Grèce. État, classes et alliances (Alexis Tsipras)

La victoire électorale de SYRIZA aux élections européennes du 25 mai a confirmé le renversement complet des rapprochements politiques dans la configuration sociale grecque à travers un processus de mouvements et de conflits politiques, qui a démarré dès la mise du pays sous la tutelle des mémorandums. Il ne s’agissait pas de toute évidence d’une évolution naturelle ou déterminée par une loi. Les effets de la crise capitaliste latente d’hyper accumulation ont produit des résultats politiques totalement différents dans chaque configuration sociale européenne avec cependant, comme élément commun, l’explosion du mécontentement populaire. Le point crucial est que, tandis qu’en France ou en Grande-Bretagne le mécontentement populaire s’exprime et est représenté par des formations politiques d’extrême droite, en Grèce, mais aussi en Espagne, la bataille pour la représentation des classes populaires est gagnée par les forces de la gauche radicale et en mouvement.

Les raisons de cette évolution, tout au moins en Grèce, ont largement à voir avec la connexion organisationnelle de SYRIZA avec les luttes qui ont atteint un point culminant sur les places, avec l’analyse justifiée de SYRIZA sur la nature et la dimension internationale de la crise. C’est également lié aussi à l’objectif stratégique de SYRIZA d’exprimer au niveau politique l’attente populaire d’un renversement radical du système politique et de l’abolition des mémorandums. La position de SYRIZA qui vise à constituer une nouvelle coalition de pouvoir et la rhétorique de l’objectif d’un gouvernement de gauche en avril 2012, malgré rien de tel n’apparaissait possible d’après ses pourcentages dans les sondages d’alors, avait cependant les caractéristiques d’une utopie réaliste nécessaire. Une action radicale, comme Zizek dirait, c’est à dire une action qui pose elle-même les conditions préalables à sa réalisation. C’était exactement notre attitude, qui a transformé rétroactivement l’explosion sociale de 2011 en signe précurseur d’un renversement politique radical aujourd’hui en voie d’achèvement.

Crise d’hégémonie

Le matériau fondateur de ce renversement n’est bien entendu rien d’autre que la rupture de l’assentiment des classes dominées pour le projet néolibéral, à cause de l’incapacité des partis bourgeois au pouvoir, de l’État ou du patronat, à lâcher tout bienfait matériel, conséquence de la politique des mémorandums. Le camp politique bourgeois est passé, avec l’adoption des mémorandum, d’une politique hégémonique de détachement d’un consensus actif à l’exercice, par la peur, d’une domination politique sans fard. La devise souveraine des quinze ans d’âge d’or du néolibéralisme en Grèce, la devise de la grande promesse d’un avenir meilleur, a été remplacée par un odieux chantage. La conservation du pouvoir par les deux anciens grands partis ne garantit plus un avenir doré, mais une simple gestion de la catastrophe. La question n’était pas, on le devine, que ces partis conservent eux-mêmes leur pouvoir, mais que SYRIZA ne le prenne pas. Le discours de la prospérité a été remplacé par la raison du moindre mal. Il est évident qu’un tel choix forcé créerait des failles et conduirait à une crise d’hégémonie du bloc bourgeois. Comme c’est advenu.

Aujourd’hui, la situation au niveau des luttes et des mouvements sociaux est assez différente de celle du temps du premier mémorandum. Les raisons sont nombreuses. L’accablement après quatre ans d’une politique extrême d’austérité, la défaite limite de SYRIZA aux élections de juin 2012 qui a déçu une partie des classes populaires qui s’étaient mobilisées. La cruelle intransigeance, d’ailleurs, des gouvernements de mémorandums face à toute requête populaire a conduit à la baisse des mobilisations sociales, avec bien sûr des exceptions fortes, comme par exemple contre les mines de Skouriès et pour les femmes de ménages licenciées. En tout cas, il est clair que nous n’avons pas vu, après la période 2010-2012, d’explosions sociales analogues.

De l’explosion sociale au changement politique.

Les classes dominées pressentent que quelque soit la mobilisation sociale il est difficile d’arracher des bienfaits matériels en leur faveur sans un changement radical au niveau politique, dans le gouvernement du pays. C’est précisément cette réalité que doit gérer aujourd’hui SYRIZA, à travers laquelle il est appelé à raviver les attentes populaires et à restaurer la confiance des gens en la possibilité d’un avenir meilleur.

