Grande-Bretagne : nouveaux défis pour la gauche radicale

De manière générale, la gauche radicale britannique ne suscite pas chez les anticapitalistes français le même intérêt – et encore moins la même passion ! – que, par exemple, la gauche radicale grecque ou celle de l’État espagnol. Il y a naturellement des explications « objectives » à cette situation, qui tiennent essentiellement à l’affaiblissement considérable qu’a connu le mouvement ouvrier britannique au cours des trente-cinq dernières années, notamment à partir du règne de Margaret Tchatcher et, en conséquence, au manque de perspectives politiques à gauche.

Il existe pourtant aujourd’hui, outre-Manche, bien des péripéties politiques et des recompositions en cours dont l’étude peut permettre de donner un autre éclairage, complémentaire à ceux dont nous avons l’habitude, aux débats sur l’avenir de la gauche radicale en Europe. En effet, parmi les questions soulevées, plusieurs dépassent de loin les spécificités britanniques…

Parmi les éléments suffisamment importants pour mériter cet effort, on citera sans prétention à l’exhaustivité :

. La crise de l’extrême gauche révolutionnaire traditionnelle.

. La jeune expérience d’un parti radical différent, avec la création de Left Unity.

. La montée en puissance des Partis verts.

. Le développement d’un nationalisme authentiquement de gauche en Écosse.

Transformation et déclin du parti travailliste

On ne saurait toutefois comprendre complètement ces différents phénomènes sans restituer leur contexte global dont, au premier chef, la crise historique qui frappe le Parti travailliste (Labour Party). La première étape de cette crise remonte évidemment aux coups portés au syndicalisme et à la gauche politique au cours des trois mandats successifs de Margaret Tchatcher (1979-1990), symbolisés par la défaite de la grève des mineurs en 1985 (1). Concrètement, cela s’est traduit par l’instauration d’une législation sociale très restrictive (notamment en matière de droit de grève), un affaiblissement considérable du mouvement syndical (Trade Unions Congress, TUC), un affaiblissement (relatif) des liens entre le Labour Party et les Trade Unions.

Mais le pire était à venir avec la réponse donnée par les travaillistes à ce long éloignement du pouvoir. Sous l’égide de Tony Blair, le Parti travailliste a connu alors une profonde mutation idéologique, baptisée New Labour par les analystes politiques. Selon ses inspirateurs, le Parti travailliste ne pourrait à nouveau gagner les élections que s’il se « modernisait », que s’il rompait avec le prétendu archaïsme que représentent l’opposition au patronat, les liens étroits avec le mouvement syndical, etc. Ainsi, Blair professait que l’économie n’était ni de droite ni de gauche, qu’il y avait ce qui fonctionnait – la compétition, la libre concurrence, le marché – et ce qui ne fonctionnait pas – le secteur public, le « pouvoir syndical », « l’assistanat », etc. Cette orientation néolibérale en matière économique et sociale se doublait, dans le domaine international, d’une aggravation de la soumission aux États-Unis : parvenu au pouvoir, Blair participera à toutes les expéditions impérialistes américaines (Afghanistan, Irak) au point d’être désigné comme « le caniche de Bush ». Le « New Labour » n’était pas seulement un glissement à droite du Parti travailliste, mais une volonté consciente de rompre avec le passé « socialiste » du parti travailliste, de le transformer en parti respectable de centre-gauche. Lors de ses trois mandats successifs (1997-2007), Blair n’est revenu sur aucune des mesures antisociales de Tchatcher et n’a annulé aucune de ses lois antisyndicales.

Aujourd’hui encore, après les dernières élections législatives (mai 2015) qui, après un mandat d’austérité renforcée, ont donné une victoire assez inattendue au Parti conservateur de D. Cameron, les stratèges du Parti travailliste attribuent leur défaite à un positionnement… trop à gauche. Et à des liens encore trop importants avec les syndicats ! Alors même que toute leur campagne a été marquée par le thème de l’austérité « light »… Mais l’événement important de cette élection est moins une nouvelle défaite du Labour Party à l’échelle du Royaume-Uni que son effondrement complet en Écosse, pourtant un puissant bastion travailliste traditionnel, y compris sous Tchatcher. On aura l’occasion d’y revenir…

Mais la question que soulève la crise du Parti travailliste a une portée générale : quel peut bien être l’avenir des anciens partis sociaux-démocrates après leur transformation en partis sociaux-libéraux (et même libéraux tout court…) ? La prédiction la plus courante est leur transformation en partis (bourgeois) de centre-gauche, sur le modèle du parti démocrate nord-américain. L’histoire récente du PASOK grec montre qu’il existe une autre possibilité : le naufrage pur et simple.

