Il y a mieux à faire que de regarder passer les avions de chasse

L’armée française est engagée au Mali depuis plus d’un an. Cette opération militaire, baptisée Serval, reste la plus importante de toutes les interventions françaises en cours : en février 2014, elle mobilisait encore 2300 hommes[1] avec deux objectifs toujours affichés : « la lutte contre les groupes terroristes » sur ce territoire et la « restauration de l’intégrité de cet État ». Malgré son importance, Serval a suscité peu de débats, y compris dans les rangs de ceux qui se réclament de l’anti-impérialisme. Cette faiblesse de questionnement à elle seule suscite des questions. N’y a-t-il donc plus rien à dénoncer concernant les dévastations dont sont capables les armées des États les plus puissants ? N’y a-t-il donc plus rien à opposer aux armées pour que les droits démocratiques et l’intégrité des individus soient respectés ? Comme d’autres peuples dans le monde, les Français, les Maliens ne peuvent perpétuellement regarder passer les drones et les avions de chasse. Il y a mieux à faire, c’est une question de survie. Quelques propositions.

Serval, depuis le début, agite peu la scène démocratique française. Une poignée de manifestations a contesté le lancement de cette opération en janvier 2013. Le 22 avril, quand le Parlement a été convoqué pour en voter la prolongation, l’Assemblée nationale n’a pas fait le plein : 352 députés – sur 577 - étaient présents. 342 ont voté pour. Aucun n’a voté contre. Les 10 élus communistes et Front de Gauche se sont abstenus.

Dans les programmes de leur université d’été, ni le NPA, ni le Front de gauche, ni le Parti de gauche n’ont annoncé de débats sur cette intervention[2]. « Le camp anti-impérialiste est dans l’embarras » a écrit Claude Gabriel dans le n° 18 de Contretemps. Ce camp – si tant est qu’il soit uniforme – semble en tout cas triplement paralysé : sidéré par la « monstruosité réactionnaire et totalitaire »[3] portée par le djihadisme ; gêné par le caractère peu opérant du slogan « Troupes françaises hors d’Afrique » ; et inhibé parce que les liens avec les organisations du Sud sont actuellement insuffisants pour construire une alternative.

De cet embarras, il nous faut sortir, d’abord parce que la situation n’est pas nouvelle. Pendant plus de dix ans, la France est intervenue dans une guerre « contre des groupes armés djihadistes » et « pour la restauration de l’intégrité d’un État ». Ce fut en Afghanistan, où la coalition internationale dirigée par les États-Unis est en cours de retrait, et laisse une société dévastée derrière elle. Le réseau Al Qaïda, qui a servi de prétexte à cette opération, est aujourd’hui une nébuleuse mondiale dont les membres peuvent être des politiques, des fanatiques, des mafieux, ou les trois à la fois. Cette nébuleuse ne cible pas seulement les appareils d’État, elle se pose aussi en concurrente – violente – des mobilisations progressistes qui se construisent dans le monde arabe. C’est dans une trappe de ce type qu’ont été prises les populations du Nord Mali, puis du Mali tout entier. Elles sont piégées entre, d’une part, des groupes qui tuent et insécurisent le quotidien[4] et, de l’autre, une armée étrangère qui ne peut rien faire d’autre qu’amplifier l’abcès. C’est de cette trappe qu’il faut s’extraire. (Voir encadré : Le contexte africain de l’opération Serval).

Éclairons d’abord les brumes dont la communication gouvernementale a entouré cette opération depuis janvier 2013. Cette communication présente deux versants.

Le premier est constitué d’assertions péremptoires : « Il n’y avait pas d’autre solution que Serval », explique sur LCP le ministre de la Défense, au printemps 2013. « Cette opération est une victoire », s’enflamme François Hollande le jour de l’investiture du nouveau président malien, Ibrahim Boubacar Keita (IBK), en septembre. « Nous n’avons jamais dit que c’était une victoire », assène le chef d’État major après l’assassinat des deux reporters de RFI (une journaliste et un technicien du son), en novembre.

Mais l’autre versant est truffé d’ambiguïtés, de glissements constants dans le discours. En août 2012, François Hollande certifie que, lui président, la France ne participera « à des opérations armées de maintien de la paix (…) qu’en vertu d’un mandat de l’ONU ». Conséquence : au début de Serval, en janvier 2013, le ministre des Affaires étrangères se dépêche de déclarer : « Bien évidemment (Serval) est engagé dans le cadre de la résolution 2 085 du Conseil de sécurité ». C’est une pure fiction : aucune des trois résolutions adoptées avant 2013 n’assigne de mandat à la France. Toutes en appellent à une mission interafricaine sous commandement africain. La presse française le remarque dès janvier. Les élus Front de gauche et communistes le rappellent pour motiver leur abstention lors du vote au Parlement en avril. Entre-temps, probablement gêné par les commentaires de l’étranger, l’exécutif lâche une série d’arguties : Serval se déploie à la demande de l’Autorité de transition malienne, et agit donc au nom de « la légalité internationale ». Soupçon d’entourloupe, formule vague, qu’importe : cela suffit à rendre inaudibles les rares citoyens qui s’opposent à l’intervention.

