Immanuel Wallerstein, une figure de l’altermondialisme

Le sociologue américain Immanuel Wallerstein, considéré comme l’une des figures tutélaires de la gauche intellectuelle internationale, est décédé dimanche à l’âge de 88 ans. Francophone, il a commencé à travailler sur l’Afrique de l’Ouest post-coloniale et a inventé le concept de «système-monde» dans le prolongement des travaux de l’historien Fernand Braudel (1902-1985) et son concept d’«économie-monde». L’américaniste Romain Huret souligne sa fidélité au marxisme, même en pleine guerre froide, et l’aspect visionnaire de son travail, «au XXe siècle, ce système-monde entre progressivement en décomposition, selon lui, car il ne trouva plus les espaces nécessaires à son expansion et se heurta aux limites écologiques de la planète». Le sociologue et militant syndical Christophe Aguiton raconte comment Wallerstein a participé, dès ses débuts à Porto Alegre, au mouvement altermondialiste. Militant jusqu’à la fin, celui qui se déclarait «intellectuel public» a tenu un blog où il analysait l’actualité géopolitique jusqu’à cet été.

Tribune. Immanuel Wallerstein était une des personnalités les plus marquantes et les plus attachantes que l’on puisse rencontrer durant les Forums sociaux mondiaux et autres rencontres du mouvement altermondialiste. Il intervenait régulièrement sur les débats politiques du moment, mais il est surtout connu pour ses analyses des «systèmes-monde» et sa capacité à situer les événements récents dans une perspective historique beaucoup plus large. Immanuel Wallerstein a également publié plusieurs ouvrages d’épistémologie à partir d’une analyse critique de la séparation des «deux cultures», sciences et philosophie, et du découpage disciplinaire dans les universités.

Né à New York en 1930, Immanuel Wallerstein a fait ses études et enseigné en Amérique du Nord et a également été directeur d’étude associé à l’EHESS à Paris, sa deuxième ville de résidence. Il a présidé l’Association internationale de sociologie et dirigé le Centre Fernand-Braudel pour l’étude de l’économie, des systèmes historiques et des civilisations.

Immanuel Wallerstein a d’abord été un spécialiste des sociétés africaines après les indépendances. Au début des années 70, il fut l’un de ceux qui élabora une nouvelle façon d’appréhender les réalités sociales : l’analyse des «systèmes-monde» qui permet de mieux comprendre la mise en place de systèmes de qui ont vu les Pays-Bas au XVIIe siècle, puis la Grande-Bretagne au XIXe siècle et les Etats-Unis au XXe, être au centre de chaînes de domination globales. Une approche qui apparut à la confluence de plusieurs grandes ruptures datant des années 60.

C’est d’abord l’influence de Fernand Braudel, de l’école des Annales, avec qui il travailla sur l’émergence du capitalisme en combinant les apports historiques à ceux de l’économie et de la sociologie dans une vision globale. Ce fut aussi l’émergence, dès les années 60, des «théories de la dépendance», avec Andre Gunder Frank ou Giovanni Arrighi, qui critiquaient l’analyse du sous-développement comme étant lié à l’arriération d’un pays et y opposaient l’idée que la cause en était le développement même du système capitaliste auquel participaient ces pays dans le cadre d’un échange inégal. Une approche qui intégrait une critique philosophique et sociologique, avec le Péruvien Anibal Quijano, de la «colonialité» qui a été dès le XVIe siècle une dimension omniprésente de la modernité : l’émergence du commerce transatlantique triangulaire a constitué en même temps la modernité, le capitalisme et la colonialité basée sur une hiérarchie des races.

L’œuvre d’Immanuel Wallerstein porte sur une période très large et aborde de très nombreux problèmes. Il y a une autre question sur laquelle son œuvre a été particulièrement originale : l’analyse de la crise de l’idéologie libérale qui a dominé les XIXe et XXe siècles. Pour lui une idéologie est plus qu’une vision du monde ou un ensemble d’idées et de théories : c’est une «stratégie cohérente d’intervention dans le champ social permettant d’établir des orientations politiques assez claires». Le libéralisme qui est né avec la Révolution française et s’est imposé face à l’idéologique réactionnaire dans la deuxième moitié du XXe siècle en Europe se présentait comme le parti du mouvement entendant changer l’état des choses par des réformes institutionnelles permanentes. S’ils ne faisaient pas confiance aux structures traditionnelles, les libéraux se méfiaient également de la foule irrationnelle et non éduquée.

Pour Immanuel Wallerstein, le mouvement ouvrier, après avoir porté une critique radicale du système, s’est rapproché du libéralisme et a renforcé le système, conséquence de sa longue lutte pour la reconnaissance, et donc l’intégration, et la césure profonde entre ses organisations, dominées par les ouvriers qualifiés pour la plupart blancs et masculins, et les autres mouvements de critique radicale, féministes, mouvements d’émancipation anticoloniales, etc. Pour lui, la révolution mondiale de 1968 a marqué la fin de l’hégémonie libérale et a été un accélérateur de la déstabilisation du système-monde en intégrant des problématiques qui étaient dissociées dans la période précédente, questions sociales, environnementales, féministes, raciales…

Dans son dernier article, en juillet, Immanuel Wallerstein écrivait qu’il y avait 50 % de chances pour que les transformations de la période des années 1968 débouchent sur des transformations positives plus démocratiques et plus égalitaires.

Et il concluait : il n’y a que 50 % de chances, mais il y a quand même 50 % de chances !

Christophe Aguiton. Publié dans Libération.

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