L’extrême gauche traditionnelle en crise

Naturellement, l’extrême gauche britannique ne se réduit pas au Socialist Workers Party (SWP).  Le Socialist Party (SP), par exemple, est une organisation qui compte dans les mobilisations sociales, notamment du fait de ses liens avec des secteurs radicaux du mouvement syndical.

Mais, depuis maintenant plusieurs  décennies, le SWP occupe une place centrale : recrutement important dans la jeunesse étudiante, participation active à la bataille des idées (2) et, surtout, capacité d’impulsion et d’organisation de campagnes unitaires de masse (contre l’austérité, contre la guerre, contre le fascisme). Après le tournant de la situation politique et sociale qu’a représenté la défaite de la grève des mineurs, le SWP a adopté pendant une quinzaine d’années une orientation marquée par le repli sur l’organisation et la priorité absolue donnée à l’auto-construction. Puis, à la suite des manifestations de Seattle et du développement du mouvement altermondialiste, le SWP a opéré un « tournant vers le mouvement », sans pour autant s’interroger sur les fondements de sa stratégie de construction du parti. Ce tournant a conduit, dans un premier temps, à un renforcement du SWP. Renforcement numérique, bien sûr. Mais surtout un renforcement de la place politique acquise par le SWP et dont la lutte contre les différentes guerres de Tony Blair fut la démonstration spectaculaire. En particulier la manifestation du 15 février 2003 contre la guerre en Irak : regroupant à Londres près de deux millions de personnes, cet événement sans comparaison avec ce qui a pu se passer dans les autres capitales, y compris celles d’états belligérants, a été organisée par la Coalition Stop the War, un cadre unitaire large, mais essentiellement animé par des dirigeants du SWP.

Parallèlement à ce « tournant vers les mouvements », le SWP s’est aussi impliqué dans la construction de coalition électorales indépendantes du Parti travailliste, ce qui dans le cas britannique signifie coalitions concurrentes, puisque le système électoral est un système majoritaire à un tour par circonscription. Ce fut le cas de la Socialist Alliance jusqu’en 2004. Le succès remporté par Stop the War conduisit ses animateurs à essayer d’en trouver un prolongement sur le terrain politique proprement dit, notamment électoral avec la création de Respect qui, outre la plupart des organisations d’extrême gauche, regroupait aussi des personnalités issues de la gauche travailliste (George Galloway, ancien député) et de la communauté musulmane. Après quelques années marquées par d’importants succès politiques, y compris sur le plan électoral (malgré le système en vigueur), Respect est entré en crise en 2007, principalement à la suite de fortes oppositions entre le SWP et les autres composantes de la coalition. Mais, surtout, la crise de Respect a inauguré une série de crises et de scissions du SWP lui-même.

Sans rentrer dans tous les détails, on rappellera ici qu’une première crise s’est produite en 2009, avec le départ d’un groupe important de cadres du SWP dont la principale caractéristique commune était d’avoir animé divers cadres unitaires comme Stop the War (Lindsey German) ou Respect (John Rees). Ils animent aujourd’hui le groupe Counterfire (3) dont l’orientation et les pratiques militantes – aussi bien dans le rapport aux mouvements de masse qu’en ce qui concerne la conception du parti – sont finalement restées assez proches de celle du SWP…

Une seconde crise, encore plus grave, a secoué le SWP à partir de 2012, provoquée par la manière dont la direction du SWP a « géré » les accusations de viol portées contre un des membres du noyau dirigeant. La direction centrale du SWP – le Comité Central – a donné l’impression (4) de faire bloc et de vouloir enterrer l’affaire. Cette gestion a empoisonné tous les débats internes du SWP pendant près de trois ans et provoqué deux nouvelles scissions : le Réseau Socialisme International (5), puis le groupe Socialisme Révolutionnaire au XXIe siècle (6).