Les mêmes glissements opportunistes se repèrent quant à la durée de l’opération. En janvier 2013, il est dit que les 4 000 soldats en cours de déploiement reviendront très vite. En mars, on apprend qu’ils resteront tout l’été pour sécuriser les présidentielles prévues, les effectifs devant chuter ensuite à 1 000 en décembre. En septembre, lors des cérémonies d’investiture d’IBK, François Hollande lâche tout à trac : « La France restera aux côtés du Mali tant qu’il sera menacé. Nous conserverons ici les effectifs nécessaires mais surtout autour du Mali, pour aider les forces africaines à juguler toute menace (…) ». En février 2014, il y a donc toujours 2 300 militaires au sol. Les avions décollent des bases françaises ou maliennes au rythme de 70 sorties chaque semaine. Depuis le début, ce chiffre hebdomadaire oscille entre 60 et 120 sorties[5].

L’opération prétendument ponctuelle et sur mandat de l’ONU s’est donc transformée en une présence surtout française, à durée indéterminée et à extension spatiale indécise. Comme le remarque Mohamad-Mahmoud Ould Mohamedou[6], chercheur à Genève : « L’ambiguïté devient un mode de gouvernement occidental en matière d’interventions extérieures. Le gouvernement français n’a pas échappé à cette règle qui permet aux administrations de toujours pouvoir justifier à posteriori les actions engagées. Le flou des annonces ne définissant pas une ligne claire d’action, toute action peut être engagée. »

Et toute opposition s’en trouve par avance déminée. Ce type de communication embrume en effet les esprits qui, du coup, n’ont d’autres stimuli que les terribles images de la presse montrant les corps amputés, les charniers, la terreur. Les effets de ces deux communications, la politique et la médiatique, se cumulent et amènent la majorité des citoyens à songer – mais sans y penser : « Il faut bien que l’armée fasse quelque chose ».

Il est plus que temps de réagir – ce scénario ne cesse de se reproduire, comme en témoigne l’exemple nouveau de la Centrafrique. Prenons le gouvernement aux mots. Décortiquons ses mots-clés, ses principes affichés. Retournons-les à l’envoyeur, et libérons-nous l’esprit. Deux ‘grandes idées’ sont souvent répétées : l’opération Serval, nous dit-on, est « légale » parce qu’internationale. Deuxième point, la menace terroriste est et reste telle qu’elle exige le maintien d’un déploiement militaire d’ampleur pour le bien et la sécurité des personnes.

Que les troupes de Serval se battent aux côtés d’autres contingents nationaux est vrai. Dès le 15 janvier, des Tchadiens se sont déployés au Nord Mali. Leur arrivée n’a pas surpris ceux qui connaissent l’ancienneté et le caractère formatant de la présence militaire française dans cet État. Mais elle a étonné la presse internationale, puisque, selon l’ONU, seules des troupes d’Afrique de l’Ouest (donc pas le Tchad) étaient alors appelées. Ces dernières sont de fait arrivées dans la foulée. Les bataillons nigériens, togolais, burkinabés, nigérians, ivoiriens font aujourd’hui partie de la force onusienne, la MINUSMA[7], et respectent ainsi le cadre international, à l’écart duquel la France continue de se tenir.

Le site de la Défense nationale rend bien compte de la façon dont les Français forment, conduisent, coordonnent ces contingents. De temps à autre, il relate le rôle qu’ils jouent sur le terrain. Mais, jamais, il n’a mentionné leurs pertes.

7 Français – on le sait – ont été tués au Mali entre janvier et juillet, 7 dont on connaît les noms. Mais, pour la même période, le nombre d’Africains tombés est nettement plus élevé. 75 Maliens, 38 Tchadiens, 2 Togolais et 1 Burkinabé ont été tués au combat ! Ces chiffres, difficiles à rassembler[8], ne tiennent pas compte des 133 Maliens tombés en 2012, quand ils étaient seuls à intervenir au Nord Mali. Ni des pertes essuyées depuis.