Mais le problème n’est pas seulement l’impuissance à arracher des victoires matérielles du côté des travailleurs, des chômeurs, de la classe moyenne, morcelée et en chute libre, et des autres couches populaires. Chaque jour où l’alliance Samaras-Venizélos demeure au pouvoir, les rapprochements sociaux, qui se reflètent dans le cadre institutionnel du fonctionnement de l’État, dans le montant des salaires, dans le cadre de protection des droits du travail, dans la nature et le montant des prestations sociales, dans le système fiscal, s’aggraveront. Déjà, le gouvernement a progressé dans l’adoption du projet de loi sur la petite DEI, il a préparé la liquidation des bords de mer, déposé un nouveau projet de loi multiple pro-mémorandum, il prépare de nouvelles baisses des retraites des pensions et discute de la libéralisation totale des licenciements, mais aussi de l’abolition effective du droit de grève. Face à ces nouvelles menaces pour la majorité sociale, se fait jour le besoin urgent d’un recours immédiat au verdict populaire, qui apportera le grand changement politique.

SYRIZA doit faire valoir chaque possibilité constitutionnelle et institutionnelle qui lui est offerte, de rétablir l’harmonie entre la volonté populaire et la politique gouvernementale exercée.

Ceci est l’obligation politique de SYRIZA envers les classes populaires qu’il veut représenter et qu’il représente – c’est à dire les travailleurs du secteur public et du secteur privé, les chômeurs, les retraités, les travailleurs indépendants et les petits entrepreneurs, la jeunesse. Pour travailler intensivement à l’intérieur et l’extérieur du Parlement, afin de créer les conditions préalables pour éviter l’épuisement de quatre années de présence de ce gouvernement. Pour convaincre la société que le temps de l’expression de la volonté populaire approche. Que le changement arrive.

D’ailleurs la lutte des classes ne se limite pas au domaine des combats économiques, mais s’étend à toutes les structures économiques, politiques et idéologiques, tandis que dans chacune de ces structures se trouve la lutte de classe elle-même qui définit les dilemmes sans leurre. Et aujourd’hui le dilemme est : la chute immédiate du gouvernement et la prise du pouvoir par la gauche et ses alliés ou l’épuisement après les quatre années du gouvernement Samaras quelles que soient les conséquences que cela aura pour les classes dominées ?

La combinaison du social et du politique.

SYRIZA avec la récente décision de son Comité central reconnaît l’importance de ce dilemme et renforce son effort pour engendrer des luttes sociales et des réalisations dynamiques dans un environnement avec des attentes de changement politique toujours croissantes.
Ces luttes et les initiatives de SYRIZA se nourrissent mutuellement en permanence de façon positive et créatrice. Ce sont les luttes qui auront un retentissement aussi à l’intérieur du mécanisme parlementaire en rendant impossible la continuation du gouvernement Samaras, mais aussi, dans le même temps, élargiront le soutien et la mobilisation commune autour d’un programme politique de renversement de l’austérité et des mémorandums.

Parce que la lutte pour l’hégémonie ne se juge pas seulement, ni essentiellement, à l’intérieur du mécanisme parlementaire, mais dans la capacité d’une classe sociale ou d’une alliance de classes sociales à convaincre que l’intérêt à long terme de la société coïncide avec ses propres intérêts particuliers. Ce qu’a fait, d’ailleurs, la classe bourgeoise depuis deux décennies à travers ses propres représentants politiques, ce que doivent faire aujourd’hui aussi ceux qui expriment les intérêts des classes populaires.

En suivant les principes généraux de toute politique radicale, nous avons pris l’initiative de former un plus large front de défense des biens publics dans le cas de la petite DEI. Et non seulement nous avons réussi à rassembler de très larges forces politiques dans un but commun, mais nous avons aussi créé un consensus social autour de la nécessité de protéger le caractère public des réseaux et infrastructures, et spécialement dans une période de triomphe de l’initiative privée et de l’acceptation quasi-totale de la conception néolibérale des capacités presque miraculeuses de la concurrence. Défenseurs des biens publics nous avons donc mené un combat à la fois politique, économique, mais aussi idéologique qui a produit de nombreux effets : le démantèlement du parti gouvernemental, la révélation des plans réels du gouvernement, le gain de terrain dans la lutte idéologique qui oppose la coopération et le caractère public des biens à la concurrence et à l’individualité qui jaillit par chaque pore du mode de production capitaliste.

Face au projet de l’adversaire.