Naturellement, cet épisode s’est avéré désastreux non seulement pour le SWP mais, plus généralement, pour l’ensemble de la gauche radicale vu la place qu’y occupait le SWP. Le seul aspect positif est l’émergence d’abord dans les rangs du SWP, ensuite au sein des différents groupes issus du SWP d’un double débat, sur le féminisme et sur la démocratie interne. En effet, vu la violence et la durée de la crise, de nombreux militants s’interrogent sur les causes profondes, au-delà des évènements eux-mêmes, de cette situation. Dans cette recherche, beaucoup incriminent en premier lieu la position extrêmement « traditionnelle » (7) du SWP concernant l’oppression des femmes et le féminisme et, en second lieu, le fonctionnement centraliste et même autoritaire de cette organisation (8).

De fait, le SWP possède indéniablement des spécificités par rapport à d’autres organisations de la gauche révolutionnaire européenne, plus sensibles aux interrogations et aux remises en cause d’une certaine conception de l’organisation révolutionnaire baptisée sans doute un peu hâtivement conception « léniniste ». Parmi ces caractéristiques, on peut recenser un débat inabouti sur l’articulation entre lutte pour le socialisme et féminisme, une immersion réelle dans le mouvement de masse mais doublée d’une tendance à l’instrumentalisation de celui-ci, le refus théorisé de se poser la question du dépassement du SWP et, enfin, un régime interne « verticaliste ».

Pour autant, renvoyer la crise du SWP à ces spécificités serait un peu une solution de facilité. En effet, en Europe, ces dernières années, bien d’autres organisations d’extrême gauche, à l’orientation et aux caractéristiques différentes (différentes de celles du SWP et différentes entre elles) ont connu des trajectoires qui présentent quelques analogies : progression prometteuse voire spectaculaire confirmant la place politique qui existe suite à l’évolution des partis sociaux-démocrates ; puis, après de premiers succès, crise et régression. Voire retour aux petites organisations d’extrême gauche. Comme si, un peu indépendamment de leur programme et de leur volonté affichée, les organisations d’extrême gauche se heurtaient à un plafond de verre et s’avéraient incapables de franchir un certain seuil de développement numérique et politique…

Left Unity, une expérience novatrice

La mutation du Labour Party et la crise de l’extrême gauche britannique traditionnelle ne signifient pas, bien au contraire, le rétrécissement de l’espace politique disponible pour une alternative de gauche authentique. De ce point de vue, le processus de lancement de la nouvelle formation de la gauche radicale britannique, Left Unity (9), est assez révélatrice : à la base, elle ne résulte pas de la décision d’un groupe politique préexistant (ou de plusieurs), mais d’un  mouvement d’opinion largement spontané. L’histoire a commencé avec The Spirit of 45, un film documentaire de Ken Loach, qui retrace les acquis sociaux conquis par la classe ouvrière britannique à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, sous le gouvernement travailliste de l’époque. La sortie de ce film a donné lieu à une série de projections militantes, en présence du réalisateur et suivies de débats, dont le succès illustrait bien qu’une demande de politique existait. Dans ce contexte, Ken Loach a donné quelques interviews où il indiquait que le Parti travailliste, celui qui avait été capable de mettre en œuvre les grandes réformes des années d’après-guerre, n’existait tout simplement plus. Il concluait : « Nous avons besoin d’un nouveau parti et d’un nouveau mouvement ».

Cet « appel » informel à la création d’un nouveau parti a rapidement été repris par de nombreux sites, dont celui de Socialist Resistance (10). Ce texte est ainsi devenu un véritable appel, une pétition qui a rapidement recueilli près de 7 000 signatures. Ce phénomène a débouché sur la création d’un réseau – Left Unity – doté de groupes de base qui, pendant des mois, ont  débattu de la fondation d’un nouveau parti. C’est ainsi qu’a été créé Left Unity en novembre 2013, après un débat de fondation dont le thème essentiel était le choix entre la construction d’une nouvelle organisation d’extrême gauche, sans doute plus ouverte que celles qui existaient mais clairement « révolutionnaire », ou bien un mouvement  large regroupant potentiellement tous ceux qui se situent à la gauche du parti travailliste. C’est cette dernière option, défendue notamment par Socialist Resistance, par des militants issus du SWP et par de nombreux « indépendants », qui l’a emporté. Au-delà de la confirmation de l’ancrage radical et lutte de classe, l’assemblée générale de fondation de Left Unity a, par ailleurs, témoigné de la force des aspirations anti-bureaucratiques de couches entières de militants ayant expérimenté les pratiques pour le moins critiquables de l’extrême gauche, ainsi que la sensibilité de beaucoup au machisme ambiant des organisations politiques, même radicales.