Notre État qui dit « agir » au nom de la légalité internationale oublie donc ce que celle-ci induit : le respect de l’égalité internationale. La Déclaration universelle des droits de l’homme, ratifiée par l’État, implique que « les hommes naissent, vivent et meurent égaux en droit ». Tous les hommes, a fortiori si l’exécutif les considère au service d’une œuvre commune, doivent recevoir le même traitement, et, en l’occurrence, le même hommage.

Sinon, la France non seulement s’extrait du droit universel, mais elle traite ses partenaires d’aujourd’hui comme les troupes auxiliaires de ses entreprises coloniales d’hier. En persistant dans cette indifférence aux pertes des autres, elle induit en outre l’idée que les Français auraient plus de poids dans le sauvetage du Mali… De là à laisser entendre que ce sauvetage est impossible hors la France, le pas n’est pas grand. Il est d’ailleurs franchi par des militaires et des éditorialistes qui leur font écho.

C’est à nous, citoyens de cet État, de demander des comptes ; à nous de saper cette insoutenable autosatisfaction du gouvernement qui, en outre, se garde bien de recenser les pertes de l’adversaire et de communiquer sur le nombre de prisonniers.

Pour ce qui est des pertes, les communiqués de la Défense nationale restent assez vagues. De plus, quand un bilan ponctuel est publié, il utilise l’expression « ennemi neutralisé » – une expression connue, usée jusqu’à la corde mais qui, dans les faits, peut aussi bien se traduire par « blessé », « tué » ou « fait prisonnier ».

En février 2013, la presse a livré une première estimation[9] : « Plusieurs centaines de djihadistes ont été tués (…) – des estimations très prudentes non vérifiées sur le terrain vont de 150 à 300 (…). Ces chiffres sont à mettre en regard des forces estimées : un noyau dur de 800 combattants autour d’AQMI et 1 200 participants à l’offensive du 10 janvier 2013 ».

Le 27 mars, le ministère malien de la Défense évoquait la mort de 600 combattants djihadistes. Michel Galy, auteur de La Guerre au Mali (La Découverte) estime, lui, à un millier le nombre des pertes.

Que les bilans ne puissent être absolument précis, cela se conçoit. Mais à un tel niveau d’imprécision, on s’interroge d’autant qu’après chaque bombardement les troupes au sol « ratissent » et comptabilisent… les armes et les munitions récupérées. Le résultat de ce travail a été mis en ligne, une première fois en septembre : 1 300 grenades, 1 000 roquettes, 7 700 obus, mais aussi 100 fusils, 150 mitrailleurs, 30 mortiers, 20 canons, 3 missiles portatifs, etc. !

Pourquoi ne pas compter les corps ? Où sont-ils, ces corps ? Ces cadavres ont-ils été jetés dans des puits, dans le dessein d’en empoisonner l’eau et d’entraver le retour de djihadistes sur les lieux [10] ? Ou – et comme le droit de la guerre le dicte – ont-ils été ensevelis ou empierrés dans le désert, de façon à être localisables et à permettre aux familles, plus tard, de venir faire leur deuil ?

Sauf à s’aligner sur des pratiques terroristes qui, par définition, n’accordent que mépris à la vie humaine, les armées régulières doivent respecter le droit de guerre, le droit de sépulture, le droit des proches. Ne pas le faire revient – là encore – à s’inscrire dans une tradition coloniale ancienne d’indifférence dédaigneuse et de représailles collectives. Ne pas le faire signifie alimenter le cycle de la terreur. Ne pas le faire revient à occulter la réalité humaine du rapport de forces à l’œuvre dans cette guerre « asymétrique », de façon que les citoyens continuent de la financer en somnolant devant leur télé.

Le recensement des prisonniers ne vaut guère mieux. En mars 2013, la Croix-Rouge déclarait avoir visité 300 détenus suite au conflit, sans que l’on sache si ces personnes avaient été arrêtées à l’occasion d’interpellations précises ou lors de rafles globales. Les communiqués militaires ne précisent pas toujours le nombre de combattants arrêtés. Il y est question tantôt de « rebelles », tantôt de « terroristes », « d’éléments armés », ou de « djihadistes ». Ces mots ne se valent pas, étaient déjà utilisés lors des guerres de décolonisation, à l’exception du dernier.

Certes, les ennemis publics n° 1 (c’est-à-dire les visages de ceux qui, depuis 2003, revendiquent des prises ou des assassinats d’otages) sont livrés à la presse. Ainsi, d’Abou Zeid, tué par un soldat tchadien et dont la mort a été confirmée par AQMI le 4 mars 2013. Ainsi, de Mokhtar Bel Mokhtar, surnommé le Borgne donné pour mort, puis réapparu en septembre sur une vidéo de l’Agence Nouakchott Informations. Ainsi encore, d’Iyad ag Ghali, le Touareg fondateur d’Ansar Dine, qui à chaque insurrection indépendantiste touareg, a bizarrement su créer un groupe concurrent au mouvement de libération. Mais derrière ces affiches de type Wanted passent des silhouettes fantomatiques et déroutantes croisées par des reporters.

