédure contraignante, ce qu’il n’avait jusque-là jamais fait même contre la droite du parti. Malgré cela, 52 parlementaires travaillistes ont brisé la discipline et voté contre, y compris des membres de la gauche du parti.

Le référendum sur la sortie de l’UE a été un moment très difficile pour la gauche britannique. Coincée entre une campagne raciste et ultralibérale pour la sortie, et une campagne libérale célébrant l’UE soutenue par la majorité du patronat en faveur du maintien, la gauche radicale n’a pas réussi à peser et s’est divisée. L’issue du référendum a cependant clairement ouvert un tournant à droite, entre autres sur l’immigration.

Si certain-e-s défendent dès maintenant un nouveau référendum pour remettre en cause la sortie, la plupart de la gauche considère qu’il faut faire avec le Brexit ; il n’est pas possible de faire comme les classes dirigeantes européennes et ignorer le vote des peuples, si l’on veut arrêter la montée du populisme d’extrême-droite. Mais sortir (ou rester) dans l’Union européenne ne fait pas une politique suffisante. L’acceptation du vote populaire devrait s’accompagner d’un programme de justice sociale assumé, s’en prenant au capital pour améliorer enfin les conditions de vie de la classe laborieuse, défendant sans concession la liberté de circulation dans ce qui est aujourd’hui l’espace de l’UE, ainsi que les droits des résident-e-s européens, affirmant l’accueil de tou-te-s les migrant-e-s, proposant de nouvelles relations avec les pays européens, intransigeant sur la défense de l’environnement. Un tel programme alternatif et visant à mobiliser la population est aujourd’hui manquant.

Une bouffée d’espoir dans les mobilisations

Ces dernières semaines ont vu des mobilisations d’une ampleur impressionnante contre Donald Trump. À Londres, la Women’s March a rassemblé environ cent mille personnes, tandis que d’autres se tenaient dans le pays. Lundi 30 janvier, des dizaines de milliers de personnes ont protesté contre le décret anti-immigration et islamophobe du gouvernement Trump (le « Muslim Ban »), dont 20 000 ou 30 000 devant Downing Street, répondant à un appel lancé seulement vingt-quatre heures auparavant. Les manifestant-e-s, souvent jeunes, réagissent au racisme et au sexisme du nouveau président américain, mais également à la complicité du gouvernement de Theresa May. Les slogans pour l’accueil des réfugié-e-s y trouvent naturellement leur place. Beaucoup font, avec raison, le lien entre l’arrivée au pouvoir de Trump et la victoire du Brexit : toutes deux font partie de la même vague de mécontentement populaire instrumentalisé par la droite raciste.

Ces mobilisations sont fragiles et manquent de profondeur politique, mais elles représentent à coup sûr une flamme d’espoir. D’autres dates de manifestation ont été annoncées, une large coalition « Stop Trump » a été lancée regroupant forces de gauche, syndicats et associations1. Et sa visite d’État cet été, si elle était maintenue, pourrait donner lieu à une mobilisation monstre.
Sur le plan économique, le manque de mobilisations au niveau national depuis des années se fait cruellement sentir. La situation du service public de santé (NHS), dévasté par des années d’austérité2, pourrait être un point d’appui pour riposter, une manifestation nationale étant prévue le 4 mars.
Alors que les batailles politiques semblent bien difficiles, il n’est que plus nécessaire que le mouvement social s’invite et chamboule la situation.

De Londres, Nicolas V.

1 Coalition Stop Trump : https://www.stoptrump.org.uk/

2 Lire par exemple ces témoignages glaçants de médecins urgentistes : https://www.theguardian.com/society/2017/jan/08/an-absolute-warzone-nhs-doctors-describe-their-week-in-ae

 

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