Après moins de deux ans d’existence, il est encore un peu tôt  pour tirer un premier bilan du lancement de Left Unity. Mais l’on peut en énoncer quelques éléments…

La création de Left Unity constitue sans aucun doute une tentative méritoire de regroupement de la gauche radicale, ce qui s’est traduit par l’adhésion de personnalités significatives venues des mouvements sociaux comme, par exemple, Kate Hudson, animatrice de longue date de la Campagne pour le Désarmement Nucléaire (CND). Alors même qu’aucune organisation aux effectifs substantiels n’était partie prenante du processus de création, Left Unity compte aujourd’hui plus de 2 000 membres. La nouvelle organisation s’est dotée au plan interne d’un fonctionnement pluraliste et démocratique et, en externe, d’une orientation respectueuse de l’apport des mouvements sociaux. Et, surtout, l’objectif que s’est assigné Left Unity – construire une nouvelle représentation politique du monde du travail aujourd’hui inexistante du fait de l’évolution du Parti travailliste – témoigne d’une ambition qui tranche avec les traditions de l’extrême gauche traditionnelle.

Pour autant, Left Unity se heurte à de sérieux obstacles qui, pour une part, tiennent aux limites de la situation politique britannique elle-même. D’abord, lors d’une des échéances politiques majeures – le référendum sur l’indépendance de l’Écosse – le nouveau parti a été incapable de prendre position, même si nombre de militants (dont Ken Loach) se sont prononcés sans ambiguïté pour l’indépendance et ont participé à la campagne pour le « Oui », aussi bien en Écosse qu’en Angleterre et au Pays de Galles. Ensuite, malgré un profil plus ouvert et un discours évitant les proclamations « révolutionnaires » rituelles, Left Unity n’a pas réussi à mordre significativement sur les travaillistes. Ni sur les Verts d’ailleurs, alors même que Left Unity est très impliquée dans les mobilisations écologistes.

En conséquence, si Left Unity a connu quelques succès dans la foulée de son lancement et s’est affirmée sur la scène politique, elle n’a pas réussi ni sur le plan des adhésions, ni par ses résultats électoraux (aussi modestes que ceux des candidats catalogués « extrême gauche »), ni par l’influence dans les mobilisations, à conquérir une place politique substantiellement différente et supérieure à celles des principaux groupes d’extrême gauche qui sont restés extérieurs à cette expérience. C’est bien là le paradoxe : le choix de l’ouverture et du pluralisme de même que la volonté de faire autre chose que ce qu’a fait l’extrême gauche traditionnelle depuis des années sont extrêmement prometteurs. Mais, à ce jour, ils n’ont pas permis de faire la différence…

Progression des Partis verts

C’est l’un des aspects de la situation politique britannique qui est le moins couvert par les grands médias : depuis quelques années, on assiste à un développement des Partis verts. A savoir le Parti vert d’Angleterre et du Pays de Galles (GPEW) et le Parti vert écossais (SGP). Bien sûr, sur le plan électoral, les partis écologistes sont victimes du mode de scrutin. Et, en Écosse, en plus, du « vote utile » en faveur du SNP. Malgré tout, le Parti vert d’Angleterre et du Pays de Galles a recueilli plus d’un million de suffrages en mai dernier, même s’il n’a obtenu qu’une seule élue.

Mais c’est surtout en termes d’adhésions et de place politique que la progression est la plus spectaculaire. En moins d’un an, le nombre de membres du GPEW a doublé pour atteindre aujourd’hui près de 60 000. En Écosse, les effectifs du SGP – aujourd’hui 8 500 – ont été multipliés par 6 !