En mars 2013, Jean Philippe Rémy du Monde couvre une opération de ratissage dans l’Adrar de Tigharghar. Dans une grotte, il aperçoit, émergeant du « vacarme des armes, un adolescent (…) hébété, blessé légèrement. Il boit avec avidité l’eau qu’on lui donne. Il est arrêté. C’est un double miraculé. Des bidons de plastique vides témoignent de la soif qui a dû étreindre les combattants d’AQMI (…) »[11].

En juin, à Kidal, Jacques Follorou du même journal croise un Malien arabe qui lui confie qu’il s’occupait d’acheter la semoule et l’essence pour sa brigade d’AQMI, et ce moyennant une importante commission qu’il retenait sur l’argent des courses ! Le reporter recueille aussi la confidence d’un Bambara trentenaire qui a quitté le Sud Mali pour rejoindre le groupe d’Ansar Dine, car, dit-il, il se cherchait « une voie, un avenir » et qu’on lui « avait promis de l’argent ».

Les deux députés français qui ont effectué, en juillet, une mission d’information au Mali pour la commission de la Défense demeurent dans la même veine quand ils écrivent[12] : dans le massif de l’Adrar, face à « des enfants drogués, nos légionnaires au péril de leur vie ont parfois préféré tirer à côté ».

En septembre, RFI consacre un reportage à la libération de 30 prisonniers du MUJAO jusque-là retenus à Kidal. Ces détenus originaires de différents pays sont tous « des jeunes gens perdus, parfois des mineurs, majoritairement des Peuls qui ont rejoint (la lutte djihadiste) par naïveté ou pour des raisons économiques ».[13]

Bien sûr, l’extrême fragilité sociale, combinée à la jeunesse et au désespoir, est la matière même de l’extrême violence. Le contraste entre ces icônes de la misère et, face à eux, les milliers de soldats français, nourris, vêtus, chaussés et armés n’en est que plus insoutenable.

Exiger le compte des morts, des prisonniers, des victimes civiles, c’est permettre à la réalité du rapport de force d’émerger. Sinon, l’État continue, sans obstacle, à diffuser son message : ‘ la menace terroriste persiste, insaisissable. L’appareil répressif doit être maintenu au plus haut niveau. Qu’on ne pose plus de question : l’armée veille ’.

À quoi sert donc Serval ? 

Serval a été un blitzkrieg en trois temps. Primo, l’armée a arrêté l’avancée des groupes armés sur Mopti, de peur qu’ils n’arrivent jusqu’à la capitale. Secundo, elle a délogé les mêmes groupes des villes de Gao, Tombouctou, et Kidal. Tertio, elle les a poursuivis jusque dans l’Adrar des Ifoghas, un massif connu des militaires français depuis leurs affrontements avec les Touaregs à la fin du XIXe siècle. [14]

Ce plan en trois parties, baptisé, selon les journalistes du Figaro, Oberlé et Lasserre[15], « plan Requin », traînait dans les cartons depuis 2009 !

L’opération Serval témoigne ainsi de la toujours intrigante continuité des services de l’État : le pistage des terroristes du Sahel effectué sous l’administration Sarkozy a donc resservi. Serval démontre aussi cette force d’inertie qui conduit le pouvoir à traiter d’une situation en 2013, dans les mêmes termes qu’il le faisait quatre ans plus tôt – sans tenir compte des changements survenus entre temps et notamment cette résurgence d’une fort ancienne revendication d’autodétermination dans le Nord du pays. La suspicion en conséquence s’impose : Serval n’a t-elle pas d’abord servi les besoins de la Défense nationale française et des intérêts qui lui sont liés ?

Le rapport des deux députés partis en mission au Mali pour la commission de la Défense n’en fait naïvement pas mystère. La partie la plus importante de leur travail consiste à relever ce que Serval a apporté : « La France a démontré sa capacité à entrer en premier sur un théâtre-clé pour son autonomie stratégique » (p. 36). « Plusieurs équipements et matériels ont fait la démonstration de leur haut niveau de technicité » (p. 55) – « ce qui confirme la pertinence des choix d’équipements fait par l’armée de terre » (p. 55).

Mais Serval a aussi « mis en lumière les déficits capacitaires qui n’ont pu être comblés – au moins partiellement qu’avec l’appui de nos alliés » (p 69).