Nous savons très bien qu’il n’est pas question pour le système politique et économique de laisser SYRIZA en paix dans ce grand combat pour le renversement. Depuis quelque temps, de nombreux et divers centres de pouvoir engendrent des projets, pour empêcher l’étape historique qu’est l’acceptation d’un mandat populaire pour gouverner, donné par une large alliance politique et sociale avec SYRIZA comme partie principale. Ils orchestrent l’intimidation des couches moyennes à travers les médias. Ils posent de faux dilemmes. Ils prévoient même à l’avance le terrain glissant, la limitation des mouvements d’un tel gouvernement afin d’anticiper sa chute prochaine (celle d’une parenthèse de gauche).

Et bien entendu ils se donnent à fond dans l’effort de reconstruction de l’espace politique du centre et du centre droit dans une direction pro-mémorandum, afin qu’il fonctionne comme une réserve mais aussi comme un rempart contre la montée de SYRIZA et le changement du rapport de force social et politique. L’objectif est soit de recréer un grand pôle politique qui popularise de façon plus progressiste la même politique de mémorandum, soit de constituer un camp qui jouera le rôle d’interlocuteur bilatéral avec comme but d’incorporer SYRIZA dans un bloc politique dominant de pouvoir.

Quiconque ignore cela, fait comme s’il ne le voyait pas ou le sous-estime, et bien sûr au nom de la priorité à donner à la constitution d’une alliance sociale avec "ceux d’en dessous", ne comprend pas que la condition préalable indispensable pour que la gauche s’emploie à son projet de servir les intérêts de "ceux d’en dessous", est d’empêcher le projet du bloc adverse sur l’entrave, la corruption ou des choix forcés d’incorporation.

Et plus particulièrement la stratégie de reformer le centre et le centre droit ne peut pas, au nom d’une soi-disant idéologie de netteté et d’une hiérarchisation de classe des priorités, nous laisser seulement indifférents.

Autonomie et alliances

Mais le seul moyen d’empêcher ce processus de reformation, est une politique ouverte d’alliances politiques. La poursuite du regroupement le plus large possible des classes dominées et des forces politiques qui reconnaissent l’impasse de la politique d’austérité exercée, autour d’un programme radical pour le renversement de la politique de mémorandum. Et avec comme objectif que ce large regroupement conduise SYRIZA et ses alliés vers la conquête de l’autonomie lors des prochaines élections nationales.

Bien entendu, la prise du pouvoir gouvernemental, même avec l’autonomie, ne signifie pas automatiquement aussi la conquête du pouvoir de l’État. Étant donné que la conquête d’une place forte à l’intérieur du domaine stratégique de l’Etat, aussi importante qu’elle soit, ne signifie pas la conquête de l’ensemble du domaine. Donc le processus de la conquête du pouvoir de l’État sera un long processus de luttes et de conflits, dont l’issue dépendra également de la capacité de SYRIZA à susciter les consensus les plus larges possible et de créer les rassemblements sociaux et politiques les plus larges possibles autour de dilemmes concrets, qui naîtront de leurs engagements programmatiques mêmes, mais aussi de l’issue de conflits précédents.

Les premiers objectifs dans ce processus, comme nous nous y sommes déjà engagés, est l’abolition du mémorandum et le renversement de l’austérité, de même que la renégociation de la convention de prêt. Cependant un renversement de l’austérité ne signifie pas simplement des augmentations de salaires sur un ordre gouvernemental, mais concerne en définitive l’augmentation du pouvoir de négociation des classes laborieuses et finalement la conquête du pouvoir par ces mêmes classes, puisque le pouvoir n’est rien d’autre que la possibilité pour une classe de satisfaire ses intérêts particuliers. C’est le fil conducteur de la politique de SYRIZA et non la poursuite d’une harmonie sociale sortie d’une imagination d’inspiration sociale-démocrate, qui n’a conduit qu’à des défaites.

On peut rétorquer à cela, bien sûr, comme à une autre époque on pourrait rétorquer à quelqu’un d’autre, tout à fait des nôtres, que tout ce chemin est un chemin plein de dangers. "Les risques du socialisme démocratique qu’on ne peut éviter que d’une seule façon : en se tenant tranquilles et en marchant droit sous la surveillance de la démocratie libérale avancée. Mais ceci est une autre histoire … " 1

Alexis Tsipras. Source : epohi.gr Traduction Frédérique Bouvier.

1. Toute dernière phrase du dernier livre de Nikos Poulantzas, "L’État, le Pouvoir, le Socialisme".

 

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