Ces développements, particulièrement importants dans la jeunesse, s’expliquent naturellement par la prise de conscience croissante des questions écologiques. Mais aussi par la capacité des Partis verts à occuper en grande partie la place à gauche laissée vacante par la dérive libérale du Labour Party. Ces partis défendent aujourd’hui un programme clairement ancré à gauche, parfois radical, qui comporte notamment la renationalisation des chemins de fer, l’arrêt de la privatisation du système public de santé, l’augmentation à 10 livres du salaire minimum horaire (11), l’obligation pour les employeurs de reconnaître le fait syndical. Sur cette base, des contacts ont commencé à être noués avec des secteurs du mouvement syndical. Il faut également souligner que Caroline Lucas, la seule élue au Parlement, tout comme la porte-parole nationale, Natalie Bennett, incarnent une orientation radicale, nettement à gauche. Bien sûr, cette évolution n’est pas univoque : il existe au sein du GPEW une aile conservatrice particulièrement influente parmi les élus municipaux et totalement opposée à toute transformation du parti en nouveau parti de gauche. C’est dire que rien n’est véritablement joué et que beaucoup dépendra de l’évolution de la situation politique et des luttes sociales. Mais aussi, pour partie, des liens que la gauche radicale (12) sera capable de tisser avec les mouvements d’écologie politique.

Écosse : l’indépendance en ligne de mire

Mais, c’est en Écosse que les bouleversements politiques ont été les plus importants, avec ce paradoxe qui illustre sans doute une volatilité de la situation politique plus grande qu’il n’y paraît, mais aussi une radicalisation populaire croissante. À peine neuf mois après l’échec des indépendantistes lors du référendum du 18 septembre 2014 (13), le Parti national écossais (SNP), principal parti indépendantiste, a remporté haut la main les élections législatives « britanniques » du 7 mai 2015 : 50 % des suffrages et 56 des 59 sièges de députés ! Ce dernier résultat constitue un coup dur pour l’establishment britannique qui croyait avoir enterré pour longtemps les aspirations du peuple écossais à l’indépendance. Il faut se souvenir de la véritable campagne de la peur menée il y a un an par une alliance regroupant la quasi totalité de la classe politique, de l’extrême droite jusqu’au parti travailliste. En effet, c’est du haut de tribunes communes que le Parti conservateur, le Parti Libéral Démocrate et le Parti travailliste ont mené une campagne constituée pour l’essentiel par la description des catastrophes qui ne manqueraient pas de s’abattre sur les Écossais s’ils avaient le mauvais goût de voter « Oui » à l’indépendance. Auxquels, naturellement, il faut rajouter le Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni, les grands médias, le patronat, les directions syndicales… Cette coalition de tous les secteurs de l’oligarchie n’est d’ailleurs pas sans rappeler ce que nous avions connu en France lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen, en 2005. Une référence également valable pour la campagne des partisans de l’indépendance, qu’il s’agisse de celle menée par le SNP ou celle animée par la Radical Independance Campaign, une coalition de différentes organisations nettement marquées à gauche (14). Pendant la période référendaire, le SNP a essentiellement cherché à contrer la campagne de la peur des partisans de Londres et à rassurer les électeurs inquiets, mettant en valeur sa capacité à gouverner une Écosse indépendante (15). Pour autant, comme lors des élections générales de mai dernier, le SNP a fait campagne contre l’austérité et pour la fermeture de la base des sous-marins nucléaires (localisée en Écosse).

Parallèlement – et de manière somme toute assez complémentaire – la Radical Independance Campaign a multiplié, avec un réel succès, les réunions de proximité et « événements » à la base : débats, porte à porte, mini manifestations, fêtes et concerts. Dans le cours même de cette campagne, de nouvelles associations se sont développées dans de nombreux secteurs de la société : les Femmes pour l’indépendance, les Asiatiques pour l’indépendance, etc.