Et les deux élus de conclure sur la nécessité pour la France d’acquérir des matériels supplémentaires, d’augmenter les effectifs dans certains corps, de mieux budgétiser le surcoût lié aux opérations extérieures, et de mieux mobiliser les forces « pré-positionnées » en Afrique, afin d’économiser sur les transports de troupes. Questions d’organisation, d’équipement, d’alliances stratégiques, Serval a éclairé les choix que l’exécutif et le législatif étaient en train d’examiner, avant d’adopter la nouvelle loi de programmation militaire 2014-2019. Elle a servi à maintenir et renforcer l’appareil d’État. Ainsi, la nave va, le navire État poursuit sur son erre. Il tue plusieurs centaines de combattants – voire en arrondissant un millier. Il ne parvient pas à empêcher la mort de civils pour autant. Il fait, dans le même temps, œuvre sociale, en assainissant des puits à Gao, en équipant quelques antennes médicales ou maternités[16]. Il fait, bien sûr, œuvre politique, en accélérant et en sécurisant un processus électoral[17]. Il vérifie donc sa capacité à écraser, à encadrer et, du même coup, se repositionne parmi les autres grandes puissances (États-Unis, Union européenne) et les puissances régionales. Les mots de François Hollande lors des cérémonies d’investiture du nouveau président malien prennent donc toute leur épaisseur : la France restera « au Mali et autour », parce qu’elle doit gérer au mieux le redéploiement des bases que le précédent président avait prévu de fermer pour cause d’économies[18].

Il n’est pas question de nier le soulagement que les habitants du Nord Mali ont pu ressentir quand les exécuteurs de la Charia se sont dispersés devant les blindés et avions français, ni de sous-estimer celui des citoyens de ce pays qui ont pu voter en juillet 2013 pour un scrutin qui aurait dû se tenir le 29 avril 2012 ! Mais – l’insécurité persistante, entre autres, en atteste – la démocratie ne se renforce que lorsque les citoyens la contrôlent. Les gouvernements malien et français, ceux de leurs alliés, l’action de l’ONU doivent être soumis à un réseau de vigilances croisées, au maillage le plus dense possible. Objectif ? Travailler à la mise en œuvre des opérations susceptibles de restaurer une paix réelle, effective à l’échelle des individus. Des opérations « Justice », « Contrôle démocratique », « Désarmement », « Développement » doivent se substituer à Serval, et son cortège d’expéditions aux noms saugrenus « Dragon », « Constrictor » et autre « Hydre »[19].

Pour les populations, le renforcement d’un appareil de justice indépendant est urgent.

La Cour pénale internationale existe. Des tribunaux pénaux internationaux sont aussi à l’œuvre. Ces instances doivent être perfectionnées. D’elles pourraient relever les auteurs de prises d’otages, d’attentats, d’exactions. Les auteurs et leurs complices. C’est d’elles aussi que relèvent les officiers et soldats d’armées régulières quand ils commettent des crimes. Les victimes doivent pourvoir déposer leur plainte et en suivre l’instruction. Mais cela passe par des formes d’auto-organisation, car les parties adverses ont les moyens d’être retors.

À titre d’exemple, l’indépendance du judiciaire par rapport à l’exécutif est un principe exigé depuis le XVIIIe siècle, la France l’a cependant oubliée au Mali ! Ce sont des militaires ( !) qui ont interrogé des prisonniers à Kidal en septembre, « un logisticien d’Ansar Dine, et un Algérien soupçonné d’être proche d'AQMI. Ce dernier n’a pas été confié à la MINUSMA comme les autres. Son sort aurait fait l’objet d’un arrangement secret »[20]. Quel juge a encadré ces interrogatoires ? Quel juge a décidé que le prisonnier algérien ferait l’objet d’un « arrangement secret » ? Dans quel but ? À qui cet ex-prisonnier livre-t-il maintenant ses services ? À l’État algérien, français, ou à son groupe d’origine ?

Ces trafics du droit se sont produits à plusieurs reprises, comme en témoignent les libérations de prisonniers du Mujao citées plus haut. Ces dernières semblaient entrer dans le cadre des discussions (ou circonvolutions) que Bamako dit avoir engagées avec les habitants du Nord Mali sur le statut du territoire de l’Azawad, son autonomie, son développement. Le Mouvement national de libération de l’Azawad aurait accepté de libérer des Peuls du MUJAO, en espérant, qu’en échange, ses propres militants détenus par le gouvernement seraient relâchés.

