Il y aura un avant et un après le 11 janvier

Un texte de notre camarade Janette Habel, qui ne dispose pas encore d'un blog personnel sur le site : 

Que retenir de la « marche républicaine », outre son importance numérique ? La composition du carré de tête avec la présence bras- dessus, bras-dessous de responsables de l’austérité, de l’oppression des palestiniens et de quelques dictateurs ou l’affirmation de la force du peuple uni indépendant des appareils politiques, la défense de la liberté d’expression et l’affirmation de la fraternité citoyenne contre le racisme ? L’instrumentalisation dont la manifestation a été l'objet par rapport à l'appel initial des organisations syndicales devait-elle nous interdire d’y être présents ? Comment intervenir, comment répondre à un événement exceptionnel dont les retombées sont imprévisibles ? Quelle analyse, quelle appréciation avons nous de la mobilisation en cours ?

Deux conceptions de l'intervention politique s'opposent, elles renvoient à des débats anciens. Nous sommes en face d'un événement majeur qui ébranle pour la première fois la conscience d’une partie importante de la population dont nous constations jusqu'alors la démoralisation et la démobilisation. L'ampleur des manifestations de province , l'affluence sur les lieux du crime, l'indignation qui s'exprime, l'identification aux victimes qu'indique le slogan affirmatif "je suis Charlie", le refus du sectarisme et de l’amalgame, la sensibilité et la solidarité qui s'expriment dans les messages , les dessins etc.. en témoignent : il vient de se passer un événement majeur qui représente un tournant dans la situation politique. Vers quoi? Nous ne le savons pas encore. Et rien n’est acquis. Comme toujours l’histoire a surgi là où ne l’attendait pas. Pour l’instant ce mouvement spontané, très émotionnel, est confus comme le sont très souvent les mouvements populaires à leur début. Mais le gouvernement et la droite en ont compris l'importance, ils ne s'y sont pas trompés, c'est pourquoi ils se sont précipités pour le récupérer en mobilisant le ban et l'arrière-ban des forces réactionnaires nationales et internationales, afin de préparer, au nom de "l'intérêt national", des lois liberticides et anti-sociales. Je suppose que tout le monde a compris cela… Pour mémoire rappelons le "Patriot Act" aux Etats Unis.  

Au soir de cette manifestation innombrable, plusieurs constats peuvent être faits. Outre sa massivité inédite, la manifestation n’avait connu jusqu’à 20 heures aucun incident. La bonhommie, le calme, un sentiment unitaire, une certaine sérénité ont dominé le cortège. Aucun couac. Aucun sentiment de peur. Je n’ai vu pour ma part (sous réserve d’inventaire vu l’impossibilité de parcourir tous les cortèges mais aucun média n’en a fait état) aucune revendication sécuritaire, aucun relent de discrimination. Sur les pancartes des condamnations du terrorisme, des messages « Not in my name », « je suis Charlie, Ahmed, Patrick , David », « flic solidaire », des exigences de respect de la liberté d’expression, des gens déguisés en crayons, des drapeaux de nombreux pays (tibétain, camerounais, portugais, chilien, brésilien , cubain, ukrainien) et quelques Marseillaise. Mais une présence de la droite qui m’a semblé -c’est à confirmer- peu nombreuse. Comme l’a souligné un commentateur, on sentait plutôt « l’envie d’être ensemble dans une société en déliquescence ». Ou peut-être comme l’exprime un instituteur (dans une interview à Florence Aubenas , article paru dans Le Monde du 11/12 janvier) « les prémices de quelque chose que nous sommes nombreux à souhaiter, capables de régler son compte à cette société ». Ou cet autre : « Enfin on ne nous entend plus, il était temps, on en a marre !» Vision trop optimiste ? Peut-être, il est trop tôt pour le dire. Il faut en effet souligner les incidents qui ont marqué la minute de silence dans certains établissements scolaires (mais on ne sait pas dans quelle proportion) et d’autre part les agressions contre les mosquées. Enfin peu ou pas de revendications politiques mais un sentiment diffus de volonté unitaire. Nous sommes donc dans l’inconnu.

Face à cette situation nouvelle comment intervenir? Ecartons d'emblée l'accusation (et le mauvais procès) faits par certain-e-s nous accusant de vouloir figurer dans un "carré" de tête où se trouvait Netanyahu (qui s’est invité lui-même et imposé (cf le journal israélien Haaretz), mais aussi Mahmoud Abbas, invité à cause de cela au dernier moment par F.Hollande (cf Haaretz). Il était acquis que la manifestation du FDG partirait de manière autonome du Cirque d’Hiver pour rejoindre plus tard le cortège de façon séparée. C’est ce qui s’est passé. Ajoutons que l’émotion populaire a « obligé » Hollande à accepter que les familles des victimes et non les chefs d’Etat soient en tête du cortège. Quant au défilé des chefs d’Etats il a été très bref et s’est dispersé au bout de 500 mètres.

Au soir de cette journée les camarades qui ont refusé d’y participer pensent-ils encore que leur choix était le bon ? Quel bilan tirent-ils de leur absence ? Comment cette absence peut-elle être comprise quant à la condamnation des attentats et de leurs auteurs? Le refus de participation n’était-il pas beaucoup plus ambigü qu’une présence dans un cortège distinct ? Notre cortège rend audible la critique de la manoeuvre gouvernementale et de ses suites. A cette étape, croire que l'on peut être entendu en ne manifestant pas est illusoire. C’est incompréhensible pour les millions de gens qui ont participé à la marche. Evidemment, il en va autrement si on pense gagner la sympathie de la fraction de la jeunesse influencée par l’islamisme radical, sans être capable de l’attirer par un autre « idéal », par une autre perspective de lutte et par une force suffisante pour peser sur le terrain social et politique. Il est significatif qu’une partie de ces « radicaux » ne soit pas hostile au FN qui a condamné « l’opération UMPS », ils sont sensibles à son discours « anti-système ».

Les leçons des années passées devraient nous avoir appris que les discours, la propagande, la dénonciation ne suffisent pas pour modifier les rapports de forces. Il faut accompagner ce sursaut profondément démocratique et égalitaire qui se fait dans des conditions nouvelles. Il faut expliquer, mais la pédagogie politique ne se fait pas à distance. Surtout lorsque comme c'est le cas, le sentiment unitaire face à la menace fait que toute attitude politique ressentie comme une division est très mal reçue. 

Les divergences me semblent en réalité plus sérieuses. Il ne s’agit pas d’un simple débat tactique pour savoir comment se démarquer « du carré de tête honteux ». Il s’agit plus fondamentalement de savoir si nous devons accompagner le sectarisme exprimant de façon dévoyée la lutte contre l’oppression et la colère contre l’ humiliation ou défendre au delà des différences communautaires une vision humaniste internationaliste, anti capitaliste et anti impérialiste commune.

Janette Habel

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Auteur: 
Dargel