Cette effervescence politique explique sans doute que le résultat du référendum n’ait pas été ressenti réellement comme une défaite, ni même un coup d’arrêt dans la lutte pour l’indépendance. En fait, dans la foulée du référendum, des dizaines de milliers de personnes ont adhéré au SNP et, dans une moindre mesure, aux petites organisations de la gauche radicale indépendantiste. Certaines études estiment qu’aujourd’hui un Écossais sur 50 est membre du SNP ! Autre indication tout à fait significative : les différents sondages et études du scrutin attestent du caractère « de classe » du vote pour l’indépendance. Plus les circonscriptions sont populaires et plus le score du « Oui » était important. De même, le « Oui » était largement majoritaire dans la jeunesse (16).

Les élections générales britanniques de mai 2015 ont constitué un véritable match retour qui a vu la déroute complète de tous les partis qui s’étaient opposés à l’indépendance. A commencer par le Parti travailliste qui n’a plus qu’un seul député (sur 59) alors qu’il était hégémonique depuis très longtemps. Les candidats de gauche radicale indépendantiste n’ont pas obtenu de bons résultats car la grande majorité de leurs électeurs potentiels ont choisi le « vote utile » pour le SNP. Mais cela pourrait être un peu différent lors des élections au Parlement écossais en 2016, d’autant plus que le mode de scrutin incorpore une certaine dose de proportionnelle… Aujourd’hui, sous l’égide du Projet de Gauche écossais (17), des discussions prometteuses ont lieu entre les différentes composantes de la gauche radicale écossaise – dont le Parti Socialiste écossais (18) et les participants à la Radical Independance Campaign – en vue de mettre un terme à l’émiettement et de présenter des candidats communs en 2016.

La situation écossaise est particulièrement riche d’enseignements… et de questionnements. D’abord, bien sûr, il y a le développement sur certains territoires, y compris au cœur de l’Europe occidentale, des aspirations des peuples à la libération nationale. Pour ce qui concerne le Royaume-Uni, c’est évidemment le cas depuis des décennies en Irlande du Nord. Et, depuis quelques années, également en Écosse et, aussi, de façon moins affirmée, au Pays de Galles. Il suffit de penser à la réalité des mobilisations en cours dans l’État espagnol sur le même thème pour conclure que la gauche radicale ne peut éluder ces problématiques si elle veut se lier aux mouvements profonds de la société.

Dans la foulée de ces mouvements « indépendantistes » qui, de fait, pour les principaux d’entre eux, se déploient dans des pays assujettis à un régime monarchique, on assiste aussi au resurgissement  du thème de la République qui, dans ces cas, prend une dimension subversive ou, au moins, de transformation radicale.

Enfin, l’émergence et le développement d’un parti comme le SNP sont tout à fait significatifs. Ce parti, porté par l’aspiration à l’indépendance, se situe indéniablement à la gauche du Parti travailliste. Si l’on voulait utiliser des caractérisations anciennes, on pourrait dire qu’il s’agit d’un parti social-démocrate de gauche. Avec évidemment les habituelles limites et contradictions : le SNP fait campagne avec succès contre l’austérité « décidée à Westminster », mais en même temps, en charge du gouvernement écossais, il en met en œuvre certaines dispositions.

Plus généralement, la question posée par ce phénomène est de savoir si de nouvelles formations politiques « réformistes de gauche » peuvent se développer sur la base de la mutation et de l’effondrement des partis sociaux-démocrates. Et, à la limite, occuper leur place. Une question qui, en Grande-Bretagne, concerne évidemment le SNP, Plaid Cymru (19) ou les Partis verts. Mais que l’on peut transposer dans d’autres pays, comme l’Espagne ou la Grèce.

Les nouveaux défis

Ainsi, bien des questions soulevées lors de ce survol de la gauche britannique sont assez semblables à celles auxquelles est confrontée la gauche radicale des principaux pays européens. En conclusion, on revient ici sur les trois principaux défis que va devoir relever la gauche radicale britannique : la lutte contre l’austérité ; le rapport au Labour Party ; le référendum sur la sortie de l’Union européenne.