Est-ce qu’au nom d’on ne sait quelle efficacité cynique et de toute façon inexpliquée, on devrait fermer les yeux sur ces pratiques dépourvues de tout cadre juridique ? La dernière résolution de l’ONU, en juillet 2013, rappelait que la présence de la France au Mali devait se cantonner au terrain strictement militaire ! De son côté, le gouvernement malien explique que ces libérations négociées doivent ouvrir un processus d’apaisement et de réconciliation. Si tel est le cas, alors tous les citoyens concernés doivent pouvoir en être acteurs, qu’ils résident au Mali ou ailleurs. Les informations doivent circuler librement. Une réconciliation – d’autres sociétés l’ont montré – passe d’abord par l’établissement de la vérité. Quels crimes ont été commis ? Qui ont été les victimes ? À quelles conditions ces dernières et la société peuvent-elles accepter l’amnistie ? Un pouvoir qui escamote ces questions mine le futur de ses concitoyens. Il laisse en place le circuit arbitraire des marchandages obscurs et clandestins.

Derrière l’exigence de justice, c’est la question du contrôle démocratique qui se profile, et par exemple en France, celui de la politique étrangère. Le travail parlementaire dans le domaine des relations extérieures est faible. En mars, des députés communistes et du Front de gauche ont déposé une demande de commission d’enquête sur l’action du gouvernement en matière de libération des otages français – sans suite pour l’instant. De façon plus large, il faut démêler l’écheveau des complicités et des responsabilités dans l’installation des groupes terroristes au Sahel. Des éléments des services de renseignement algériens ont-ils instrumentalisé AQMI[21] ? Des salafistes du Qatar ne leur ont-ils pas fourni des moyens ? En tolérant le trafic de drogue dans leur pays, des hommes d’État maliens corrompus n’ont-ils pas contribué à fournir aux bandes d’AQMI des moyens de subsistance ? Sur lesquelles de ces pratiques, sur lesquelles de ces complicités, la France a t-elle joué un rôle, soit en fermant les yeux, soit en suggérant un mode d’action ? Depuis la révolution de 1792, on sait que le secret ne sert que le puissant : aux citoyens de prendre le relais du Parlement, d’organiser une veille sur l’ensemble de la diplomatie et des relations extérieures.

La troisième opération à lancer est l’opération « Désarmement ». Qu’advient-il des armes si bien comptées par les soldats de Serval ? Lors du bilan de septembre, le ministère de la Défense a annoncé qu’une petite partie avait été transférée à l’État malien… Français et Maliens sont directement concernés par le sort de l’ensemble de ces stocks, impliqués dans leur destination.

Et d’où viennent toutes ces armes ? Pister les fabricants de ces mitrailleurs, mortiers, missiles conduira certainement vers des entreprises occidentales ou des ex-pays de l’Est. Faire écho aux travaux des pacifistes, des antimilitaristes déjà engagés sur ces questions, c’est permettre à d’autres enquêteurs de rebondir, aux efforts de se démultiplier. C’est faire en sorte que le désarmement descende de l’étagère des utopies où il est si commodément remisé. Réveillons nous : l’an dernier, à la veille des débats sur la nouvelle loi de programmation militaire, députés et sénateurs avaient déjà fixé leur agenda d’auditions de Safran, Dassault, EADS et autres. Ils n’avaient pas prévu de recevoir les associations qui travaillent à la prévention et la gestion des conflits par médiation. Pas prévu non plus de s’interroger sur les matériels de guerre utilisés sur le terrain, ni, a fortiori, sur les dégâts qu’ils provoquent dans l’immédiat (les carnages dits collatéraux) ou à long terme (les blessures qui ne guérissent jamais, les pollutions chimiques ou radioactives persistantes…).

La quatrième opération est celle du « développement », et du contrôle de l’aide publique prévue pour le Mali ». Pour 2013 et 2014, entre 30 et 40 millions d’euros sont engagés. Ce montant est bien inférieur au surcoût que représente Serval pour le budget de la défense française : 250 millions sur la seule période de janvier à juillet.

Cette aide est, bien sûr, insuffisante au regard des besoins : toute l’armature des services publics maliens est en souffrance depuis les années 1990. L’Union européenne a beaucoup promis, mais pour que ces promesses se concrétisent et parviennent à leurs destinataires, des mobilisations puissantes s’imposent. Depuis quelques années, les campagnes de Sherpa, de Transparency international contre la corruption ont certes réussi à mettre les gouvernements sur la défensive : en témoigne l’initiative de l’actuel ministère du Développement qui a mis en ligne un site de suivi des projets au Mali. Prenons – là aussi – l’exécutif au mot : suivons, pistons les flux de l’aide au développement et tous les autres flux financiers, avec comme horizon proche celui d’élaborer des politiques alternatives qui s’attaquent aux fondements mêmes des inégalités mondiales.

