Grèce : le piège

La crise grecque montre que cette Union européenne qui agit contre les peuples ne changera que si elle trouve en face d’elle un mouvement social et politique suffisamment fort pour imposer, à la fois, d’autres choix et une démocratie d’un nouveau type.

Ce qui se passe en Grèce va peser lourdement, à court et à long terme, sur le devenir de l’Union européenne. Le peuple grec s’était prononcé, clairement et fortement. Une fois de plus, comme il l’avait fait en 2005 après le "non" français, le noyau dirigeant de l’Union a décidé de passer outre. Le marché passe avant la démocratie ; la gouvernance vaut mieux que la souveraineté populaire. Que l’on ne nous raconte pas, comme le fait le Figaro, que la Grèce a creusé le fossé entre l’Allemagne et la France. Quels que soient les ajustements tactiques de dernière heure, l’épisode grec a confirmé que le couple franco-allemand était le cœur de l’Europe de l’austérité et de la flexibilité.

Dire non, franchement non

François Hollande, de façon totalement cohérente, a fait le choix durable d’articuler la logique sociale-libérale adoptée en France depuis deux ans et le renforcement d’un "noyau dur" ou d’une "coopération renforcée" capable de dicter sa ligne à tous les peuples de l’Union. Circulez, il n’y a rien à voir : "There is no alternative". Malheur à qui n’accepte pas de passer sous les fourches caudines des marchés et de la technocratie. Pour les forces de notre pays qui n’admettent pas cette méthode et son arrogance, il n’y a pas d’autre choix, dans la rue ou à l’Assemblée, que de dire non, franchement non. La fermeté est la seule réponse possible à la fermeté.

Je me garderai de juger de façon aussi tranchée en ce qui concerne la Grèce. Elle est un pays si modeste par son poids démographique et économique, confronté à un tel déchirement social depuis des années, que les choix de ses dirigeants sont par définition difficiles. Ce que je sais, c’est que, pour la première fois, un gouvernement grec a décidé de lever la tête, de se battre et de mobiliser son peuple au lieu de l’anesthésier. Tsipras, avec dignité et persévérance, a au moins gagné du temps. Que pourra-t-il en faire, dans l’étau que nos dirigeants à nous ont construit pour lui et pour son peuple ? J’avoue que je n’en sais rien et que je comprends à la fois sa prudence – qui n’est pas de l’inertie – et la virulence de ceux qui discutent le résultat des longues négociations de ces derniers mois.

Il nous faudra le temps de réfléchir à ce qui s’est passé et en tirer des conclusions. Nous savons seulement que le noyau de l’Union ne bougera pas de sa ligne de conduite destructrice, au mépris des peuples. Il s’y tiendra, parce qu’il ne trouve pas, en face de lui, un mouvement social et politique suffisamment fort pour imposer l’image d’autres choix possibles, conformes aux exigences d’un développement humain sobre et d’une démocratie de nouveau type.

Des actes immédiats et un projet de long terme

Ce mouvement doit se construire dans chaque pays, mais gardons-nous des solutions courtes. Il ne sera efficace partout que s’il se pense, tout à la fois, comme alternatif et européen. Il n’y aura pas de "socialisme dans un seul pays", pas plus dans la petite Grèce meurtrie que chez nous. Ce mouvement européen et national doit être suffisamment large pour avoir vocation, sinon à être la majorité, du moins de stimuler une majorité nouvelle, autour d’un projet nouveau. Il a face à lui les forces conjuguées de l’ultralibéralisme et du social-libéralisme, et celles d’un nationalisme "post-fasciste" aux tonalités populistes agressives. La tâche est rude.

Pour être large, ce mouvement doit être rassemblé. Pour qu’il le soit, mieux vaut alors ne pas jouer des souvenirs d’un passé dépassé. Rien ne serait pire que de s’imaginer que se rejoue, une fois de plus, la scène du peuple abandonné, des espoirs écrasés ou de la révolution trahie. Rien ne serait pire que de penser que, à la gauche de la gauche tout au moins, continuent de s’opposer les révolutionnaires et les capitulards, les aventuristes et les raisonnables. Rien ne serait pire que de conclure que, aujourd’hui comme hier, il est urgent de séparer le bon grain de l’ivraie, les radicaux des réalistes, les anticapitalistes des réformistes, les souverainistes des européistes, ceux qui s’illusionnent de ceux qui sont lucides.

Dès l’instant où l’on est convaincu qu’il faut de la rupture mais qu’il n’est pas de rupture sans processus pour le mener à bien, dès l’instant où l’on sait que la rigueur transformatrice oblige à la fois à des actes immédiats et à du projet de long terme, dès cet instant l’espace est large, pour peu que l’on ne fasse pas du soupçon une culture et de l’esprit partisan une méthode.

Il nous faudra réfléchir avec calme. Mais nous n’avons pas tout le temps devant nous.

Roger Martelli. Publié sur le site de Regards.

http://www.regards.fr/qui-veut-la-peau-de-roger-martelli/article/grece-l...

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