Le premier défi n’est certes pas spécifique au Royaume-Uni, puisque les politiques d’austérité et l’aggravation de ces politiques sont aujourd’hui le dogme de l’Union européenne et de chacun des États membres. Mais l’on n’a pas forcément idée, sur le continent, de la brutalité de la politique menée en Grande-Bretagne, au cours du dernier mandat par la coalition formée entre Conservateurs et Libéraux Démocrates, puis aujourd’hui par le seul Parti conservateur. Parmi les mesures les plus emblématiques, on notera une nouvelle précarisation de l’emploi avec la généralisation des contrats « zéro hour », c’est-à-dire sans notification d’horaires de travail … ni de rémunération, puisque seules les heures de travail effectives sont payées. En gros : le salarié potentiel s’engage à une disponibilité totale et l’employeur ne s’engage… à rien ! Mais l’austérité est surtout passée par la réduction massive des budgets sociaux et la destruction des services publics, l’étape suivante étant le démantèlement du NHS, le service public de santé. Ces politiques ont naturellement eu les mêmes conséquences dramatiques que dans les autres pays où elles ont été mises en œuvre, à commencer par l’augmentation des inégalités sociales et l’explosion de la pauvreté : près d’un million d’enfants vivent en dessous du seuil de pauvreté (dont 53 % des enfants habitant Londres). Des initiatives de mobilisation – principalement des manifestations – contre l’austérité ont lieu régulièrement, soit d’origine syndicale soit plus explicitement politiques. Avec, parfois, des succès significatifs. Mais sans jamais l’ampleur qui permettrait d’au moins infléchir les politiques austéritaires…

Le second défi est plus spécifiquement politique et concerne l’approche du Parti travailliste par la gauche radicale britannique. La question pourrait sembler obsolète au vu l’évolution idéologique avérée de ce parti et de son déclin prévisible. Pourtant, la campagne actuelle pour la désignation du leader du Parti travailliste (en remplacement de Ed Milliband démissionnaire) semble polariser l’attention de la gauche radicale et même de l’extrême gauche. En effet, pour la première fois depuis longtemps, l’un des candidats à ce poste – Jeremy Corbyn – est un authentique « travailliste de gauche », hostile à l’austérité et à la guerre, présent dans les principales mobilisations sociales, ouvert au débat avec la gauche radicale. Alors que les autres candidats en lice se réfèrent plus ou moins au New Labour, J. Corbyn se revendique de la tradition « de classe » du Parti travailliste et, après des débuts difficiles, sa campagne a vraiment décollé. Au point que, impensable il y a quelques semaines, sa victoire fait désormais partie des éventualités, au grand dam des blairistes. Du coup, de façon assez spontanée, de nombreux militants se réclamant de la gauche radicale ont payé les 3 livres nécessaires pour participer au vote, sans pour autant adhérer au Parti travailliste…

Le futur référendum sur le maintien ou non de la Grande-Bretagne au sein de l’Union européenne constitue un troisième défi particulièrement complexe. Promis par D. Cameron pour se concilier la droite dure europhobe – base électorale de l’UKIP mais également très importante dans l’électorat conservateur lui-même – ce scrutin représente un piège redoutable pour la gauche. Voter « Oui » (au maintien dans l’UE), c’est voter avec un secteur peut-être minoritaire mais important du Parti conservateur, avec le Parti Libéral Démocrate, le Parti travailliste, le patronat de la Confédération des Industries britannique, etc. Mais voter « Non », c’est se retrouver sur la même position que l’UKIP et la droite conservatrice… Autant dire que le choix n’est pas simple ! Pour l’instant, Left Unity n’a pas encore arrêté de position. Les organisations d’extrême gauche (Socialist Party, Socialist Workers Party, Counterfire) se sont prononcées pour le « Non » au nom d’une analyse (tout à fait pertinente) de l’Union européenne comme une machine de guerre patronale. Tout en partageant cette analyse des animateurs de Socialist Resistance penchent eux pour le « Oui » (20). Ce qui est sûr est que l’émergence d’un « Non de gauche » risque d’être une bataille difficile ! Car, pour compliquer le tableau, les principales forces politiques « progressistes » – le SNP, Plaid Cymru, les deux Partis verts, celui d’Écosse comme celui d’Angleterre et du Pays de Galles – sont favorables au maintien dans l’Union européenne. On peut néanmoins espérer que le coup véritable coup d’État financier de l’Union européenne contre la volonté démocratiquement exprimée par le peuple grec redistribue les termes du débat sur la construction européenne.