Les réseaux altermondialistes et internationalistes ont donc d’immenses chantiers devant eux. Les liens qui existent déjà ne se renforceront que si les occasions d’échanges d’une rive à l’autre se multiplient. Pour l’heure, un seul syndicat français a déjà fait un petit tour en juillet au Mali : celui des patrons, le Medef.

Sur quelles plates-formes de la toile, les groupes du mouvement social de France et du Mali ont-ils pu échanger, esquisser des convergences ? Par ailleurs, la presse est prolixe pour décrire l’influence du wahabisme en Afrique de l’Ouest, ou la montée du salafisme. Les reportages sur les autres secteurs de la société civile sont moins nombreux. Un autre monde existe pourtant : des quartiers se mobilisent pour leur école, pour améliorer leur quotidien. Les habitants des villes s’auto-organisent à Bamako lors des crises, comme ce fut le cas lors des dernières inondations.

Cet autre monde est fragile. Il l’est au moins autant au Mali qu’en France. À nous de le fortifier ensemble, ici, là-bas, ailleurs.

Entre réseaux mafieux et terroristes d’une part, et, de l’autre, des appareils répressifs renforcés, l’interstice est étroit pour des groupes démocratiques. Il est, en tout cas, suicidaire de laisser les États existants se renforcer, de laisser se densifier leurs liens avec les entreprises privées de surveillance, d’armement, de contrôle. Ces structures n’ont jamais d’autre programme que celui de leur propre entretien et de leur propre développement ; pour le reste, elles naviguent à vue. Des êtres humains conscients de leurs droits savent regarder plus loin… Bien au-delà des avions de chasse.

Anne Tristan. Publié dans le numéro 21 de Contretemps.

Encadré :

Le contexte africain de l’opération Serval

Les Maliens ont à traiter une crise complexe où s’intriquent plusieurs problèmes (cf. Jean Batou, « Le Mali Une opération néocoloniale sous camouflage anti-terroriste », Contretemps n°18).

Les agressions de groupes terroristes

Depuis 2003, le Sahel et donc le Mali sont touchés par le terrorisme djihadiste. Le premier groupe qui revendique une prise d’otage au Sahel est le Groupe salafiste pour la prédication et le combat, (GSPC). Initialement tenu par des Algériens, ce groupe se rebaptise Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI en 2007).

Entre 2008 et 2012, 14 enlèvements ont eu lieu dans la zone dont au moins la moitié revendiquée par AQMI (exemples : le Français Pierre Camatte kidnappé en 2009 au Nord Mali ; les 7 otages d’Arlit, capturés en 2010 au Niger, dont les 4 derniers ont été relâchés en 2013 ; enfin l’otage Philippe Verdon, puis les journalistes Ghislaine Dupont et Claude Verlon assassinés entre juillet et novembre 2013). L’armée malienne est assez vite déployée dans le nord du pays en réaction à cette insécurité, mais sans grands moyens.

L’aspiration à l’indépendance de certaines populations du Nord Mali, et les mouvements concurrents

Octobre 2011 : sur ce contexte déjà difficile se greffe une résurgence de la question indépendantiste au nord. Touaregs et Arabes du Nord Mali créent le Mouvement national de libération de l’Azawad. Les émigrés touaregs et arabes, revenus de Libye après la chute de Kadhafi en 2011, semblent avoir joué un rôle. Cependant, c’est la cinquième fois depuis les années 1958 qu’une rébellion revendique l’autodétermination et la révision des frontières héritées de la colonisation.

Décembre 2011 : Deux autres mouvements sont créés au Nord Mali, tous les deux islamistes.

Le premier, Ansar Dine, est fondé par un Touareg qui, loin d’être un inconnu, a déjà, lors des rébellions de 1990 et de 2006, créé son propre groupe et su interférer dans les négociations avec la capitale Bamako, de façon à reporter sine die la question de l’indépendance.

 Le second est le Mouvement pour l’unicité et le Djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), qui signe sa naissance par la prise en otages de 2 humanitaires à Tindouf, en Algérie.

Janvier 2012 : le MNLA noue une alliance, contre nature, avec Ansar Dine, le MUJAO et AQMI. Conjointement, ces 4 groupes attaquent des villes du Nord Mali (Aguelhok, Tessalit, Kidal, Gao et Tombouctou).

L’effondrement de l’État

Janvier-mars 2012 : Au Nord Mali, le MNLA est attaqué par ses 3 alliés de circonstance et chassé des villes de Gao, Tombouctou.

L’armée malienne est déployée contre les 4 groupes. Mais l’État, affaibli par des cures d’austérité à répétition et par des détournements de fonds publics, ne parvient plus à payer les soldes ni même à prendre en charge ses soldats blessés ! Des mobilisations sociales, dont celles des épouses de militaires, interpellent en vain le gouvernement.