En Grande-Bretagne comme ailleurs…

François Coustal. Publié dans ContreTemps n°27.

(1) ContreTemps a consacré un dossier à cette grève dans son numéro 25 (avril 2015) : « 1984/1985-2015 : Retour sur la grande grève des mineurs britanniques ».

(2) Le SWP a une importante politique de publication de journaux, revues et ouvrages théoriques. Chaque année, début juillet, il organise Marxism, un « événement » de débats auquel participent de nombreux intervenants extérieurs au SWP. Pour plus d’informations, on peut consulter le site du SWP : www.swp.org.uk

(3) Pour plus d’informations, on peut consulter le site de Counterfire : www.counterfire.org

(4) Élucider cette affaire sort évidemment du cadre de cet article. La seule certitude que l’on peut avoir est que de très nombreux militants du SWP et la quasi totalité des militants de la gauche radicale britannique au sens large partagent cette conviction.

(5) International Socialism Network. Il semble que cette organisation (ce réseau) soit actuellement en sommeil. On peut consulter son site : internationalsocialistnetwork.org

(6) Revolutionnary socialism in 21st century. Pour plus d’informations, on peut consulter son site : rs21.org.uk

(7) Naturellement, le SWP se réclame de la lutte contre les discriminations et pour l’égalité entre hommes et femmes. Pour autant, il considère que l’oppression des femmes découle de la division de la société en classes sociales et refuse toute référence au « patriarcat ».

(8) Ainsi, le SWP ne reconnaît le droit de tendance que lors des périodes de débat de congrès. Son exécutif (Comité central) est élu en congrès au scrutin de liste majoritaire : en clair, il n’y a pas de représentation proportionnelle ni même aucune garantie de représentation des minorités éventuelles.

(9) Pour plus d’informations, on peut consulter le site de Left Unity  : http://leftunity.org/

(10) Socialist Resistance est la section britannique de la Quatrième Internationale. On peut consulter son site : http://socialistresistance.org/

(11) Aujourd’hui, au Royaume-Uni, le salaire minimum horaire est de 6,50 livres… pour les salariés âgés de plus de 21 ans. Il existe aussi un salaire minimum pour les 18-20 ans (5,13 livres) et pour les moins de 18 ans (3,79 livres).

(12) Socialist Resistance a adopté un important document qui analyse la montée des partis écologistes et fait quelques propositions de démarche en leur direction. On peut en trouver une traduction en français sur le site de Ensemble ! : www.ensemble-fdg.org/content/elections-britanniques-les-enjeux-du-7-mai

(13) Le « Non » l’a emporté à 55,2 %, contre 44,85 % pour le « Oui ».

(14) On peut consulter leur site : radicalindependence.org

(15) En 2007, le SNP a conquis une majorité relative au Parlement écossais puis, la majorité absolue en 2011. Depuis deux mandats, il dirige donc un « gouvernement » écossais doté d’importantes prérogatives, même si la tutelle de Londres continue de s’exercer dans de nombreux domaines.

(16) Le droit de vote avait été abaissé à 16 ans, spécifiquement pour ce scrutin.

(17) Le Scottish Left Project se fixe comme premier objectif la construction d’une large alliance de gauche, pour présenter des candidats unitaires lors des prochaines élections au Parlement Écossais, au printemps 2016. On peut consulter leur site : http://leftproject.scot/

(18) Le Scottish Socialist Party milite pour une Écosse indépendante et socialiste. Fondé en 1998, il a connu un développement spectaculaire, matérialisé par l’élection de 6 députés au Parlement écossais en 2003, avant d’entrer en crise l’année suivante. Après une traversée du désert, il connaît actuellement un regain d’adhésions et d’influence et s’est prononcé pour des candidatures unitaires. On peut consulter son site : www.scottishsocialistparty.org

(19) Plaid Cymru – Parti du Pays de Galles - est un parti de gauche qui milite pour l’indépendance du Pays de Galles.

(20) On trouvera sur le site de Socialist Resistance un article d’Alan Thornett qui introduit le débat sur la position à adopter en cas de référendum : http://socialistresistance.org/7499/what-position-should-the-left-take-on-the-eu-referendum

 

 

 

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