22 mars 2012 : le capitaine de l’armée Amadou Haya Sanogo renverse le président Amadou Toumani Touré, l’accusant de manquer de fermeté contre les groupes armés du Nord.

Rapidement, les États voisins de la CEDEAO[22] obtiennent le retrait des putschistes, et la mise en place d’une Autorité de transition, en attendant l’organisation d’élections.

Vers une implication internationale ?

Juillet 2012 : le Conseil de sécurité de l’ONU adopte sa première résolution sur le Mali et se dit inquiet du risque d’éclatement du territoire et d’effondrement de l’État malien.

Deux autres sont adoptées en 2012. Elles visent le retour de la sécurité, le renforcement de l’État et l’engagement d’un processus de discussions autour du droit à l’autodétermination des peuples[23]. Elles confient le soin de régler la question à une force interafricaine. Une dernière résolution en avril 2013 crée la MINUSMA (Mission des Nations Unies pour le Mali)

Janvier 2013 : les 3 groupes djihadistes (AQMI, MUJAO, Ansar Dine) se dirigent vers le sud du pays.

11 janvier : L’opération française Serval démarre.

Février 2014

[1] Contre moins de 500 en Afghanistan et 2000 en Centrafrique. Chiffres publiés sur le site de la Défense nationale. Février 2014.

[2] À la Fête de l’Humanité, un débat était titré « la poudrière du Mali », titre qui ne met pas au premier plan l’implication française.

[3] Contretemps, n° 18, Claude Gabriel, p 26.

[4] AQMI, MUJAO et Ansar Dine, les trois groupes qui restent définis comme les cibles de Serval se manifestent de façon régulière depuis novembre 2013. AQMI a revendiqué l’assassinat de plusieurs militants du mouvement national de libération de l’Azawad et de leurs proches. Ansar Dine recrute au nord de Kidal, s’y redéploie en chassant les personnes ou familles qui ne lui sont pas acquises. Source : Le Monde, 28 février 2014. Le 8 février, 5 membres du Comité international de la Croix-Rouge ont été pris en otage entre Kidal et Gao, une prise qui aurait été revendiquée par le MUJAO. Croix-Rouge + RFI.

[5] Site de la défense nationale www.mali-cikan.fr

[6] Mohamad-Mahmoud Ould Mohamedou, Le nouveau « grand jeu » des puissances occidentales au Sahel, cultiver l’ambiguïté. Michel Galy, La Guerre au Mali, La Découverte, 2013, p. 70.

[7] Elle compte 6 000 hommes au début de 2014.

[8] Source pour les Maliens : Philippe Chapleau . Lignes de défense, blog de Ouest France, 26.02.2013 et suivants. Source pour les Tchadiens : Libération du 13 mai 2013. Les morts togolais et burkinabé apparaissent dans l’Indépendant du 27 mars et sur Faso line le 14 mars 2013.

[9] Le Monde du 8 février

[10] Sur un blog du Figaro, Visa pour l’Algérie, tenu par Mélanie Matarèse, on peut lire les mots suivants dans un article mis en ligne le 8 septembre 2013 : « les Français ont empoisonné des puits ».

[11] Le Monde du 12 mars, Jean-Philippe Rémy « Dans l’Adrar de Tigharghar, les légionnaires français ratissent les caches d’AQMI».

[12] Rapport d’information de MM. Nauche et Guilloteau du 18 juillet suite à leur mission d’information pour la commission de la Défense.

[13] RFI, 25 septembre 2013.

[14] Hélène Claudot-Hawad, la « question touarègue, quels enjeux ». Michel Galy, La Guerre au Mali, 2013, p. 133.

[15] Isabelle Lasserre, Olivier Oberlé, Notre guerre secrète au Mali, Fayard. 2013.

[16] Depuis la création des SAS en Algérie, quoi de changé ?

[17] Au printemps 2013, le Président de la république et le ministère des Affaires étrangères ont insisté pour que les présidentielles maliennes aient lieu pendant l’été.

[18] Entre 2007 et 2012, les bases françaises du Sénégal par exemple étaient programmées pour la fermeture.

[19] Noms donnés à des opérations de ratissage fin août, début septembre et en octobre.

[20] RFI, 25 septembre.

[21] Voir le chapitre de F. Gèze, « Le jeu trouble du régime algérien au Sahara, » in Galy, La Guerre au Mali.

[22] Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest.

[23] En 2012, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté 3 résolutions sur la situation malienne , les 2 056, 2 071 et 2 085. Celle d’avril 2013 porte le numéro 2 100.

 

 

 

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